Le Guêpier, chapitre 1 : Dans les coulisses de la Particulière

Chapitre 1 de l’épopée à suspense inspirée des méandres de l’« affaire » DoublO

 

 

 

 

 

 

Le guêpier1

 

 

Pas de noisettes pour les pigeons

(L’antimirage des chaumières)

 

 

Épopée2 à suspense
née de l’imagination de

Jean-Pierre Lamargot

 

1 « Endroit dangereux, situation complexe et délicate dont on arrive difficilement à sortir sans dommage. Synonymes : pétrin (familier), piège, souricière, traquenard. Donner, tomber dans un guêpier. »

« Ce n'est pas la peine de nous donner tant de mal pour tirer Albert du guêpier où il s'est fourré »  (François de Curel, La nouvelle idole, 1899, I, 1, p. 163), selon Le Trésor de la Langue Française informatisé (cf. http://atilf.atilf.fr/)

2 Long poème ou récit « de style élevé » où la légende se mêle à l'histoire pour « célébrer un héros ou un grand fait ». On pourrait sans doute à bon droit aussi bien parler de prétérition (« figure par laquelle on attire l'attention sur une chose en déclarant n'en pas parler »)

 

 

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Dans les coulisses de la Particulière

 

A l’approche du vingt et unième siècle, Squirrel Box jouissait en notre pays de la solide réputation d’une institution née près de deux siècles auparavant de la volonté d’un aristocrate atypique d’ouvrir au bon peuple1 les voies qui ne manqueraient pas, un jour, de le conduire aux délices de la prospérité financière.

 

Elle empruntait son nom à l’animal qui lui servait de logo, fameux pour l’acuité de son sens de la prévoyance auquel il devait, à force de noisettes épargnées, de surmonter les hivers les uns après les autres, et même les plus rudes. Un symbole tellement éminent que les grands-parents n’hésitaient pas un instant à lui consacrer leurs petits-enfants, à peine avaient-ils ouvert les yeux au monde.

 

Elle tenait plus qu’honnêtement son rang sur la place où s’épanouissaient aussi nombre d’autres monuments de statut public ou privé, parmi lesquels la Banque Mostale, la Société Particulière, la Banque Domestique de la Capitale (BDC), les Banques Communes, … pour s’en tenir à ceux d’origine purement hexagonale.

 

Son chiffre d’affaires, respectable, engrangeait les dépôts d’un impressionnant parterre de clientèle et les bénéfices qu’elle accumulait lui valaient bien des jalousies.

 

Pourtant, elle se sentait en manque d’un ordre de grandeur, qui lui aurait véritablement assuré auprès de ses pairs la respectabilité mêlée d’envie à laquelle elle aspirait. Mais comment s’y prendre quand on fait son miel dans les ruches d’un essaim laborieux œuvrant certes à la prospérité d’une reine, mais où nuls Ghosn, ni Balkany n’oserait jamais éclore ?

 

A la même époque, la Société Particulière, outre ses services classiques, entretenait un bureau d’ingénierie financière, au sein duquel les meilleurs de ses éléments rivalisaient d’audace et d’imagination ; elle n’avait pas encore été éclaboussée par les errements de son trader fétiche68F2 qui ne feraient des bulles à la surface que 8 à 10 ans plus tard…

 

Déjà, pourtant, le monde de la finance bruissait des péripéties de l’affaire Benetfisc, du nom du Fonds Commun de Placement que la Banque Mostale avait « servi » à près de 300.000 de ses clients qui, au lieu des perspectives de rendement qu’on leur avait fait miroiter, avaient in fine perdu un tiers environ de leur pourtant déjà maigre capital. Habilement défendus par le remuant avocat Dominique Rupin, ils finiraient par obtenir un dédommagement au terme de quelques années de procédures, au motif du défaut de conseil et de la publicité trompeuse dont la banque s’était rendue coupable.

 

C’est probablement l’écho de ce brouhaha qui inspira le président Pression lorsque le Directeur de la Prospective de la Société Particulière lui présenta le bambin, resplendissant de santé, dont ses ingénieurs financiers étaient fiers d’avoir accouché. Sa réaction fut sans équivoque :

 « - Mon cher, vous ne pensez tout de même pas que je vais vous autoriser à mettre en péril notre nom et notre réputation en les attachant à ce produit chimérique ?

Avez-vous seulement mesuré le risque que nous courrions de présenter un fond à formule au moment même où la Mostale se mord les doigts de s’être hasardée dans une mécanique pourtant beaucoup moins hardie ?

Ne mésestimons pas le fait que, même sans être rancuniers, nos clients (ceux qui nous font vivre) disposent pourtant d’un minimum de mémoire. Chat échaudé craint l’eau froide, comme l’affirme le dicton.

- Je serais curieux de savoir par quelle improbable alchimie nos clients pourraient se voir contaminer par ceux de la concurrence ?

- Je sais à quel point vos activités  vous monopolisent ; mais vous devriez vous accorder le temps de lire un peu, et plus particulièrement la presse spécialisée, ou même la presse quotidienne, qui en font leurs gorges chaudes à longueur de colonnes…

- Nous avons su et saurons user de notre droit de réponse face à des allégations dont nos conseils auront tôt fait de démontrer qu’elles ne sont que viles calomnies !

- « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! « aurait dit Francis Bacon. Je n’ai d’aucune manière le goût de me transformer en Bazile, ni même de jouer ingénument au Banquier de Séville, sur notre beau marché. N’insistez pas et tenez le vous pour dit : je récuse votre trouvaille et je la désavoue.

- Pourtant, nos simulations et nos études sont formelles : l’enjeu se mesure en centaines de millions !

- S’agirait-il de milliards que je maintiendrais. Et d’abord, comment la Commission des Omissions Bancaires3 pourrait-elle agréer une aussi savante construction, qui doit plus à la loterie qu’aux lois économiques ?

- Si nous lui présentons des notices correctement conçues, elle les agréera sans plus regarder au fond, j’en fais le pari.

- Le pari ! Le pari ! Mais c’est une manie ; vous n’avez que ce mot à la bouche ! Vous devriez postuler à la Française des Jeux : une mission vous y attend à coup sûr !

- Président, nous nous égarons. Quelle est votre décision ?

- Vous posez la question ! N’ai-je pas été assez clair ? C’est non, non et non. N-O-N ! Vous pouvez disposer !

En outre, vous pouvez en croire mon expérience : chaque jour qui passe nous rapproche un peu plus de celui où ce Maître Rupin se prendra, lui aussi, au jeu de publier ; et ce sera explosif4 !

 

Or le banquier ne craint que deux personnages : le juge et le journaliste, le second ayant de plus en plus le goût à se glisser dans les traces du premier !

 

Honteux et confus, le Directeur disposa (mais sans jurer, tant s’en faut, qu’on ne l’y prendrait plus) :

- Soit ; je vous entends. Mais j’affirme que votre nom restera dans l’Histoire comme celui du banquier qui refusa un jour à son entreprise le pactole qui se trouvait pourtant largement à portée de ses légitimes ambitions.

Quoiqu’il en soit, Pression s’était sans doute montré visionnaire ; deux décennies plus tard, on pouvait lire à la une du quotidien économique Les Echos, à propos de son successeur : « F… O… en a vécu des crises : l'affaire Maisonneuve, la crise financière et celle des dettes souveraines en 2x11. Mais pour le patron de la Société Particulière, celle du coronavirus a un impact encore plus fort. Après une perte au premier trimestre, il annonce la fin de certains produits structurés, qui ont fait la gloire de son groupe dans le passé ».

 

« La fin de certains produits structurés » … L’immonde bestiole couronnée abhorrée du monde entier avait donc réalisé ce sur quoi les grands séismes du reste de l’histoire banquière et financière s’étaient cassé les dents !

 

Et c’est par omission que Duplex avait fait la gloire de son groupe dans le passé, preuve qu’on n’a pas systématiquement tort d’avoir raison trop tôt !

 

 

 

 

 

 

 

Prochain épisode : Chapitre 2 – Du côté de chez Squirrel

 

1 « La différence entre le peuple et le public, c'est que le public paye ... Mais à l'usage, on s'aperçoit qu'un billet de théâtre est souvent moins coûteux qu'un bulletin de vote », Guy Bedos

2 Julien Maisonneuve (alors que la masure bretonne traditionnelle, la Ker, est irrémédiablement Viel)

3 Créée en 1967, la COB fusionnerait en 2xx3 avec le Comité des marchés financiers pour donner naissance à l’Autorité des Matières Filandreuses (AMF)

4 Pression était-il devin ? Nul ne pourrait l’affirmer ; mais il convient de remarquer qu’il ne se trompait pas : en 2xx7, Rupin publiait un premier ouvrage au titre des plus explicites (« Mon combat contre les banques ») :  

« Combien de fois vous êtes-vous senti impuissant face à votre  banquier ? Dominique Rupin est le premier avocat en France à avoir attaqué les grands établissements financiers. Ses procès gagnés depuis 1987 lui ont valu dans la presse le surnom de «  Zorro de la défense des épargnants » .

Les plus grandes banques françaises, Le Débile Yonnais, la BDC ou encore La Mostale, gardent toutes un souvenir cuisant de leur confrontation avec l’avocat. Contrairement à beaucoup de ses confrères, Dominique Rupin n’a pas choisi de servir les grandes puissances économiques, mais de dénoncer leurs abus et d’aider les clients à se défendre. Mais qui est l’homme derrière le masque de Zorro ? Quelles sont ses méthodes ? Comment est-il devenu en vingt ans la bête noire des banquiers ? Sur le ton de la confession, voici le récit d’un courageux parcours, une plongée dans les coulisses des grandes affaires gagnées par Dominique Rupin. Mais l’ouvrage est aussi un guide précis pour mieux démasquer les excès de votre banque et mieux placer son argent. »,

suivi à peine deux ans plus tard d’un autre, intitulé « La révolte des épargnants »  et sobrement sous-titré « L’avocat qui fait plier les     banques ».

« Scandales boursiers, faillites, captations d’héritage, détournements d’argent, ruines et spoliations : ces gros titres résonnent dans l’émotion du jour. Mais si les grands noms claquent et sont le sujet d’émissions à sensation – un jour Madoff aux États-Unis, un autre, Maisonneuve en France –, on oublie les victimes de l’affairisme débridé… Sait-on seulement qu’avec le seul salaire de certains traders, on pourrait payer le gouvernement français au complet ? Combien d’épargnants, petits et même gros porteurs, ont subi le diktat des marchés mis à mal par des banquiers surfant sur l’indécence de leurs bonus hollywoodiens ? Ces scénarios cyniques, Maître Dominique Rupin les vit quotidiennement. C’est pourquoi celui que la télévision a surnommé « la terreur des banquiers»  nous livre les cas les plus édifiants. Il explique la raison de la colère des épargnants. Et, au-delà, comment se défendre et gagner contre les abus de certaines banques.» 

Peut-être ces deux flacons de nitroglycérine distillent-ils encore leur Salaire de la Peur en librairie …

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