Roman noir pour Gilets jaunes

Le mouvement social des gilets jaunes est toujours en cours que Gérard Delteil nous en propose une fiction du genre noir mettant en scène le commencement des occupations de ronds points, les blocages, les défiles, la solidarité mais aussi les provocations policiéres, les manipulations, les drames quelquefois. Compte-rendu fouillé d'un roman engagé et engageant.

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"La première chose qu’il remarqua en approchant du rond-point, ce fut une affiche. Elle avait été réalisée à partir d’une capture d’écran de la vidéo diffusée par Yann Brégon. On y voyait la matraque du lieutenant Lapeyre s’abattant sur la nuque de Claire. La différence de gabarit entre le policier et sa victime faisait apparaître la jeune femme comme une petite chose fragile en proie à la violence d’une brute déchaînée. On distinguait d’ailleurs le profil du lieutenant et son expression haineuse. (...). Ceux qui avaient imprimé ce placard avaient sans doute estimé l’image assez forte pour se passer de slogan."

Gérard Delteil, Les écœurés

Au cœur des barrages filtrants

Rendre compte d'un événement comme celui de la mobilisation sociale des gilets jaunes peut prendre bien des formes. On peut bien évidemment prendre celle de l’enquête journalistique ou celle du témoignage. On peut également tenter de décrypter ce mouvement par le biais de la sociologie ou de l'analyse politique. Une autre proposition nous est ici offerte, celle de la fiction, du "roman noir". Gérard Delteil est un des auteurs prolifique (plus de 50 romans à son actif) de ce genre qu'on appelle "roman policier", "polar", et qui traite au travers d'affaires plus ou moins criminelles de certains désordres de notre société" Et celui-ci nous convie à une ballade au milieu des gilets jaunes, au début du mouvement. 

Nous voilà donc sur un barrage filtrant et dans les manifestations qui animent la petite ville (imaginaire) de Saint Plennech située en Bretagne. La petite ville ressemble comme deux gouttes d'eau à Saint Malo et des allusions transparentes pour qui connait cette dernière permet de mieux situer l'intrigue (pour ne prendre qu'un exemple, le lieu de rassemblement des gilets jaunes y est situé au "rond-point du mouchoir rouge", une allusion transparente au "rond-point du mouchoir vert" bien connu à Saint Malo). Il y règne toute une ambiance, une vie qui s'installe avec ses richesses, ses conflits et ses multiples rebondissements. Le caractère de ces premiers mobilisés apparait conforme à ce qu’ils sont dans la réalité, et la façon dont ils sont campés avec leurs qualités et leur défaut, leur doute, leur présence sociale mais aussi humaine est sans aucun doute un des points forts du roman.

Certains de leurs profils sont au cœur de l'intrigue Ainsi Claire qui travaille dans un supermarché comme caissière. On la voit avec ses "copines" (qui participent aussi à la lutte des gilets jaunes) dans une vision "presque syndicale" (les camarades, les revendication) mais sans présence des "organisations constituées" absentes (dans ces "petites boites" toute référence à un syndicat est très mal vu, ne parlons pas d'un engagement syndical synonyme de renvoi immédiat) Mais aussi Alain, le camionneur qui tient le rôle de "référent" : il sait s’exprimer, il a une présence. Et l'ensemble des forces de l'état (le commissaire, la sous-préfète) tiens à l'instituer comme "force de négociation". Mais ces personnages inventés (mais tellement ressemblant à ceux qu'on peut côtoyer dans la réalité) ne sont pas réduit à leur "rôle social". Ils ont une vie, une famille, des amours. Ils ont des rêves souvent brisés devant la violence de leur réel. 

Nous voyons comment un collectif se constitue, avec des humains "réellement existants" fait de chair et de sang, de sentiments, de contradictions aussi. La vie quotidienne de ces gilets jaunes est admirablement rendue, avec une précision et une humanité qui en fait toute la valeur. Rien du "réalisme socialiste" où les Travailleurs étaient montrés comme des surhommes héroïques sans existence réelle en dehors de leur existence en tant que "représentants de la classe ouvrière, rien non plus d'un psychologisme de bazar qui fait des comportements collectifs la résultante de logiques uniquement individuelles, mais une composition complète ou individuels et collectifs se conjuguent sans éviter contradictions, conflits et oppositions. Les contradictions des gilets jaunes, humaines mais aussi politiques sont ainsi montrées dans un portrait finement ciselé ou la précision du détail n’empêche pas la vigueur du dessein d'ensemble. A aucun moment l'auteur ne nous fait la leçon ou veut plaquer une analyse prédigérée sur un phénomène social d'ampleur (et à ce jour loin d’être terminé). 

Le héros, celui qui tient une place centrale dans le récit, à la fois pivot de l'histoire, point de référence et révélateur des contradictions et des complexités de la situation s'appelle Alain Devers. Jeune policier en formation, il est appelé dans ce petit coin de Bretagne un peu perdu loin de l'agitation des grandes villes et de leurs "belles affaires". Il est aussitôt requis par le commissaire qui lui sert de référence pour une mission d'espionnage des gilets jaunes pas vraiment légale, mais sans possibilités pour la jeune recrue de refuser. 

– Vous avez une voiture, Lieutenant Devers ?
– Je viens d’en louer une à la gare.
– Parfait, donc vous avez un gilet jaune. C’est obligatoire.
– Possible, mais je ne l’ai pas encore utilisé. Je suppose qu’il est dans le coffre.
– C’est l’occasion. Vous allez le sortir et l’enfiler. Gérard Delteil Les écœurés

Mais que fait la police ?

 Un des points cardinaux  de cet ouvrage c'est une interrogation sur l'action de la police et plus généralement de l'appareil d'état. On plonge immédiatement dans cet aspect des choses avec la mission "à la limite de la légalité" confiée au lieutenant mais aussi aux relations entre les différents acteurs membres à un titre ou à un autre de "l'appareil d'état" : on voit apparaitre la sous-préfète, la police (ou plutôt "les" police, avec un joli "pas de deux" entre "police" du quotidien, et DGSI (les anciens "renseignements généraux"), la gendarmerie etc.

Un des ressorts de l'action du polar proprement dit nait de l’espèce de "concurrence" qui nait entre les deux "autorités" qui tentent d’accaparer le travail d'infiltration de la jeune recrue : d'un côté la "police locale" et de l'autre la DGSI (direction générale de la sécurité intérieure) Cette dernière a remplacé la DCRI, elle-même née de la fusion entre les "renseignements généraux" (i.e. le "renseignement politique") et la DST, la direction de la surveillance du territoire. Entre parenthèse, a l'occasion de cette fusion (réalisée en 2008 pour donner naissance à la DCRI) les autorités proclamaient alors que cette fusion avait comme objectif principal de supprimer la particularité de la France par rapport à l'ensemble des démocraties occidentales régies par un état de droit c'est à dire l'existence même d'une "police politique" chargé du suivi scrupuleux de forces politiques tout à fait légales. On s’aperçoit que cette proclamation n'a pas été suivie d'effet et que les "renseignements généraux" continuent d'exister sous une autre forme. 

Dans l'ouvrage en question, l'infiltration d'un policier permettant de "suivre" le mouvement, et plus particulièrement de pouvoir ficher certains militantes et militants "bien connus des services de polices" situées à l’extrême gauche ou à l'ultra gauche (dans le roman, l’extrême droite semble susciter bien moins de curiosités intempestives) Inutile de dire que ce genre d'intervention se fait en dehors de tous cadre légaux. Il n'existe pas à ma connaissance de preuves formelles d'une telle infiltration. En revanche on connait nombre d'exemples assez probants montrant ce genre de méthode lors de manifestations potentiellement violentes. C'est d'ailleurs en parti "assumés" : certains policiers sont "déguisés en casseurs" pour intervenir "au cœur des situations violentes" et cela est reconnu y compris par les autorités qui justifient ce type de comportement par la nécessité de l'efficacité. On a vu d'ailleurs lors de précédentes manifestations certaines organisations d’extrême gauche (LO et le NPA) protester contre le fait que ces fonctionnaires de police s'affublent d'auto collant de leurs organisations respectives. Le préfet de l'époque a reconnu ces pratiques et y a mis fin (sans compter le peu de vraisemblance de voir un "black bloc" agir avec des autocollants de lutte ouvrière...) Bref, la situation de départ n'est pas avérée mais elle est vraisemblable.

Elle l'est en particulier pour les fonctionnaires de la DGSI dont c'est de toute façon les méthodes de travail. Mais on est dans le roman dans une petite ville ou comme chacune et chacun sait "tout le monde se connait" Les renseignements généraux (et ceux qui ont déjà eu affaire à eux par exemple des syndicalistes le savent) ont deux modes d'intervention principaux dans un mouvement social. Le premier est d'y intervenir "es qualité" (quand on est par exemple syndicaliste et qu'on organise une manifestation un fonctionnaire de la DGSI est susceptible d'y intervenir "drapeau déployé" en posant certaines questions auxquelles le syndicaliste peut accepter ou pas de répondre) L’autre mode tout aussi connu mais en général caché c'est l'infiltration. Mais autant l'infiltration dans une grande ville ne pose pas forcément de problèmes insurmontables (l’extrême gauche par exemple a déploré des tentatives d'infiltration dans l'ensemble des mouvements post soixante-huit dans les années 70) autant elle est bien plus difficile à réaliser dans une petite ville. Et c'est pour cela que le responsable du commissariat local se saisit de l'opportunité de la présence d'un stagiaire (en fin de formation) pour réaliser lui-même cette opération Les policiers membres de la DGSI sont trop "grillés" localement (tout le monde les connait) pour pouvoir le faire eux même...

C'est d'ailleurs pour l'ensemble de ces raisons que l'infiltré en question après avoir fait preuve de son excellente culture cinématographique (après la proposition qui lui est faite, il fait un lien entre sa situation et le film éponyme sorti en 2006 de Martin Scorcese avec Leonardo Di Caprio dans le rôle principal, lui-même un remake d'un film hongkongais d'Andrew Lau et d’Alan Mak "Infernal Affairs") développe un certain malaise face à cette situation boiteuse.

De ce point de vue, il faut sans doute faire la différence entre des "unités spécialisées" et coupées de la population et les forces de police "ordinaires" dont le rapport aux populations est totalement différent. L'agent de la DGSI est d’ailleurs symptomatique de cette situation : ayant passé l'essentiel de sa carrière policière à réaliser des opérations d'infiltration, ce genre de situation ne lui pose aucun problème moral C'est aussi pour cela que les opérations de "maintien de l'ordre" sont presque toujours confiées à des troupes "spécialisées" et coupées du reste des personnels policiers. Cela va d'ailleurs se confirmer dans le roman de Delteil quand il pour les "forces de l’ordre » s’agira d'agir sans trop se poser des questions...

Le maintien de l'ordre est évidemment aussi traité dans l'ouvrage pour deux volets différents : d'une part une manifestions "politique" des gilets jaunes, manifestation qui va dégénérer pour tout un ensemble de raisons explicitées dans l'ouvrage et d'autre part le blocage pacifique (mais extrêmement gênant pour les "décideurs" que cela rend fou de rage. La scène de la manifestation qui se termine par une émeute "réglementaire" est très bien traitée, loin des caricatures proposées par les chaines d'info en continu qui relayant la propagande gouvernementale.

Il ne s'agit pas uniquement de police, mais bien de l'ensemble de l'appareil d'état. C'est le moment ou la préfecture intervient. On les voit négocier à leur profit avec un "responsable" gilet jaune autoproclamés plutôt pris en otage par une logique qui le dépasse qu'acteur d'une improbable complicité objective. La spirale de la violence y est très bien montrée, mais aussi la façon dont elle est instrumentalisée par le fameux "appareil d'état. Sans compter les manipulations visant à criminaliser la révolte sociale, qui n'est pas toujours le fait directement de l'appareil d'état, mais qui peut être utilisé également par d'autres partenaires. L'ouvrage en donne un exemple tout à fait convainquant !

Mais la police et l'appareil d’état ne sont pas seuls en cause et en discussion On voit également les relations entre les intervenants membre à un titre ou à un autre de l'appareil répressif et les "intervenants économiques" qui ont eu même leur propre agenda et font pression sur les décideurs étatiques pour défendre au mieux leurs intérêts immédiats. C’est le cas quand les gilets Jaunes prétendent bloquer le port, le poumon économique de la ville. Les manifestations de ceux-ci cessent d’être "bon enfants" et les mesures les plus vigoureuses commencent à être évoquées.

Tout cela permet de traiter de problèmes politiques important sans prétendre écrire un pensum ou développant des thèses dont l'exposé à lui seul fait déjà mal à la tête. D'autant qu'il s'inscrit dans la vie quotidienne de gens dont le quotidien est bouleversé par l'irruption d’un Autre possible, par la possibilité même dérisoire de s'inventer un autre possible.

"De l'autre côté des grilles, un groupe de gendarmes faisait mouvement pour encercler les manifestants. Le rond-point grouillait de policier en civil sans brassards. Parmi eux Devers distingua Gantois l'officier de la DGSI
Les Jusqu'au-boutistes n'étaient plus qu'une trentaine. Les autres se tenaient prudemment à l'écart, selon leur détermination ou leur inconscience. Le lieutenant pensa que si les gendarmes embarquaient les manifestants, il avait de fortes chances de faire partie du lot. Il ignorait quelles consignes avaient été laissé aux militaires."

Gérard Delteil, Les écœurés

La vie, le reste

La particularité de la fiction, c'est qu'elle noue un destin commun au travers de personnages fictifs (mais réalistes), de leur univers social culturel voir politique mais aussi de leurs affects, de leurs sentiments, et des non-dits du récit tout aussi important que les dialogues qui s'y expriment. 

C'est justement le fort de cet ouvrage ; la galerie de portraits qu'il contient nous touche intimement. Le déroulé de leurs relations fait sens pour nous tout, autant suscitées par la force des sentiments qu'ils partagent que par l’événement social qui lui donne sens. 

Le mouvement est d'abord une question de spontanéité : il arrive sans trop avoir été prévu, même pour celles et ceux dont il va bouleverser le destin. Ceux-ci, même s’ils et elles ne sont pas tous semblables appartiennent bien tous au même milieu social : pour la plupart, il s'agit de salariés ou d’auto-entrepreneurs dans des situations de pauvreté et de précarité qui ne leur permet pas d'utiliser les "vieux moyens" utilisés jusqu'aux années 2000 : le syndicat et les partis "de gauche" ne sont pas pour eux une solution possible.

Nous voyons d’abord les événements par les yeux du jeune policier stagiaire, et nous nous engageons peu à peu dans la complexité de l'événement. Il ne s'agit pas uniquement de relations intellectuelles, mais avant tout de relations interpersonnelles, de personnes qui nous touchent d'une façon ou d'une autre, qui suscitent peur ou méfiance, confiance, admiration, rejet, ou un tout complexe de sentiments impossibles à résumer par les mots. 

Nous suivons également le destin de celle avec qui nous allons rapidement nouer des relations privilégiées Quiconque a suivi le mouvement des gilets jaunes sait le nombre de femmes placées dans une situation impossible de précarité, de difficultés matérielles et de mépris social à leur égard. Ces femmes fortes, si nombreuses sur les barrages, si courageuses faces à l'adversité s'incarnent dans le personnage de Claire. Claire est une jeune femme récemment licenciée d'un hypermarché ou elle tenait le rôle de caissière. Elle s'occupe de sa mère dépressive depuis le décès de son époux et de son jeune frère qui a besoin d’être soutenu voir guidé. Sa sœur lui sert de père de substitution. Elle a rompu avec son premier amour, obsédé de moto et de fête. Très rapidement, une intrigue amoureuse va se nouer, dont le destin sera un des enjeux du roman.

Bruno l'autoentrepreneur est un de ceux-ci au portrait finement tracé. Électricien ancien salarié, il s'est établi "autoentrepreneur" spécialisé dans la réfection de vieux bâtiments. Son épouse elle est employée dans un EHPAD. Il a son pavillon, dont il peine à payer le crédit, et trois enfants en bas âge. C'est un des premiers à avoir participé à la mobilisation et il possède au début du roman une autorité naturelle et un degré de confiance telle qu'il est le partenaire "naturel" des autorités ainsi que le porte-parole du mouvement. Mais ce n'est pas si facile que ça et au fur et à mesure que la mobilisation prend de l'ampleur il se retrouve de plus en plus en porte à faux. Dans un premier temps il se trouve flatté de l'importance que lui accordent les "autorités" de la ville qui tentent de jouer avec son égo. Mais très vite la préfecture tente de faire pression sur lui pour faire en sorte que le mouvement soit le plus discret possible. Et en même temps, la mobilisation prenant de plus en plus d'ampleur fait qu'il se retrouve dans une porte à faux de plus en plus inconfortable.

D'autres intervenants retiennent l'attention : ceux de l'extrême-droite telle qu'elle est inscrite dans le mouvement. Au début du roman, Alain Devers croise un individu qui se fait appeler "le Colonel". Celui-ci se fait passer par un officier aux précieuses connaissances stratégiques. Il ne mettre pas longtemps à se rendre compte que "le colonel" est en fait adjudant-chef. Un couple navigue également dans cette mouvance : ils tiennent une librairie spécialisée dans les écrivains maudits : Brasillach, Rebatet, Maurras, Céline, Mais lentement mais surement le divorce entre eux et la masse des mobilisés apparait de plus en plus. C'est que les intérêts des uns et des autres sans compter leur culture profonde est profondément différente. D'autant que les gilets jaunes les écoutent sans leur répondre, les laissant s'épuiser.

On voit également apparaitre une différence et une divergence entre deux groupes qui n'ont pas forcément la même vision des choses ni la même stratégie. Cela s’incarne dans deux lieux d’occupation : l’un vise « la ville » l’autre est plus tourné vers l’occupation de lieux important sur le plan économique. Cela reproduit nombre de débats qui ont eu lieux entre gilets jaunes. Des différences de stratégies apparaissent, des différenciations sociales et culturelles se font jour au fil de l'occupation et des Assemblées générales. Le porte parole du début du mouvement se retrouve peu à peu sur la touche.

On vit l’occupation des ronds-points comme si on y était : la fumée des braseros nous pique les yeux, les discussions plus ou moins aimable avec les automobilistes qu’on tente de convaincre, les réactions diverses des populations, les engueulades entre "beaux parleurs" et "soutiers" préposés à l'occupation nocturene, à la construction des cabanes et à la confection des banderolles  tout fait sens avec une redoutable justesse

"Les effectifs avaient beaucoup grossi depuis la veille. Les jeunes et les femmes étaient plus nombreux. Devers reconnu néanmoins quelques têtes. On lui offrit du café. Une véritable cuisine avait été installlée pour une des baraques. Les deux autres servaient d’abris pour la nuit. Un groupe s’employait a en construire une autre de l’autre coté de la route. Les gilets jaunes déchargeaient les palettes d’un pick up. Encore quelques temps et l’endroit allait ressembler à un bidonville songeat le lieutenant. D’énormes pneux avaient été disposés en chicanes pour ralentir les automobilistes. Les drapeaux bretons flottaient toujours, mais le drapeau français avait disparu". 

Gérard Delteil, les écœurés  

Des énigmes non résolues

Là ou le roman se situe clairement dans "le genre noir" c'est quand le jeune lieutenant que sa fonction d'espion au cœur du mouvement insupporte de plus en plus va lancer une enquête sur des faits qui lui semblent étranges ou oublié par la police officielle. Évidemment le statut de cette "enquête" (de "ces" enquêtes, puisqu'il va y en avoir deux) est tout à fait ambigu lui aussi. Si sa position personnelle est elle-même assez impossible (et on va le voir vers la conclusion du roman) cette "démarche" plonge l'enquêteur dans une situation impossible. Ses supérieurs d'ailleurs n'accordent qu'une importance toute relative à son investigation dont on peut douter des résultats même si elle est menée à bien. 

Plus embarrassant, on pourrait penser que l'écrivain lui-même traite assez cette partie de l'histoire un peu par-dessus la jambe. On ne peut pas dire que dans ce roman, l'ambiance soit à un suspense à la Agatha Christie... Assez étrangement, on n'est pas vraiment affecté en tant que lecteur par cette désinvolture. Peut-être aurait-il pu totalement sortir du "genre noir" qu'il a jusque-là abondement illustré. C’est en effet les limites du genre.

Elles rappellent par exemple celle d'un ouvrage encensé par la critique de robert Westlake "Le Couperet" : celle-ci conte les malheur d'un cadre supérieur trop âgé pour retrouver du boulot. Très spécialisé dans un domaine particulier et spécifique, il constate que les experts (et les expertes, mais nous vivons dans un monde patriarcal, surtout dans le domaine de l'industrie dans lequel le héros de ce roman travaille) dans son secteur d'activité sont très peu nombreux Il décide alors d'assassiner tous les cadres susceptibles de briguer le même type de poste.

Ce roman a été ensuite adapté au cinéma par Costa Gavras avec José Garcia dans le rôle du cadre tueur. Tout le monde avait apprécié ce polar qui parlait avec justesse des affres du chômage dans les usa des années 90. Sauf que l'idée qu'il proposait n'a rien de saugrenue, mais c'est uniquement pour les cadres qu'elle peut trouver une solution dans l'assassinat individuel des concurrents (et encore, pas dans tous les domaines d'activité, puisque beaucoup ont encore pléthore de salariés pouvant postuler. Pour le petit personnel d'exécution, cette voie n'était pas réaliste : c'est en général par la guerre que se situe les propositions avancées. Tuons les tous pour retrouver un emploi. Mais Gérard Delteil a toujours défendu une vision assez classique (même si cela comportait une vision très engagée et très politique des sujets qu'il traitait) avec une bonne dose d'efficacité dans sa réalisation. Cela marchait d'ailleurs fort bien pour le dernier ouvrage que j'ai chroniqué sur Mediapart "Les années Rouge et noir"

Il n’empêche qu'on peut considérer (comme l'ont faites plusieurs critiques de l'ouvrage) que le "suspens" qu'on attend de ce genre d'ouvrage n'est pas vraiment au rendez-vous. Certains commentateurs (et commentatrices) ont même parlé de "roman bâclé" ou en tout cas vite écrit. Il est sûr que l'ouvrage l'a été assez rapidement (en moins de trois mois à priori), mais il n'en est pas moins un ouvrage tout a fait recommandé pour s'informer d'une autre façon que dans les journaux ou les ouvrages a vocation plus "savantes" (des ouvrages de sociologues ou de politistes). 

Référence :

Gérard Delteil, Les Écœurés Édition du Seuil Mai 2019 240 pages

Quatrième de couverture :

Premier polar en gilet jaune, ce roman raconte comment un policier en formation, Alain Devers, est envoyé par ses supérieurs surveiller les manifestants qui occupent le rond-point du Mouchoir rouge, en Bretagne. Il doit se faire passer pour l’un d’eux. Le jeune homme ne goûte guère cet exercice d’infiltration, d’autant qu’un chauffard renverse soudain une manifestante et la tue, plaçant l’apprenti flic dans une situation de plus en plus périlleuse. Son double jeu se complique encore quand des agents de DCRI cherchent à leur tour à le manipuler, et que les gilets jaunes décident d’occuper le port et de bloquer les ferries, manne économique de la région...

Une immersion très informée dans ce milieu disparate, où se croisent depuis quelques mois des militants de divers horizons et surtout des citoyens de tout milieu en colère contre l’ordre des choses.

Bien connu des amateurs de littérature populaire, Gérard Delteil est déjà l’auteur d’une cinquantaine de romans noirs et historiques qui lui ont notamment valu le Grand Prix de littérature policière en 1986 et le prix du Quai des Orfèvres en 1993. Au Seuil, il a publié Les Années rouge et noire (2014) et, chez Points, La Conjuration florentine (2015).

 

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