J'aurais voulu pouvoir te dire adieu

Apprendre le décès de quelqu'un qu'on aimait bien, c'est toujours horrible. Mais l'apprendre trop tard pour avoir pu lui dire au revoir, c'est carrément insupportable. Voilà. Il y a trois jours, juste à mon retour, j'ai appris la mort, il y a plusieurs mois, d'un "collègue et néanmoins ami". Un des rares. Depuis je le revois. Je pense à lui. Ça ne sert à rien de lui écrire. Alors j'écris aux nuages...

 

 © DR (montage avec photo d'origine inconnue) © DR (montage avec photo d'origine inconnue)
C’est la première fois que je ressens avec autant de violence à quel point, lorsqu’on a quitté une entreprise, on ne fait définitivement plus partie de la « famille ». On n’a plus aucun contact. Ou seulement presque par hasard.  Et c’est justement par l’un de ces « hasards » que je viens d’apprendre, avec dix bons mois de retard, la mort d’un de mes anciens collègues, l’un des rares pour lesquels je ressentais une réelle affection… Et à qui, j’en suis sûre, je regretterai à jamais de n’avoir pas pu dire adieu.

Philippe est mort, en octobre dernier, de la maladie de Charcot, cette SLA (sclérose latérale amyotrophique) inéluctable qui allait progressivement paralyser tout son corps, dont il se savait atteint mais dont, élégance suprême, il avait eu jusqu’au bout la pudeur de ne jamais se plaindre, de ne jamais même parler. Ironie des ironies, c’est  lors des obsèques d’un autre de nos collègues que nous nous étions rencontrés la dernière fois, il y a à peine quelques années. La salle du funérarium du Père Lachaise était pleine, mais c’était à côté de lui que je me suis retrouvée. A un moment de très forte émotion (toute la famille et les proches camerounais du défunt s’étaient lancés dans un immense chant qui emplissait la grande salle funèbre), nous nous étions simplement serré très fort la main. Et puis, comme on dit, « la vie a repris »…

Voilà. Philippe, je n’aurai pas pu te dire au revoir avant ton départ, je n’aurai pas pu dire à ton épouse, tes enfants, tous tes proches, à quel point je me sentais proche d’eux dans leur deuil. Surtout, à toi, je n’aurai jamais pu dire combien ton calme, ta discrétion, ton humour, ce regard amusé que tu portais aux gens et au monde, et par dessus tout cette bienveillance, ce sourire apaisant, généreux, étaient des denrées rares dans ce milieu et combien ils m’ont touchée. Pendant les presque 15 années que nous nous sommes côtoyés, je ne t’ai jamais entendu proférer la moindre critique, la moindre médisance, même à la pire époque, celle des guerres de tranchées où les couteaux sifflaient et où les crimes de bureau étaient devenus quotidiens. Je te revois arriver le matin, ton cartable de cuir à la main. Tu le laissais tomber à tes pieds. Et la journée commençait.

Par deux fois (le supplément Procès de Papon et le supplément Sang contaminé), nous avons travaillé vraiment en tandem et ce fut un vrai bonheur : aucun « tirage », aucune rivalité, aucune compétition, pas un seul accroc, même si ces collaborations s’étiraient sur de longues semaines. Avec toi, tout coulait de source, tout s’apaisait, même nos rythmes personnels, ainsi que ceux des autres interlocuteurs, apprenaient à s’accorder. Mes inquiétudes ou mon manque d’assurance fondaient tout simplement au soleil de ton calme olympien. Je peux te le dire aujourd’hui, c’est même l’un des rares très bons souvenirs que je garde de cette époque.

De toi, je savais que tu aurais aimé être architecte et que l’urbanisme te passionnait. Comme l’astronomie, d’ailleurs. Ou la géographie. Je sais que tu aimais les voyages, le rugby, la musique, la lecture, la peinture, les planètes… Rien de plus. Tu étais si taiseux, si réservé, doux, presque secret. Mais pas sauvage : tu étais là, tu assurais, tu souriais, ça suffisait. Je me souviens que nous avions tous ri aux éclats, à la cafétéria, un matin, lorsque tu nous as annoncé ton mariage prochain avec ta compagne. C’était une période où il pleuvait tellement que nous vous avions vêtus de scaphandres blancs, de bottes d’égoutiers, d’un rideau de douche en guise de voile pour la mariée… Il y avait toujours un atlas ouvert sur ton bureau , sous les tonnes d’épreuves, de papiers, de copies, de journaux, les dictionnaires, tout ce qui faisait notre univers quotidien. Tu voyageais en rêve. Tu semblais toujours dans les nuages. Tu étais là.

On m’a dit que les derniers temps, sentant la paralysie totale te gagner, tu avais téléchargé toutes les images, les musiques, les cartes, les photos que tu aimais sur ton ordinateur et qu’à l’aide des deux derniers doigts dont tu pouvais encore te servir, les seuls morceaux de toi avec ton cerveau qui fonctionnaient encore, tu voyageais toujours. On m’a dit que tu visitais la Sardaigne et t’étais même mis à apprendre l’italien de ton lit médicalisé. On m’a dit que tu étais resté souriant, pudique, élégant et digne jusqu’à la fin. Ce qui ne m’étonne pas. Tu es parti rejoindre les nuages dont tu venais sûrement et que tu n’avais jamais quittés totalement.

Philippe Perin. Avec un seul r, contrairement au spationaute. Avec un seul r, mais beaucoup de p. Beaucoup de paix.

RIP, Philippe. Je n’ai pas eu le temps de te le dire, mais je t’aimais vraiment bien.

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/10/09/deces-de-philippe-perin-journaliste-au-monde_4786575_3382.html

http://vih.org/20151009/fin-voyage-philippe/136154

http://www.scoopnest.com/fr/user/PasseurSciences/654939481171210240

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.