L'Algérie des fantasmes enfantins

La lecture des deux premiers volets que Nicolas Chevassus-Au-Louis consacre à l'Algérie, au-delà de leur intérêt certain, m'a replongée dans les eaux troubles de l' enfance et de souvenirs intimes autant que fugitifs. Une expérience que ne renieraient pas les tenants de "La Nuit du chasseur"...

Je me souviens de la guerre, celle d’Algérie, seule vécue, même de loin, du tréfond de l'enfance.

J’étais toute petiotte. Ma guerre d’Algérie à moi fut pitoyable.

En charentaises ou en vernis noirs, nous étions trois petites filles et un petit mec du voisinage à nous diriger, pedibus, seuls mais ensemble, vers notre petite école primaire.

C’était sur un chemin de terre très joli, bordé d’églantiers et d’aubépines et jalonné par quelques ateliers des artisans de ce quartier : plombier exubérant, menuisier taciturne.

J’avais une pétoche d’enfer. Voici comment et surtout pourquoi.

En cette année 59/60, mes parents écoutaient la radio et là le bât commence à blesser. Devant moi ils écoutaient, fébriles et inquiets ! Moi qui possédait, à 7/8 ans, des oreilles brutes de décoffrage et, le poison n’étant pas ce que l’on croit, sans calcul méphitique… Et sans imaginer un seul instant ce que mon âme enfantine fabriquerait de ces diatribes et bavardages foireux !

Je tremblotais en allant à l’école, bref, j'avais peur. La nuit, je rêvais qu’un grand méchant loup m’emportait pour me découper en petits morceaux, me violer ( ?), m’emporter vers des tortures d’un autre âge, des supplices inimaginables.

Contrairement à la formule fallacieuse : « il n’a pas de nom ni de visage », mon ennemi avait un nom et un visage ! Il était hideux. C’était « l’Arabe » ! Autrement dit le Diable dangereux dont je devais me méfier et dont je pensais que, si je le croisais sur mon chemin d’école, il allait forcément me tuer, moi, si jeune, ayant le goût de vivre et de poursuivre l’aventure loin plus avant…

Toute petite me parvenaient via (déjà !) la radio les relents de peur et de haine que l’on attendait de moi.

L’Arabe ! J’en faisais des cauchemars la nuit : l’arabe, ce dangereux dévoreur sadique de toutes petites filles, hantait mes cheminements diurnes tout autant que mes nuits. Sans que, pourtant, je susse ce que signifiait ce mot ! Mais la radio (il n’y avait qu’elle) qu’écoutaient mon père et ma mère avait semé son poison dans ma toute petite tête d’enfant.

Mes parents étaient des gentils et ne se sont jamais doutés un seul instant de mon tourment ni de mes hantises. Ni de pouquoi je partais à l’école la peur en ventre… Elle est fragile et sujette à angines se disaient-ils...

Pourtant, dès les actus de l'époque, et via radio intrposée, mes allers-retours vers l’école ou la  maison furent emplis d’un effroi sans nom, et d’un ennemi sans nom, sans mot à échanger, et sans aucun visage.

Ce n’est que deux années plus tard que l’affaire s’aplanit pour muter.

Deux année plus tard donc, nous étions en 1962, un jour, alors que j’entrais en CM1 ou CM2, ma mère me dit soudain :

Tu sais, dans ta classe, à la rentrée, va arriver une petite fille de ton âge qui sera probablement perdue et triste car elle est rapatriée d’Algérie. Elle s’appelle Hélène. Tu dois la prendre par la main, l’épauler et lui offrir ton amitié car, sans toi (culte de l’élite ?), elle sera isolée, très seule.

Ma mother avait parlé !

Avais-je le choix ? Yes Mom ai-je dû penser alors.

Docile et pliée à la parole maternelle, je fis comme ma mamounette avait dit. Je pris sous ma pèlerine protectrice la petite Hélène… déjà, à 9 ans, contaminée par l’arrogance de la supériorité des Blancs sur les vils Arabes qui l’avaient chassé de sa terre… Et effectivement très seule : même les profs la « cherchaient », la pourrisant d'emblée pour une faute parfaitement vénielle !

Un peu plus tard, vint le lycée. La charité maternelle ne m’avait pas lâchée. Pourtant, cette femme, ma mère, élevée par un grand-père férocement léniniste (communiste et/mais charitablement intelligent) au sortir de la Grande Busherie de 14/18, et une grand-mère quasi illettrée, ouvrière à l’âge de 10 ans (oui !), vénérant Dieu le Père, le fils et le Saint esprit, ainsi que la famille Romanov sacrifiée par des barbares (Ô merde me voilà pourtant attendrie par ma gentille aïeule et son mari moqueur !)

Avec Hélène qui, désormais, était mon amie, nous parcourions à pied les trottoirs sinistres de la mémorable Nationale 7 pour aller au lycée, puis, ensuite, pour en revenir. C’était plus long que le parcours vers notre petite école de quartier. Et – donc - nos disputations  avaient pris un tour plus large, plus exigeant, plud "adulte" bien que touojurs faiblard. Ni elle, ni moi n’avions plus peur du terrifiant et diabolique arabe pervers qui viendrait nous égorger… MaMa ! (comme disent les ritals et les films de Nanni Moretti).

Lorsque nous nous sommes perdues de vue,  au sortir du bachot, il y a donc lurette, Hélène, bien que middle class en déclin, restait farouchement « de droite ». Tandis que moi j’étais abonnée à Hara Kiri Hebdo, sans me poser cette cruciale et néanmoins fallacieuse question de droite ou gauche.

Sur quoi se fondent les divorces ? Sur quoi s’éteignent les amitiés ? Pffffffttttttttt.

Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet.

Mais, hélas, Bourdieu est mort et cette étoile radieuse que fut Jean-Baptiste Pontalis, aussi.

Ils auraient pu, avec d’autres, me dire à quel point nous sommes tenus par nos parcours de vie « sociologiques », généalogiques (hasardeux, incertains et aléatoires certes) et par des équations existentielles que seule l’histoire intéresse ou devrait intéresser…

Et pourquoi, en bêtise vis à vis de ma sublime et néanmoins mécréante mère… je n’aimais pas vraiment cette Hélène qu’elle m’avait imposée...

Pourquoi donc désirerais-je, non pas la revoir, mais en savoir davantage sur elle aujourd’hui ?

 

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