Billet de blog 13 janv. 2022

Comme un air de dortoir

Dortoir : lieu où se côtoient sieste et chamailleries.

Joseph Siraudeau
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Avant tout propos, je ne remets pas en cause les motivations de débrayer - si tant est qu’on puisse encore dédaigner user de ce terme si…. lourd de sens historiquement et politiquement - seulE, en famille ou entre amis, pour crier son mécontentement. J’exprime un ressenti, de but en blanc, sans distance ni, d’ailleurs, de présupposés.

         Je ne faisais que me rendre docilement en manif. Je n’espérais en aucun cas en sortir assombri, miné. La dernière fois, le contexte était différent, l’ambiance tout autre, l’adversité prête à en découdre. Et puis, le terme de “manifestation” était peu approprié ici.

        Mais le constat, in fine, est le même : descendre dans la rue pour exprimer nos désaccords et en attendre des retombées politiques en vaut-il encore la peine ? Cette question a déjà reçu son lot de réponses et n’est plus à l’appel dans beaucoup de milieux militants. Il n’empêche. Il n’empêche qu’aujourd’hui, elle mérite de faire l’objet d’une réflexion même concise, même si là ne réside pas la priorité de ce pourquoi l’éducation nationale faisait grève, ce jeudi 13 janvier. 

         On peut sourire quand le quotidien Le Monde, pourtant peu connu pour ses bravades contestataires, titre “Grève du 13 janvier à l’école : un jeudi noir dans les écoles, collèges et lycées. Et après ?”. C’est le et après sur lequel notre attention doit se focaliser.

        On a pu lire cette atmosphère, à cheval entre stupeur et apathie, sur les visages des manifestantEs une fois renduEs au point d'atterrissage du défilé, boulevard Raspail. C’était un étrange et burlesque dénouement, à la fois rare et banal, ou banalisé.

        La lignée de condés, pour une fois à visages découverts - comme s’ils ne craignaient rien -, qui faisaient barrage, histoire de dire “No pasaran, parce que les ordres, mais surtout parce que je n’ai pas eu l’occasion de te rosser cet après-midi, comme à l'accoutumée”, a contraint bon nombre des grévistes à prendre le métro, seule issue proposée. L’issue légale qui aspire les aspirations à aller plus loin, à franchir le Rubicon des robocops, à ne plus se plier servilement.

        Les gesticulations désemparées des quelques fidèles syndicalistes-pas-contentEs n’auront pas eu raison de la détermination des gens qui filaient attraper le prochain métro, après un dur labeur qui aura consisté en une marche atone.

        Les regards pourtant se croisaient, l’air de dire “on fait quoi, maintenant” ? On a rien fait, bien entendu, peut-être à cause du flétrissement de la devise “on va les chercher” dans les cortèges. Je ne sais pas.

        Au moins, les gens ont ri, ont clamé, ont chanté. Que demande le peuple ? Mais de quoi pourra-t-il encore se prévaloir quand on aura tout éteint ? Pourquoi la touche supplémentaire, le petit plus qui détone, l’élément déclencheur d'un joyeux flamboiement, n’a-t-il pas pris ? Explosé en plein vol ?

        Je me suis retirée dans une tristesse mêlée de démoralisation, au lieu de m’étourdir dans la mêlée fracassante. Toutes les rues adjacentes étaient convenablement bouchées. On m’a adjoint de les contourner ou sinon de faire acte de civilité en présentant ma carte d’identité afin de passer. Situation ubuesque dans un Paris policiarisé, masqué et divertissant.

        Bon, pour ne pas tremper que dans la négativité (qu’on ne se méprenne pas sur le fait que cela est dû à la négativité imposée corporellement à nos existences), je ne peux que me réjouir de l’exfiltration subie d’Anne Hidalgo sous la pression d’un petit nombre de manifestantEs. Les “casses-toi pauvre con” (1) ont des vertus médicinales insoupçonnées.

*

Topo sur les jeunes, maintenant, puisque j’en suis un, parait-il, et parce que globalement, on s’en tape. Que jeunesse se passe, moi aussi j’ai été jeune et j’étais comme toi, révolutionnaire, tard l’époque. Ce matin, les traditionnels blocus - mode d’action certes éprouvé mais toujours salvateur dans le désert politique actuel - ont accouché sur de surprenantes violences. Un coup de taser, entre autres. Le bruit du coup de jus sur l’oripeau noir de l’adolescent, ça fait tout le charme de la police française. La jeunesse trinque. Trop vénère, déter pour les bordures républicaines ?

        A l’aube on envoie les factieux frapper le môme, l’aprèm on laisse le vieux (2) taper dans sa bière. Simple.

        Les quelques jeunes présents à l’avant du cortège ont apporté un peu de fraîcheur au faible signal radio de l’arrière. Rien de nouveau sous le soleil. Ça donnait malgré tout la bizarre impression d’une séparation. Je ne pouvais qu’hausser les épaules devant la fragmentation du cortège, par groupes de lutte : énième attestation d’une incompréhension et d’une impossibilité de faire corps. Peut-être serait-ce le sursaut bienvenu pour une manif devenue pâteuse, d’un conflit social en voie de mollusquation ? 

        A la fin, on se prend le mur. D’un côté, tout devient mou, de l’autre, on s’énerve un peu mais on encaisse. CoincéEs. Avec les nasses, heureusement et logiquement évitées aujourd’hui, je peux enfin employer avec satisfaction l’expression pris comme des rats.

        Que l’école s’écroule par la faute de l’impéritie, le manque de clairvoyance ou l’action délibérée (à chacunE son interprétation) d’un ministère est impardonnable. Il paralyse tout un tas d’élèves et de personnels éducatifs en l’absence d’une paralysie totale des moyens de production (du savoir y compris, si tant est qu’on puisse appeler cela comme tel). Cette dernière reléguée au rang de doux rêve pubescent, précisément parce qu’on l’a rivée et maintenue à l’état de rêve. Mais une telle catatonie généralisée, ça fait peur à voir.

        Il y a plein de manières de militer, c’est vrai. Il y a des choses qu’on ne maîtrise pas et qui font que certaines manières d’exprimer ses idées ne nous sont tout simplement pas accessibles. Cependant, on peut dire que ça manque cruellement de révolution. On se contente de recycler ce qui a, fut un temps, marché. Comme dirait l’autre, “avant il fallait se réapproprier ce qui était là, maintenant il faut en plus casser et réparer.” Lequel ajoute : “alors, ça fait du boulot, et ça va demander beaucoup d’imagination, beaucoup de sensibilité et pas mal de disposition à la métamorphose.

        Pour enfin s’extraire du filet de bave autoritaire qui entrave (peut-être inconsciemment) toutes les mobilisations, il est encore temps de désordonner les pierres, les vitrines et les êtres.

(1) Invective à adresser à toute mafieuxEuse d’Etat.

(2) Je présente par avance mes excuses à toutes les personnes qui se sentiraient visées dans cette phrase. L'extrapolation n'a jamais tué personne.

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