Politiques migratoires: ne pas se contenter de l'indignation

« Aujourd’hui, comme il y a vingt ans sur les questions de sécurité, deux gauches s’affrontent » à propos de l'affaire Leonarda, constatent Mehdi Thomas Allal, Alexis Bachelay, Romain Blachier, Colette Capdevielle, Yann Galut, animateurs du club de la Gauche forte au Parti socialiste, et Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile. « Lorsque l’ensemble des composantes de la gauche aura accepté de dépasser sa réticence à aborder la gestion des flux migratoires, alors peut-être pourrons-nous avancer », espèrent-ils. 

« Aujourd’hui, comme il y a vingt ans sur les questions de sécurité, deux gauches s’affrontent » à propos de l'affaire Leonarda, constatent Mehdi Thomas AllalAlexis BachelayRomain BlachierColette Capdevielle, Yann Galut, animateurs du club de la Gauche forte au Parti socialiste, et Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile. « Lorsque l’ensemble des composantes de la gauche aura accepté de dépasser sa réticence à aborder la gestion des flux migratoires, alors peut-être pourrons-nous avancer », espèrent-ils. 


 

Leonarda Dibrani. Le seul prénom de la jeune fille éloignée avec fracas par les forces de police, lors d’une sortie scolaire, a servi, une semaine durant – et la vague de la protestation n’est pas encore retombée –, de cri de rassemblement. Elle est devenue un symbole de l’arbitraire de la force publique, et a renvoyé à certaines pratiques du quinquennat précédent... L’affaire a donné lieu à une convergence de la « gauche de la gauche » et de la gauche du PS, qui n’était pas apparue aussi évidente depuis l’élection de François Hollande. Le motif en était tout trouvé : la politique de Manuel Valls, qui agaçait déjà depuis longtemps ceux qui sont montés vent debout contre lui à cette occasion. Les lycéens dans la rue demandaient sa démission, comme le suggéraient certains des principaux fers de lance de cette mobilisation.

Pourtant, toute la gauche ne s’est pas indignée de manière aussi virulente. La divergence a donc été révélée au grand jour, entre d’un côté une gauche qui se revendique humaniste et porteuse de l’héritage universel des Lumières, quelle que soit la conséquence des préceptes qui en découlent, et de l’autre une gauche prônant une gestion réaliste des flux migratoires, mais perçue comme le clone de la droite. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans sur les questions de sécurité, deux gauches s’affrontent. Ce clivage récurrent s’est aggravé en raison de l’absence de réflexion collective préalable, d’une ligne claire et partagée sur la position à adopter, face à une question qui tient pourtant une place de plus en plus importante dans les préoccupations des Françaises et des Français. 

La mobilisation citoyenne et l’emballement médiatique qui s’en est suivi n’étaient pourtant pas ce que l’on aurait pu espérer. La récupération et la dictature de l’émotion, entraînées par une histoire révoltante il est vrai, étaient dénoncées à gauche, lors du quinquennat précédent, comme la quintessence du sarkozysme. Le Front national, l’UMP « buissonnisée », fonctionnent en effet sur la récupération démagogique du fait divers, sur la manipulation de l’opinion par la corde sensible... Le « légitime en apparence » prime sur le juste, la réaction instinctive prime sur le droit. La vague de l’indignation est décuplée par la ferveur qui s’exprime sur les réseaux sociaux, sur Internet. L’immédiat est érigé en mode d’être par les chaînes d’information en continu. Autant d’éléments qui, s’ils sont facteurs de démocratie par un accès libre et direct à l’information, ne permettent pas d’avoir, le plus souvent, le recul nécessaire pour juger des événements. Le bourreau ne réfléchit pas, il tranche. L’accusation devient sentence : le ministre doit démissionner, peu importent ses responsabilités dans l’affaire.  

L’éloignement de la collégienne a déclenché un tsunami, qui ne saurait faire oublier le débat qui doit être mené : la gauche doit réaliser son aggiornamento – si ce n’est sa véritable révolution – sur les questions migratoires. Alors que le président mène une politique économique résolument sociale-démocrate, une rupture avec les pratiques de son prédécesseur sur les questions de société était attendue de lui. En mettant en cause le ministre de l’Intérieur, la « gauche de la gauche » et la gauche du PS oublient que ce dernier met en œuvre une politique voulue par François Hollande. Le Président a estimé qu’il y a dans la société française, et notamment à gauche, un besoin de sécurité, de respect de la légalité. Manuel Valls joue parfaitement son rôle lorsqu’il exige l’application de la loi. La « feuille de route » suivie par le gouvernement, c’est, depuis sa nomination, la fermeté, la clarté et l’humanité. 

Le procès intenté à Valls – on voudrait l’assimiler à Guéant-Hortefeux, car ils auraient la même politique… – est particulièrement hypocrite : qui a assoupli les critères de naturalisation, supprimé l’odieux délit de solidarité, fait quitter les enfants des centres de rétention, présenté une loi sur la retenue des étrangers ? L’humanité est toujours là, même si l’on peut regretter que la majorité de ces avancées aient été adoptées par voie réglementaire ; ainsi que d’autres éléments symboliques d’une véritable transformation de la politique d’immigration, d’asile et d’intégration, ne soient pas encore intervenus depuis un an et demi…

La fermeté est également présente, et elle n’est pas moins nécessaire. La gauche qui s’est insurgée pour Leonarda Dibrani fait semblant de découvrir les réalités inhérentes aux politiques migratoires. Il n’est objectivement pas possible d’accueillir tous ceux qui souhaiteraient venir s’installer dans notre pays. Ceux qui se sont vus refuser un droit au séjour doivent repartir, dans les conditions prévues par la loi et les conventions internationales, l’usage de la force publique en étant l’extrême aboutissement. 

Pour mettre en œuvre une politique davantage cohérente de l’immigration, la solution pourrait être de poser les termes du débat, de façon suffisamment sereine et pédagogique, notamment vis-à-vis de l’ensemble de la population : faut-il une régularisation globale – et non une naturalisation, car la citoyenneté doit être la sanction d’une intégration réussie – des sans-papiers présents sur notre sol, à l’instar de ce que souhaite le président Obama aux Etats-Unis ? Faut-il modifier la circulaire du 28 novembre 2012 en vue d’assouplir et/ou d’élargir les critères de régularisation ? Comment lutter efficacement, à l’échelle européenne, contre les réseaux mafieux qui font venir des « malheureux », au péril de leur vie, sans espoir de s’installer durablement, contribuant ainsi à l’exploitation et la traite des êtres humains ?  

Une fois la situation actuelle maîtrisée, il serait alors plus aisé de faire appliquer la législation de façon stricte, cette législation pouvant néanmoins évoluer. Les critères de scolarisation pour l’obtention d’un titre de séjour pourraient ainsi être revus ; mais cette nécessaire discussion sur les détails de procédure ne doit pas masquer les principes qu’il s’agirait d’affirmer. La politique migratoire de fermeté et d’humanité de la gauche ne peut que s’accompagner d’une coopération renforcée avec les pays d’origine – ce qui passe par une attention portée à la question de la « fuite des cerveaux ». Le passage par des universités françaises peut être bénéfique, à condition cependant que les immigrés puissent en retour faire profiter leur pays des talents qu’ils ont développés durant leurs études. 

Cette fermeté et cette humanité passent également par l’accélération des procédures de demande d’asile, tout en offrant aux requérants toutes les garanties nécessaires d’un examen à la fois juste et rigoureux de la situation politique et humanitaire dans leur pays d’origine ; il apparaît nécessaire qu’entre l’examen du dossier et l’appel, le délai soit limité à neuf mois. Au terme de cette procédure, il appartiendra aux pouvoirs publics de dire avec clarté quel est le sort réservé aux personnes déboutées et de procéder à leur éloignement, toujours en conformité avec les conventions internationales, ou de procéder au contraire à leur régularisation. Cette rapidité accrue de la procédure pourrait également s’accompagner d’une plus grande générosité à l’occasion de situations de crise exceptionnelles, comme c’est le cas en Syrie.

Lorsque l’ensemble des composantes de la gauche aura accepté de dépasser sa réticence à aborder la gestion des flux migratoires, alors peut-être pourrons-nous avancer sur les questions de fond ; en permettant notamment aux étrangers en situation régulière sur notre territoire de vivre dans des conditions décentes et favorables à leur intégration, ainsi qu’en luttant contre toutes les formes de discrimination dont ils sont encore l’objet.

Mehdi Thomas Allal, délégué général de la Gauche forte
Alexis Bachelay, député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte
Romain Blachier, adjoint au maire de Lyon et membre de la Gauche forte
Colette Capdevielle, députée PS des Pyrénées-Atlantiques et membre de la Gauche forte
Yann Galut, député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte
Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile 

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