Science fiction et alimentation, les conséquences du productivisme acharné

Ce billet a pour but de s’intéresser aux questions de production alimentaire et de civilisation en s’appuyant sur l'analyse de deux oeuvres: le film «Soleil Vert» et le livre «Le dernier Homme». Au travers des exemples imaginés par ces deux récits, ce billet s'interroge sur notre rapport à l'alimentation, de la production des aliments à leur consommation en bout de chaine.

La science fiction permet de se projeter et d’imaginer des situations parfois souhaitées, parfois redoutées. Il est toujours très difficile de s’abstraire de ses préoccupations du quotidien, et il l’est encore plus d’imaginer les conséquences d’actions complexes sur un milieu qui nous est stable et familier. Le monde change, que ce soit au niveau de notre tissu social, de notre environnement, de nos mentalités, de notre rapport à la technologie et aux autres. “Et alors?” - diront certains pour qui le quotidien leur semble immuable. Le changement ne s’opère pas toujours de manière brutale. Parfois on se réveille, et il est là. Il fallait juste que le déclic se fasse pour qu’on se rende compte que la situation a changé. En s’extrayant de la réalité, la science fiction permet d’explorer des idées, des scénarios, des possibilités, sans limite ni tabou. Le message est d’autant plus clair que l’on se sent étranger à l’histoire qu’on nous présente.

Science fiction et alimentation, les conséquences du productivisme acharné

Soleil vert Soleil vert

Soleil vert ( titre original Soylent Green) est un film américain d'anticipation réalisé par Richard Fleischer, sorti en 1973 et inspiré du roman Make room! Make room! d'Harry Harrison. En 2022, les hommes ont epuisé les ressources naturelles. Seul le soleil vert (Soylent Green), sorte de pastille, parvient à nourrir une population miséreuse qui ne sait pas comment créer de tels aliments. Omniprésente et terriblement répressive, la police assure l'ordre. Accompagné de son fidèle ami, un policier va découvrir, au péril de sa vie, l'effroyable réalité de cette société inhumaine.

Au travers de cette histoire, le rapport des humains à leur nourriture est questionné. On constate ainsi que la “nourriture” proposée par la société Soylent Corporation est produite de manière industrielle, en tranches carrés et sans attention particulière pour le goût ni la texture. La nourriture est ainsi réduite à son plus basique usage: le fioul nécessaire pour que le corps humain continue de fonctionner. Cette logique est mis en valeur tout au long du film, la provenance de la nourriture n’étant jamais contestée: hier on supposait que la nourriture produite venait de productions agricoles, aujourd’hui elle provient du plancton, point. Demain, la provenance de la nourriture viendra d’autre part, soit. Tant que l’apport calorique est respecté, tout le reste devient secondaire. Le sommet de l’horreur est justement atteint lorsque l’on comprend enfin ce qui compose le Soylent Green:  après avoir systématiquement détruit toute ressource capable de nourrir la population, la Soylent Corporation se rabat sur la dernière ressource disponible: les calories et protéines disponibles dans les cadavres humains. Destiné à marquer les esprits de par sa révélation finale “la société industrielle peut pousser à l’aliénation ultime, le cannibalisme”, on se rend compte, reflexion faite que le film nous préparait tout du long à une révélation de ce type: si la nourriture n’a plus de forme qui lui est propre, si elle n’a plus de goût, si elle n’a plus de provenance identifiable, toute source de calorie devient bonne à prendre.

La réaction salutaire de Frank Thorn, policier et protagoniste principal qui découvre le pot aux roses est également révélatrice d’un comportement sociétal: lui même consommateur (par défaut, en l’absence d’alternative) de Soylent Green, celui ci n’a jamais pensé à s’interroger sur la provenance du fameux produit qu’il ingurgite chaque jour. Si la réaction horrifiée et indignée du héros redonne un semblant d’humanité à une population hébétée et déshumanisée qui consomme passivement ce qu’on lui propose, on ne peut s'empêcher de constater que tout le système productiviste décrit dans Soleil Vert repose sur cette capacité des gens à consommer ce qu’on leur tend sans se poser la moindre question. 

Le dernier homme Le dernier homme

Le Dernier Homme (titre original Oryx and Crake) est quand à lui un roman d'anticipation dystopique écrit en 2003 par l'auteure canadienne Margaret Atwood. Le Dernier Homme, parfois comparé pour son style et ses thèmes à des romans comme 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley a été nommé pour le Man Booker Prize l'année de sa sortie.

Qualifié par son auteur de fiction spéculative plutôt que comme roman de science-fiction, on découvre dans ce roman un monde très proche du nôtre: inégalités, progrès incontrôlé, sociétés en pertes de repères moraux. La vraie différence avec notre monde se dessine dans le développement et l’usage toujours plus dérégulé de modifications génétiques en tout genre: Le roman s’ouvre sur la création de cochons modifiés génétiquement pour atteindre la taille de vaches et sur le début d’utilisation intensive d’un café génétiquement modifié, moins gourmand en eau et pensé pour pouvoir être récolté de manière mécanisée en toute facilité. Les années passant, au travers des yeux du protagoniste principal, le lecteur assiste à l’introduction de “nouveautés” génétiques toutes plus malsaines les unes que les autres, le point culminant à mes yeux représentant la création d’un “poulet” qui  n’aurait plus aucune caractéristique assimilable à un être vivant: plus de pattes, plus de cerveau, tout au plus un réceptacle qui digère des nutriments et produit du muscle destiné à devenir des blancs de poulet (voir ci dessous).

 

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Si de nombreux thèmes sont abordés dans ce livre, la question de la moralité humaine face aux besoins d’un monde industrialisé y prend une place centrale. Dans le cas de l’alimentation, on nous présente sous le terme “d’innovations” des aliments, (parfois des être vivants dans le cas de la production de viande) dont le seul but est de répondre à des problématiques productivistes. Comment faire de plus gros poulets? Comment les faire survivre sans la moindre lumière pour alléger la facture d'électricité? Comment les faire grossir plus vite? Ont-ils vraiment besoin d’un cerveau ces piafs? Après tout ils ne sont là que pour être mangés! Hey! Si j’arrive à lui rajouter des pattes, ça me fera plus de cuisses de poulet à vendre! Vous l’aurez compris, exit le respect du vivant, exit les caractéristiques génétiques répondant à des milliers d’années d’évolution. La seule caractéristique que doit remplir mon aliment devient désormais de rapporter beaucoup d’argent aux personnes qui le produisent.

 

Le rapport au progrès:

Dans les deux cas, c’est l’environnement qui ne peut pas suivre ce qu’on lui fait subir. Dans les deux cas, c’est la moralité humaine qui ne peut s'accommoder de la solution proposée. 

On peut tirer deux conclusions radicalement opposées de l’analyse de ces récits. Certains peuvent y voir la peur des auteurs vis à vis  de “progrès” scientifiques et sociétaux qu’ils ne comprennent pas (et accessoirement qu’ils n’approuvent pas). En partant de cette hypothèse, puisque ces histoires ne sont que les projections de craintes formulées par les auteurs, le progrès n’est pas à remettre en cause. Tout au plus il faut veiller à ce que son application ne conduise pas aux résultats redoutés. A l’inverse, on peut également se dire que ces histoires mettent le doigt sur des limites tangibles à la notion de “progrès infini” et mettent en garde les lecteurs vis à vis de la vanité humaine . Parmi ces limites, on dénombre par exemple :

  • Limites environnementales: Les ressources disponibles sont limitées et se reconstituent en suivant des cycles qui restent à ce jour hors de portée de l’action humaine. Dans le film Soleil Vert, l’exploitation de l’environnement jusqu’à son épuisement complet, doublée d’une explosion démographique incontrôlée a forcé la société à repenser sa manière de produire de la nourriture. Aucune prouesse industrielle ne peut réparer l’environnement. Bien au contraire, après avoir épuisé les sols, après avoir épuisé jusqu’au plancton présent dans les océans, la société industrielle passe telle une nuée de sauterelles à la ressource disponible suivante, les êtres humains. A aucun moment la logique industrielle et productiviste qui a conduit la société dans le mur n’est remise en question.
  • Limites génétiques: Il est aujourd’hui impossible de savoir quelles conséquences les modifications génétiques peuvent avoir sur notre société et sur nous même. On constate ainsi dans le dernier homme l’extrême variété d’applications possible. L’introduction d’un café moins gourmand en eau et plus facile  à récolter paraît ainsi une bonne chose au début du livre. On apprendra plus tard que face à un café si concurrentiel, les différentes variétés “traditionnelles” ont toutes quasiment disparues. Comble de l’ironie, ces nouvelles semences de café se montrent particulièrement vulnérable à un certain type de maladies, ce qui a pour conséquence de dévaster la production mondiale de café, faute de diversité. De manière générale, la création de plantes et d’animaux plus “rentables” pour nos sociétés rend obsolète et démodé l’existant et tend à le remplacer. La conséquence de ces  innovations est invariablement la même dans le dernier homme:Une fois la nature “remplacée” par une modification génétique “optimisée” à un quelconque niveau, l’on se rend enfin compte que le mieux est l’ennemi du bien. Pour chaque problème résolu, la solution apportée en induit des nouveaux, souvent bien plus dramatiques. 
  • Limites morales: le progrès à tout prix n’a de sens que s’il permet d’améliorer la vie des gens. Que ce soit dans Soleil Vert ou dans l’exemple des poulets du dernier homme, on sent très bien dans les deux cas que les entreprises créatrices de ces produits ignobles ont conscience du sentiment de rejet qu’ils ne manqueraient pas de susciter chez leur clients. Pour ces entreprises, d’un problème simple, on passe très vite à un problème multiple. Il faut non seulement composer avec des problèmes classiques liés à leur activité, mais également ajouter des problèmes annexes tout à fait nouveaux. Dans le cas de Soleil vert, il ne s’agit plus de produire de la nourriture mais de produire de la nourriture tout en gardant le secret sur la manière dont la nourriture est produite. Mentir, tricher, corrompre sont autant d’actions qui ont un coût considérable. Qui parlait de gains de productivité?

Retour à la réalité:

Ces éléments soulèvent deux interrogations principales: Sommes nous si loin des pratiques décrites par ces deux récits? Comment est il possible d’accepter de consommer de telles horreurs?

Capitalisme alimentaire, une vision étriquée de la nature?

Des animaux élevés dans le seul but de mourir? Très peu pour moi! Des semences modifiées pour être stériles, allant à l’encontre de toutes les lois de la nature? Oust! Trouver des protéines et des calories n'importe ou? Jamais!

  • Pourtant, ce sont bien 50 milliards de poulets qui sont élevés chaque année dans le but d’être mangés. Les élevages de poulets en batterie, bien que de moins en moins tolérés en France, continuent d’exister un peu partout dans le monde. Si ce n’est parce que nous avons pour la plupart appris à ne surtout pas penser à ces sujets, comment considérer l’élevage d’animaux en batterie, cloîtrés dans un entrepôt parfois sans lumière, “vivant” sur les dépouilles de leur congénères en attendant la mort comme quoique ce soit d’autre que cruel et inhumain?
  • on observe de par le monde des pratiques qui paraissent tellement inconcevables qu’elles pourraient sortir droit d’un livre de science fiction. C’est le cas des vache à hublot, ignominie moderne qui consiste à aménager dans le flanc de l’animal une ouverture permettant d’accéder et de “contrôler” le bon déroulement du processus digestif. Réduit à l’état d’objet, il devient possible de regarder ce qu’il se passe dans les intestins de la vache et d’y intervenir aussi simplement que si l’on rajoutait de l’huile à un moteur.
  • Sur un plan moins macabre, une avancée récente a enfin permis de battre en brèche la régulation des semences autorisées à la vente en France. Jusque là, les contraintes pour inscrire une variété de semence dans le catalogue des semances autorisées étaient telles que les principaux acteurs y parvenant étaient les grands groupes semenciers (tels Monsanto, DuPont et Dow Chemical…). Comble de l’ironie, étaient donc interdites par la loi nombre de semences traditionnelles permettant leur réutilisation l’année suivante. Au contraire, les semences modifiées pour ne permettre qu’un usage unique (et donc forcer l’agriculteur à payer à nouveau l’année suivante) étaient elles, largement validés par la loi. Cette logique industrielle visant à changer les règles de la nature a là aussi pour but de réduire le végétal à l’état de simples objets, dont la seule caractéristique notable est de produire du revenu de manière stable et régulière.
  • Ce déni du vivant se retrouve encore et toujours dans la manière de tirer un maximum de rendements des sols, en ignorant leur appauvrissement croissants et en faisant fi des conséquences. Il n’est pas illogique dans la vision court termiste d’un industriel de détruire irrémédiablement un champ, pour peu que les rendements immédiats soient accrus. Tant pis si cela déséquilibre et pénalise toute la nature avoisinante. Tant pis si cela impacte la biodiversité, réduit la perméabilité des sols, empêche les eaux de pluie de s'infiltrer pour régénérer les substrats. Le terrain n’est qu’un objet dont le seul but est de produire du rendement.


Consommation alimentaire, construire l’acceptation

Si nous nos productions alimentaires n’ont pas encore atteint des points aussi révoltant que dans Soleil vert ou que dans Le dernier Homme, force est de constater que nos sociétés capitalistes se montrent très permissive concernant la manière de produire de la nourriture et la qualité de ce qui est produit. Tout comme dans nos deux récits, il ne s’agit plus de seulement produire et vendre de l’alimentaire, mais tout autant de cacher, d’enjoliver, de trouver des manières détournées de faire accepter au consommateur des choses qui le révulseraient probablement.

Le marketing et la communication, qui m’apparaissent de plus en plus comme les deux plaies du XXIème siècle, déploient dans le monde de l’agro-alimentaire des sommets d’ingéniosité pour faire dévier les critères de sélection d’aliments vers des terrains plus facile à contrôler. Le critère premier d’achat d’une pomme semble de plus en plus devenir “qu’elle soit verte”, “qu’elle paraisse belle”. Malgré le caractère charmeur de nos pommes de supermarché, un article du Nouvel Obs affirme ainsi en 2015 qu’une pomme de 1950 équivaut à 100 pommes actuelles en termes de valeur nutritionnelle.

Une pizza surgelé 4 fromages sans fromage, c’est possible? Bien sur, grâce à la magie des aliments de substitution. Le seul impératif étant que le goût final doit faire penser au consommateur qu’il mange bien ce qu’il pense avoir acheté.

Les gens achètent-ils du chocolat? Certains vous diront que non, ils achètent des Oréos, des Kinder Bueno ou autre produit dérivé, dont le nom et le prestige qu’il véhicule possède autant d’importance que le produit.

 

De par ces différentes techniques mis en oeuvre, l’enjeu devient de moins en moins de proposer un aliment de qualité mais de “répondre à l’attente du client”, bien entendu après avoir fait glisser ses attentes vers des terrains superficiels et insignifiants. Un client ne veut pas de chocolat, il veut du Nutella. Et veut-il vraiment du Nutella? Visiblement même pas puisque Nutella a pu changer complètement sa recette au vu et au su de tous sans incidence réelle sur ses ventes. Que veut donc vraiment le consommateur? Il semblerait qu’il veuille simplement le truc qui se cache derrière l’étiquette Nutella, quoique cela puisse être en terme de composition ou de goût.

Composition d'un pot de Nutella Composition d'un pot de Nutella


Cette déconnexion entre produit fini (packagé, associé à une marque, disponible en rayon en coupé de tout lien avec sa provenance) et aliment produit est ce qui - de mon point de vue - permet à tout ce chateau de sable de tenir debout. Paul McCartney a dit un jour que “Si les abattoirs étaient construits avec des murs de verre, tout le monde serait végétarien”. Cette citation fait écho aux analyses que l'on peut tirer de ces deux oeuvres de science fiction. Au delà des récits imaginés, il existe une réalité morbide massivement tolérée. Remettre en cause cette tolérance commence par lever le voile sur les réalités de notre alimentation.

 

Le mot de la fin:

La société, affirmèrent-ils, étaient une sorte de monstre, puisqu'elle engendrait principalement des cadavres et des décombres. Elle n'apprenait jamais, répétait perpétuellement les mêmes erreurs imbéciles, échangeait un bonheur à court terme contre un malheur à long terme.

Elle ressemblait à une limace géante qui bouffait inlassablement toutes les autres bioformes de la planète sur son chemin, avalait petit bout par petit bout toute la vie sur terre, puis la chiait par le trou de balle sous formes de saloperies manufacturées en plastique très vite démodées. P.309 (Le dernier Homme)

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