Le Guêpier, chapitre 21 : Si vis pacem, para bellum

Chapitre 21 de l’épopée à suspense inspirée des méandres de l’« affaire » DoublO

 

 

 

Le guêpier1

 

 

Pas de noisettes pour les pigeons

(L’antimirage des chaumières)

 

 

Épopée2 à suspense
née de l’imagination de

Jean-Pierre Lamargot

 

1 « Endroit dangereux, situation complexe et délicate dont on arrive difficilement à sortir sans dommage. Synonymes : pétrin (familier), piège, souricière, traquenard. Donner, tomber dans un guêpier. »

« Ce n'est pas la peine de nous donner tant de mal pour tirer Albert du guêpier où il s'est fourré »  (François de Curel, La nouvelle idole, 1899, I, 1, p. 163), selon Le Trésor de la Langue Française informatisé (cf. http://atilf.atilf.fr/)

2 Long poème ou récit « de style élevé » où la légende se mêle à l'histoire pour « célébrer un héros ou un grand fait ». On pourrait sans doute à bon droit aussi bien parler de prétérition (« figure par laquelle on attire l'attention sur une chose en déclarant n'en pas parler »)

 

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Si vis pacem, para bellum

 

Parce qu’il ne fondait d’espoir que modéré sur les procédures de médiation et en adepte du principe de paix armée, le CLAS avait entrepris, parallèlement, de nouer des contacts en prévision de l’éventualité d’une action en justice.

Compte-tenu de la notoriété que lui avaient valu dans la presse l’ampleur et l’efficacité de son action à l’encontre de la Banque Mostale et de son infortuné Benetfisc, c’est vers Maître Dominique Rupin que le Comité tourna ses regards. Rendez-vous fut pris à son initiative, pour une réunion préliminaire, au cabinet Canard-Sommet le 13 février 2xx9.

 

Entre temps, Maurice Tripier avait rejoint les rangs du CLAS ; cet ancien Bâtonnier avait adhéré pour le compte de son épouse, laquelle figurait au nombre des victimes de Duplex. Sur proposition du Président, l’avocat émérite avait été coopté par le bureau de l’association avec un rôle de « conseiller juridique » ; un poste que les statuts de l’association ne prévoyaient pas (non plus qu’ils ne prévoyaient qu’un ancien Bâtonnier figurerait parmi ses adhérents ; l’occasion fait le larron, ne dit-on pas ?).

C’est donc tout à fait naturellement qu’il fut invité à se joindre aux débats au cours de cette réunion de travail, le Comité ayant eu la sagesse de reconnaître son incompétence en matière juridique, inspiré, peut-être, par la modeste envie qu’il avait d’imiter l’huître légendaire et le sort cuisant1 que lui valut sa naïve confiance de s’acoquiner avec les plaideurs …

 

De fait, la réunion s’était avérée longue et fertile en difficultés et en rebondissements ; car les talents des plaideurs méritaient bien ce pluriel qui rappelait la Grèce antique. Il ne fut guère question de stratégie, mais bien plutôt de tactique sonnante et trébuchante, en matière d’honoraires à associer auxdits talents.

De son côté, le CLAS plaidait qu’il apportait sur un plateau ses trois centaines d’adhérents (représentant un total de quelque 6 millions d’euros d’investissements…), qu’il avait préparé le terrain et qu’il était disposé à investir encore et encore le temps et les compétences de ses bénévoles, en tant que de besoin.

De l’autre, les trois maîtres arguaient du taux de la TVA, relevaient les difficultés et les contraintes pour organiser et synchroniser les actions pour une aussi ample troupe, ensemble avec mille et une autres difficultés.

 

On finit pourtant par se mettre d’accord sur le principe d’honoraires mixtes, pour partie fixes et pour partie proportionnels aux résultats obtenus. Au fur et à mesure des débats, Tripier faisait valoir des arguments techniques et le CLAS se félicitait minute après minute d’avoir eu la prévoyante sagesse de s’adjoindre les bénévoles, mais professionnelles, compétences de l’ex-Bâtonnier2.

Tout au plus s’étonnait-il un peu des conséquences paradoxales de ses interventions : chacun des lièvres qu’il levait ne faisait que ressortir davantage encore l’ampleur de la tâche et son caractère ardu ; par voie de conséquence, le niveau des pourcentages envisagés par ses trois vis-à-vis progressait allègrement. Curieux paradoxe et fâcheux dilemme !...

 

Tant et si bien que la séance fut levée sur la demande du CLAS, qui éprouvait le pressant besoin de réfléchir entre soi, avant d’arrêter une décision définitive.

 

La localisation géographique des six membres réunis à Paris était tellement peu favorable (deux à Paris ou en proche banlieue, certes ; mais le troisième non loin de Metz et les trois autres répartis, ventilés entre Nantes et Tourcoing3 …) que c’est la terrasse du café voisin qui servit de théâtre au débriefing de la réunion, une sorte de conseil de guerre.

Les premières minutes furent empreintes d’un silence non pas religieux mais proprement funèbre. Les CLASsistes avaient constaté que, selon les apparences, les seules préoccupations des avocats (au premier rang desquels Maître Canard-Sommet) étaient leur relation avec les Banques.

Mais ils étaient aussi encore sous le coup cette lourde réalité que ladite relation semblait sonner différemment selon qu’elle s’exprimait dans les prétoires ou devant les comptoirs ! Le combat militant et bénévole que menaient les CLASsistes se trouvait abondamment tempéré par l’amère déconvenue endurée.

 

Quand ils se furent un peu remis des dégâts provoqués par cet inattendu maelström, Tudor et le secrétaire (et aussi le trésorier, fonction oblige) firent savoir qu’ils en tenaient pour une négociation serrée en vue de ramener à un niveau raisonnable les sommes à débourser par leurs adhérents, quitte à s’en remettre à l’aide du Conseil d’Administration et à répartir entre ses membres la logistique et l’intendance de l’affaire.

Tripier ne disait rien et Chapon hésitait. Jusqu’au moment où le premier éructa, d’un ton péremptoire :

- « L’arrogance de ces parisiens me stupéfie ! Croient-ils donc la province disposée à se plier à leurs exigences démesurées ? » 

- « C’est le prix à payer ! » hasarda Chapon

- « C’est ce que vous croyez en tous cas. Mais laissez-moi quelques jours et je vous ferai une proposition qui devrait satisfaire les besoins (et les moyens) de nos adhérents. » 

Les deux parisiens, craignant une assimilation hâtive sur le seul fondement de la géographie élémentaire, se le tinrent pour dit et les deux tourquennois suivirent les mêmes traces, à tout hasard… On se quitta donc sur la ferme décision de ne rien décider pour l’instant, jusqu’à ce que la proposition annoncée leur parvienne depuis Nantes, via Internet.

 

Fidèle à son engagement, Tripier formula l’offre sans retard ; il s’agissait de gérer l’affaire depuis la province, ce qui impliquerait l’inconvénient d’avoir à s’adjoindre un avocat postulant, puisque du fait de la localisation du siège de Squirrel, les cours parisiennes seraient compétentes. Mais Tripier s’offrait à concourir activement aux procédures ; de sorte qu’il envisageait des pourcentages inférieurs de moitié à ceux du trio. Il demanda l’accord du CLAS sur le principe.

Celui-ci se sentait piégé par d’évidentes contradictions qu’il redoutait mortelles : les montants de l’investissement de ses adhérents s’étalaient sur une dynamique de un à deux cents, et même davantage, de sorte que ce qui était parfaitement supportable pour les plus aisés tenait du fardeau pour d’autres.

En outre, la partie fixe des honoraires devait bien entendu être servie d’avance, ce qui constituait un obstacle supplémentaire pour les plus modestes des épargnants.

Supplémentaire et majeur !

 

Tripier fit observer qu’il n’était pas un seul instant envisageable de réduire à zéro la part des honoraires fixes ; il y aurait eu en ce cas constitution d’un pacte de quota litis parfaitement illégal4.

On en était là, à considérer avec fascination la complexité du nœud gordien, quand Jean-Paul Barongny, professeur de mathématiques au civil, émit une suggestion en rappelant es qualité, fort opportunément, la notion de fonction affine par parties.

L’expression n’était guère plus familière aux béotiens que le pacte de Tripier : tout au plus entrait-elle en résonance, pour certains, avec de (très) lointains souvenirs de lycée !

Mais Barongny prit peu de temps après l’initiative bienvenue de la rafraichir et de la moderniser par le biais plus digeste d’un tableur ; le graphique proposé par l’outil montrait un pourcentage qui variait selon la zone dans laquelle se situait l’investissement considéré, en quatre tranches (quatre parties), depuis 3 % jusqu’à 8 %.

Il présentait aussi l’avantage de permettre de calculer aisément des  cumuls portant  sur l’ensemble des adhérents concernés, de sorte que chacun put mesurer d’un seul coup d’œil l’aspect qui le préoccupait le plus : qui, le montant de la contribution des plus modestes (quelques dizaines d’euros) ; qui, le chiffre d’affaires des professionnels du prétoire (plusieurs dizaines de milliers d’euros).

 

On discuta un peu sur les proportions, mais presque pour le principe, tant la méthode5 répondait d’évidence au besoin. On parvint assez rapidement à définir des paramètres aptes à satisfaire aux intérêts des uns et des autres.

Le Conseil d’Administration tint une session physique le 18 avril 2xx9, au cours de laquelle fut fait le constat du consensus atteint.

Le feu vert fut en conséquence donné à Tripier, d’abord réticent, marchandant de droite et de gauche, mais qui avait consenti  en dernière minute : en foi de quoi, il pouvait se mettre en action et entamer sa mission, qui débuterait par la sélection de celui qui serait appelé à représenter la troupe des futurs requérants ; son expérience et son carnet d’adresses  étaient les meilleurs garants de son succès.

 

 

Prochain épisode : Chapitre 22 – Feu de tout bois

 

1 Qui l’eut cru ?

2 Ce n’est que longtemps après (très longtemps) que Tripier révéla le caractère particulier de son bénévolat ; mais il serait injuste de le confondre avec un pénélopat douteux (le pénélopat est l’anti-bénévolat - de la même façon que le positron est l’antiélectron - qui permet à certains d’être rémunérés, sans la contrainte d’avoir à fournir un travail), car il paya constamment de sa personne, avec assiduité !

3 Par ordre d’entrée en scène : Jean-Paul Tudor, Toussaint Chapon et Jean-Michel Osmonde,  Jean-Philippe Palombe, J-P Barongny, Maurice Tripier

4 Décidément, le CLAS, qui entendait l’évocation de ce pacte quasi diabolique pour la toute première fois (et la dernière, peut-être), se félicitait des précautions qu’il avait prises : il avait été ô combien bien inspiré de s’assurer du concours et des compétences d’un conseiller juridique !

5 Aucun des protagonistes n’aurait osé parler de formule, tant ce mot était désormais devenu à leurs yeux porteur de sournoises menaces !...

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