Du besoin impérieux de transmettre

Quelques souvenirs pour les nostalgiques des régimes staliniens - car il y en a, même en France.

Je suis né en 1940, pendant la guerre, j'ai vécu ma jeunesse sous le régime communiste totalitaire, imposé à la Tchécoslovaquie par l'URSS. Une fois admis à l’université, en 1957, je suis devenu un visiteur assidu de la Bibliothèque Universitaire de Bratislava. Avec une naïveté désarmante, j'ai demandé aux bibliothécaires  de me prêter des livres d'André Gide, Sigmund Freud, Léon Trotski et autres auteurs plus qu'interdits. J'aurais pu me douter qu'ils étaient à l'index car l'attaque de Nikita Khrouchtchev contre le mythe stalinien ne datait que du XXe Congrès du PCUS, en 1956. Une année plus tard le "dégel" n'a même pas encore vraiment commencé. Mais je n'ai rien deviné. 

Évidemment, la bibliothécaire de la salle de lecture m'a regardé avec méfiance, se demandant si j'étais un provocateur. Elle m'a répondu de ne pas avoir ces ouvrages. Mais assez peu de temps après, m’ayant sans doute jaugé, elle m'a apporté un de ces livres, puis un autre, un troisième...  à condition que je les lise assis à une table devant elle et les fasse disparaître sous un journal en cas d'alerte.

Les fonds de la B.U. comprenaient de très grandes richesses car dans l'entre-deux-guerres, les Tchèques et Slovaques ont traduit tout ce qui passait à leur portée, pour rattraper le retard dû à la domination hongroise, autrichienne ou allemande d'avant 1918. Si ensuite on ne pouvait plus publier des milliers d'auteurs (j'y reviendrai), toutes ces éditions d'avant la seconde guerre restaient heureusement disponibles, même si pour la plupart elles étaient strictement réservées aux cadres du Parti communiste. Les prêter à quelqu’un d'autre pouvait coûter aux bibliothécaires leur emploi, et même la liberté. Mais ils le faisaient, mus par le besoin de transmettre. J'ai pu lire presque tout ce qui m'intéressait.

Maison d’Edition de Belles Lettres Slovaques (SVKL) et Július Pašteka

J'ai vécu quelque chose d'encore plus stupéfiant en 1960, lors d'un stage de trois mois à la maison d'édition SVKL. On m'a mis dans le bureau d'un excellent historien de la littérature, Július Pašteka, engagé depuis peu au modeste poste de rédacteur, après plusieurs années où il avait été interdit de tout métier correspondant, même de loin, à son immense savoir littéraire. A cette époque, de nombreux intellectuels, chercheurs, enseignants, ingénieurs et autres cadres qui n'ont pas voulu adhérer au Parti, ou ont exprimé, même si ce n'était qu'en privé, leur désaccord avec le régime, ou n’ont pas renoncé à leur foi religieuse etc., étaient toujours encore condamnés à gagner leur vie comme ouvriers ou autres main-d'oeuvre, tandis que les opposants les plus actifs pourrissaient en prison ou dans les mines d'uranium. Les plus chanceux pouvaient trouver des postes comme celui de Pašteka ou, par exemple, travailler chez des bouquinistes et dans des bibliothèques.

Július Pašteka m'a confié la comparaison de l'original et de la traduction d'un livre de souvenirs des proches de Gérard Philipe (je me rappelle à quel point j'ai été ébloui par la clarté des propos de tous les auteurs, y compris de son chauffeur ou de son concierge, et par la beauté de leur français) puis, au bout d'une ou de deux semaines pendant lesquelles il a dû m'observer, il a posé devant mois un gros volume portant sur la couverture le redoutable avertissement "Strictement confidentiel, réservé au rédacteur en chef". Il s'agissait du répertoire des livres interdits à l'édition. Il comprenait environ 10000 lignes avec les noms des auteurs et de leurs ouvrages, ou parfois uniquement le nom de l'auteur: dans ce cas, aucun de ses écrits n'était autorisé. 

J'ai plongé dans ces listes et copié avec avidité tous les titres qui avaient un rapport avec les arts, les sciences sociales et la politique. Y figurait non seulement André Gide, inclus à ce registre à cause de son reportage de la fin des années 1930 qui révélait l'existence des camps de concentration soviétiques, mais même les poètes aussi "innocents" que Guillaume Apollinaire, Paul Fort, Jean Cocteau.[1]

Pašteka m'a laissé faire, malgré le danger évident que cela représentait pour lui, dont je ne me doutais même pas. Lui-même n'aurait jamais dû avoir accès à ce volume...!

Les bouquinistes

J’ai tiré de ce dossier 360 auteurs ou titres que j’ai ensuite, chez moi, "tapé" sur une grosse machine à écrire Underwood, en 8 fois 6 copies sur papier-pelure, pour obtenir 48 exemplaires que j'ai envoyés à l’ensemble des 48 bouquinistes tchèques et slovaques, trouvés après avoir "épluché" tous les annuaires téléphoniques du pays. Je leur demandais de me vendre tous ces volumes.

Par un hasard quasi miraculeux, aucune de mes lettres n’ait été lue par la police et pas une seule des dizaines de personnes travaillant dans ces magasins ne m’ait dénoncé ! Pourtant, ces bouquinistes ne pouvaient pas savoir, pas plus que la bibliothécaire de Bratislava (qui, elle, a pu au moins m'observer) s'il s'agissait ou non d'une provocation policière. En tant qu'intellectuels, évincés de leur vrai travail, ils avaient quelques raisons de se croire surveillés et de craindre qu'au moindre faux-pas ils ne soient chassés de leur refuge. Je n'invente rien, à la même époque, en 1960 ou 1961, un étudiant de la section "acteurs" de notre académie, Oldrich Hlaváček, a été condamné à 12 mois de prison à cause d'une lettre à sa mère où il se serait exprimé contre le régime et que la police aurait lue! Le "dégel" était toujours encore bien faible et s'il était du devoir des bouquinistes de racheter les livres interdits, ce n'était pas pour les revendre, mais pour les transmettre aux bibliothèques du Parti ou les envoyer au pilon. J'ai appris tout cela plus tard quand j'ai fait connaissance personnelle de plusieurs de ces formidables "passeurs".

Ainsi ai-je pu acheter des dizaines d'ouvrages que je recevais par la poste, parfois même en plusieurs exemplaires que je revendais, avec mes vives recommandations, à des amis et des collègues. Non seulement aurais-je pu être accusé de crimes idéologiques, mais aussi d'entrepreneuriat privé ce qui, à cette époque, aurait été encore plus grave. Une anecdote en atteste: Un critique littéraire, furieux qu'un jeune homme comme moi eut l'outrecuidance d'émettre un avis négatif sur un livre mineur de Jacques London, m'a vigoureusement attaqué d’abord avec des arguments, puis de tous les noms d'oiseau de son répertoire, avant d'ajouter une vraie injure en me traitant d' "entrepreneur privé en matière de critique littéraire". Ce qualificatif n'était pas loin d'une dénonciation...

Mon inconscience était tellement énorme qu'elle frôlait l'idiotie. Je n'ai évidemment pas de quoi me vanter, mais je suis heureux de pouvoir aujourd'hui rendre hommage à ces femmes et hommes qui, bien qu'ils ne me connaissaient pas, tenaient tellement à me rendre accessible l'héritage culturel dont ils étaient dépositaires. Ils ont agi avec un courage exceptionnel.

  • [1] Cela semble incompréhensible, mais, en fait, les Soviétiques voulaient persuader la population que leur système était le meilleur. En Russie, même les nains devaient être les plus grands au monde. Pour empêcher toute comparaison, ils ont décidé de couper la population de tout contact avec les autres civilisations. Comme l'a écrit le délicieux écrivain-aphoriste polonais Stanislaw Jerzy Lec:  "Pour être plus grands, réduisons le mètre".

(Extrait d'un article publié par la revue de la Bibliothèque Nationale de France.)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.