Je me souviens des spaetzles d’Annette

Lorsque j’entendais Annette battre longuement ce que je savais être des œufs, le petit gars d’Aquitaine que j’étais se précipitait dans la cuisine pour la voir faire et chaparder un peu de pâte coulante sur le doigt avant qu’elle ne soit trop liquide. La cérémonie des spaetzles commençait.

Kugelhopf © Hella-Arno Kugelhopf © Hella-Arno

 

Lorsque j’entendais Annette, ma maman du dimanche,  battre longuement ce que je savais être des œufs,  le petit gars d’Aquitaine que j’étais se précipitait dans la cuisine pour la voir faire et chaparder un peu de pâte coulante sur le doigt avant qu’elle ne soit trop liquide. La cérémonie des spaetzles commençait.  

-    Et après, je te ferai des bredeles, disait Annette en pouffant. Ces petits biscuits sablés alsaciens au beurre étaient ma damnation et elle considérait qu’un enfant d’Alsace, même adopté,  devait être capable de se damner sans trembler pour eux. « Der Hans im schnokelor ».

Elle portait l’eau à ébullition dans le grand faitout et,  faute de rabot à spaetzles, laissait filer la pâte coulante entre les dents d’une grande fourchette à nouilles. Je regardais, fasciné, les filaments comme se gélifier au contact de l’eau frémissante. Elle attendait que les lanières remontent à la surface et les plongeait ensuite dans l’eau froide par petites quantités pour éviter qu’elles ne collent. L’opération me semblait interminable. Mais les nouilles étaient à ce prix.

Annette était très volubile et n’arrêtait pas de parler tout en se démenant dans son fourbi. Elle était intarissable : la cuisine alsacienne, le Rhin, les Vosges, la Forêt Noire, la France, L’Allemagne, la guerre, l’occupation …

Ce jour là lui revinrent comme à chaque fois de ces souvenirs qui chahutent le cœur. Son père qui posait un petit pot de fleurs aux trois couleurs sur le bord de la fenêtre pour narguer l’occupant. Le rire de son frère qui trépignait d’impatience en attendant les spaetzles de la màma.  Avec son frère ils ne faisaient qu’un. Ils savaient tout l’un de l’autre. Son frère qui…à dix-neuf ans…

Je n’entendais plus Annette. Seules ses épaules me disaient le chagrin qui la ravageait à l’évocation de son frère de dix-neuf ans… qui avait été incorporé de force dans la Wehrmacht en 1942 et tué au combat en Pologne en juillet 1944. Chose que tu ne pouvais pas savoir il y a quelques années, Annette. Toi et toute la famille êtes  restés dévastés par ce drame atroce : frère disparu à tout jamais.

Des milliers d’hommes ont été engloutis dans ce gouffre hideux et sans fond de l’histoire. Ceux qui les aimaient ont du s’en contenter bien « malgré eux ».

Même s’ils ne constituent pas à proprement parler un onguent  qui guérit, les outils actuels permettent parfois d’en finir avec des questions lancinantes car sans réponse. Qu’est-ce  que j’aurais aimé te proposer un peu de cette vérité numérisée effleurée comme un baume avant ton départ, Annette.

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