Ma grand-mère sorcière

On entrait chez Simone par la cour de ferme ou bien par le jardinet sur la rue. Chacun des chemins avait des petits bonheurs. Côté rue, c'était le bouton à tourner du portillon, le gravier qui sonne et peut-être par la fenêtre d'à côté les sourires des cousins qui passeraient leur tête, après celle de leur mère, brune et joyeuse.

Anonymous (Faras) - Stanisław Lorentz, Tadeusz Dobrzeniecki, Krystyna Kęplicz, Monika Krajewska (1990). National Museum in Warsaw. Arkady. ISBN 83-213-3308-7 Anonymous (Faras) - Stanisław Lorentz, Tadeusz Dobrzeniecki, Krystyna Kęplicz, Monika Krajewska (1990). National Museum in Warsaw. Arkady. ISBN 83-213-3308-7
On entrait chez Simone par la cour de ferme ou bien par le jardinet sur la rue. Chacun des chemins avait des petits bonheurs. Côté rue, c'était le bouton à tourner du portillon, le gravier qui sonne et peut-être par la fenêtre d'à-côté les sourires des cousins qui passeraient leur tête, après celle de leur mère, brune et joyeuse. Par jour de chance, il y avait aussi là, cachée dans les racines et les tiges, la tortue Jeannine, avec son cou encore plus ridé que celui des grands-parents et sa bouche sans lèvres. 

Côté cour, on s'exclamait sur les nouveautés : un portique avait poussé dans le jardin, balançoire et trapèze ; une nouvelle voiture était garée, une R6 devant le petit appentis, avait remplacé la 4 L. La porte du chais était ouverte. On s'y aventurait, en file indienne, entre les meubles poussiéreux remplis de bric à brac, les tonneaux, et le petit bazar entreposé sur le sol de terre battu, chaises de bois l'une sur l'autre qui pourraient être réparées, bidons de fer blanc pour le lait, bouteilles de gros verre sur un hérisson... Après les trois marches, on frappait à la porte de bois, qui s'ouvrait sur la cuisine, éclairée d'une fenêtre par le jardinet de la rue et par la porte-fenêtre de la salle d' à côté.

Les grands-parents étaient là : elle, sur deux jambes maigres habillées de bas un peu foncés, en blouse, avec un drôle de gilet tricoté main par-dessus ; lui, dans son pantalon de velours, avec un sourire dans ses yeux bleus, très clairs et très vifs. Après la bise qui pique, nous nous asseyions autour de la toile cirée, sur les chaises qu'on avait apportées de la salle, entre le buffet à torsades et la cuisinière à bois. On servait le pineau dans des petits verres, sablés de larges rayures rugueuses, et je me faisais charrier car je ne voulais pas boire de vin. L'âge de l'alcool était une frontière, on ne buvait plus si tôt chez mes parents. D'autres choses me séparaient encore de ces grands-parents de la ferme, moi qui habitais un lotissement de ville et ne connaissais ni la soupe obligatoire du soir, ni la corvée du jardin. 

Ma grand-mère Simone me faisait un peu peur avec ses odeurs et ses petites jambes maigres. Je trouvais étrange que mon grand-père l'appelle "la bonne femme". "Allez, la bonne femme, sers nous à boire !" Je crois bien qu'elle ne lui répondait pas. Elle sortait les verres. Plus tard, sa fille ma tante, me confierait sa désapprobation des manières de ma mère avec mon père, dans la façon dont elle lui répondait parfois. J'ai compris qu'elle aussi exécutait les demandes de son mari, comme sa mère. "Va nous chercher ceci ou cela". Ma mère, non. C'était aussi ça, la frontière entre la famille paternelle et la famille maternelle, une certaine forme d'égalité.

Ce qui était triste pour ma grand-mère Simone, c'est qu'en plus d'être considérée comme une servante, avec ses gilets qui tenaient par une épingle de nourrice, elle semblait ne recevoir de gentillesse de personne. Et peut-être bien aussi la tristesse était qu'elle semblait n'en avoir pas besoin de cette gentillesse et de cet amour. C'était une sorte de sorcière, une servante qui n'avait pas la parole. Elle ne faisait pas de mal aux petits-enfants mais son fils ne l'aimait pas. Il ne disait jamais de bien d'elle. C'était comme une grand-mère qui n'aurait pas été mère. Une sorcière, mal aimée, de moi comme des autres. 

Heureusement, il y avait ses lettres, qu'on lisait à voix haute, autour de la table de Formica, dans la cuisine du lotissement à des centaines de kilomètres de la cour de la ferme. Elles étaient saluées de joyeux commentaires, de remarques pleines d'intérêts et aussi d'éclat de rires, il faut bien le dire, quand elle parlait du congélateur fricot, et qu'elle écornait les mots qui arrivaient de l'anglais. Mais son style était salué comme celui d'une femme qui aurait peut-être eu meilleure vie si elle avait pu s'exprimer autrement que dans les travaux de la ferme. 

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