Le Guêpier, chapitre 22 : Feu de tout bois

Chapitre 22 de l’épopée à suspense inspirée des méandres de l’« affaire » DoublO

 

 

 

 

 

Le guêpier1

 

 

Pas de noisettes pour les pigeons

(L’antimirage des chaumières)

 

 

Épopée2 à suspense
née de l’imagination de

Jean-Pierre Lamargot

 

1 « Endroit dangereux, situation complexe et délicate dont on arrive difficilement à sortir sans dommage. Synonymes : pétrin (familier), piège, souricière, traquenard. Donner, tomber dans un guêpier. »

« Ce n'est pas la peine de nous donner tant de mal pour tirer Albert du guêpier où il s'est fourré »  (François de Curel, La nouvelle idole, 1899, I, 1, p. 163), selon Le Trésor de la Langue Française informatisé (cf. http://atilf.atilf.fr/)

2 Long poème ou récit « de style élevé » où la légende se mêle à l'histoire pour « célébrer un héros ou un grand fait ». On pourrait sans doute à bon droit aussi bien parler de prétérition (« figure par laquelle on attire l'attention sur une chose en déclarant n'en pas parler »)

 

- 22 -

Feu de tout bois

 

Les faux-fuyants des médiateurs hantaient les esprits, où ils se superposaient à la moindre réflexion en un filigrane tellement appuyé qu’il en occultait tout le reste.

Que l’on ne cède pas à la fugacité de la mémoire et que l’on veuille bien se souvenir. Pour l’un :

 « A titre liminaire, je vous précise que la compétence du médiateur …

J’ai néanmoins examiné votre dossier …
... vous n’apportez aucune preuve tangible
Par ailleurs … sans ambigüité quant à leur objet
».

Et pour l’autre :

« Squirrel, que j’ai interrogée, …
… je vous invite à contacter directement
…je vous informe que je serai dans l’impossibilité …
 » 

Point trop surpris du parti-pris flagrant du médiateur de Squirrel, qui était salarié par elle, mais stupéfait du peu de cas que la vénérable AMF accordait au désarroi des épargnants et de l’ignorance qui semblait l’aveugler quant à la genèse de l’imbroglio en forme de guet-apens, fort aussi de la surface que lui donnait la personnalité morale associée à sa constitution en association, le CLAS demanda audience à la médiatrice de l’AMF.

Et, première victoire, il finit par obtenir satisfaction. Rendez-vous fut convenu le 25 septembre 2xx9 pour une réunion de concertation. Consciencieusement, le CLAS se mit en devoir de préparer une présentation illustrée qui permettrait à ses interlocuteurs d’avoir une vue synthétique et objective des tenants des sollicitations dont ils étaient saisis. Ce diaporama s’articulait en quinze volets :

1/15)  La famille des FCP Duplex

"img : Tableau 1 chapitre 22.jpg"

A la simple vue de ce tableau condensé, ses destinataires ne manqueraient à coup sûr pas de remarquer quelques curiosités, comme par exemple le fait que sur un total de 72 titres, on n’en comptait que 50 différents, certains intervenant deux fois (Allianz AG, JP Morgan, Lloyds, Nestlé, NTT Domoco, Procter & Gamble, Prudential, Sony, Wal Mart et Walt Disney), d’autres trois fois (Canon, Ford, LVMH, et Philips) et un autre enfin quatre fois (France Télécom), avec des fortunes diverses comme on le verrait plus loin.

Alors, comment Squirrel justifiait-elle ses étranges choix ? Pourquoi de telles redondances ? L’expertise ? Ou au contraire la paresse ? Ou bien encore ?...

2/15) Des promesses attrayantes

Réplication des brochures publicitaires et de leurs alléchantes accroches : « Le FCP haute performance pour doubler votre capital en toute sérénité », « Votre capital DOUBLE en six ans », « Avec Duplex, vous êtes assuré de faire un placement boursier en toute sérénité » 

3/15) Mais des échecs systématiques

Reprise du tableau avec mise en exergue des alertes (en jaune) et des défaillances (en rouge) pointant instantanément les projecteurs sur la proportion considérable d’alertes (15, soit 21 % - plus d’une sur cinq) et de défaillances franches (13, soit 18 % - plus d’une sur six), ainsi que la fragilité de certains des FCP (Duplex 3, avec 5 alertes et 3 défaillances franches, Duplex 4, avec 3 alertes et 3 défaillances franches et Duplex 6 , avec 3 alertes et 3 défaillances franches), qui contraste avec la robustesse relative de Duplex 5 (avec 2 alertes et 1 seule défaillance franche).

Le constat, troublant lui aussi, qu’Allianz AG (repris deux fois) est responsable de deux défaillances et Ford (repris deux fois, lui aussi) de   trois !

"img : Tableau 2 chapitre 22.jpg"

De simples, fortuites et banales coïncidences ?

4/15) Malgré des performances honorables

Un graphique qui, en superposant l’évolution des paniers des 6 FCP, met en évidence le parallélisme de leurs allures, avec en particulier un creux post-septembre 2xx1 et une tendance haussière continue à partir de la reprise, qui accrédite le credo amplement diffusé par Squirrel : « des valeurs sélectionnées pour leur potentiel de croissance ».

5/15) Non reflétées par les valeurs liquidatives

Un autre graphique qui reprend les montants des valeurs liquidatives affichées par Squirrel, avec le même cadrage que le précédent, sur lequel on repère sans peine le même creux post-septembre 2xx1, suivi de la même tendance haussière, avec un curieux électroencéphalogramme plat au-delà du milieu de l’année 2xx61.

6/15) Des valeurs « sûres » …

Quatre graphiques tracent les performances de quatre titres vedettes : Allianz AG, Ford, France Télécom et NTT Domoco

L’évolution de la valeur du titre Allianz AG s’est placée la majeure partie du temps en dessous du seuil fatidique ; celle du titre Ford, pour sa part, n’a connu une situation le plaçant au-dessus qu’au cours de la seule année 2xx4. Celle du titre France Télécom ne mérite pas d’autres commentaires que ceux aujourd’hui parfaitement connus : la valeur d’introduction lors de sa privatisation sous la présidence de Sandro Nairobi était d’un niveau tel qu’elle a subi, peu après la flambée spéculative, des corrections de forte ampleur et de longue durée.

Enfin, le titre NTT Domoco2 subit, un peu plus d’un an après son entrée dans le paysage des Duplex, une chute vertigineuse dont il ne se remettra pas. Autant de performances qui justifient d’encadrer le mot « sûres » par de pudiques guillemets !

7/15) Quelques « outsiders » …

 Sont illustrés ici les profils de quatre titres (TIM – pour Telecom Italia Media, Ahold NV, Lloyds et Merck & Co) qui, pour ne pas être aussi caricaturales que les quatre précédentes, connaissent pourtant des flottements inquiétants.

8/15) Avec de spectaculaires exceptions …

Pourtant, le monde boursier n’est pas systématiquement l’enfer que pourrait faire redouter à des profanes les spécimens vus plus haut. Quatre titres : Endesa SA (qui le connaît ?), Volkswagen, Canon et LVMH (qui ne les connaît pas ?) y tiennent plus qu’honnêtement leur rang.

9/15) Cas particulier : Duplex 5

On s’arrête sur celui des 6 FCP qui fit longtemps l’illusion de ses souscripteurs, sur la foi des valeurs liquidatives évoquées plus haut qui leur laissaient croire au jackpot. Tous les titres naviguaient au-dessus (voire très au-dessus) du seuil de la honte. Et pourtant, Duplex 5 échoua tout comme les cinq autres !

10/15) Cas très particulier : titre Pfizer

Duplex 5 échoua en raison de la défaillance de la seule action Pfizer dès la première des dates de constatation, le 21 juin 2xx6.
Et pourtant, il s’en était fallu de peu qu’il évite cette disgrâce, comme le montrait l’évolution de son cours aux alentours immédiats de cette  date :

 

"img : Pfizer.jpg"   

Époustouflante coïncidence, une fois de plus ?

11/15) Loi de Murphy3 ou machine à perdre ?

Quid de la conception du produit ?

- des paniers « de valeurs sûres » sélectionnées « par les experts de Squirrel … présentant un potentiel exceptionnel de croissance » : par exemple Allianz AG, Ford dont la tendance était résolument baissière dès avril et août 2xx0 et qui sont reconduits respectivement dans 2 et 3 des 6 FCP

- le franchissement d’un seuil de – 40 % (pourquoi 40 ? pourquoi pas ?) qui affecte 28 des 50 titres (plus de la moitié) figurant dans les paniers des 6 FCP

- sur ces 28 titres, 18 figurent dans un seul panier, 7 dans 2 paniers, 2 dans 3 paniers et 1 dans 4 paniers

- 9 de ces 28 titres provoquent l’échec du FCP auxquels ils « contribuent » 

- « les probabilités d’obtenir un rendement annuel net inférieur à 0,5 % par an avec Duplex sont d’environ 76 % ; elles sont d’environ 5 % pour un rendement compris entre 0,5 et 2 %, d’environ 4 % pour un rendement de 2 à 4 % et d’environ 3 % pour des rendements de 4 à 6 %, de 6 à 8 %, de 8 à 12 % et d’environ 6 % pour un rendement supérieur à 10 % », selon un article publié par Testé pour Vous, en date du 31 octobre 2xx1

12/15)  Loi de Murphy ou machine à perdre ?
Quid de la commercialisation du produit ?

- brochures commerciales affriolantes (« Le FCP haute performance pour doubler votre capital en toute sérénité », « Avec Duplex, vous êtes assurés de faire un placement … performant, … sans risque, ... et fiscalement avantageux » )

- Notices COB usant d’un jargon abscons, présentation spécieuse des scénarios (toutes choses qui ne seraient plus tolérées aujourd’hui)

- Placement « à la hussarde » : fenêtre « de tir » très limitée, public ciblé tous azimuts, quotas imposés aux personnels de guichet (cf. Le Trait d’Union Magazine – Supplément n° 86 – Décembre 2xx4)

Points-clés pour vendre Duplex (argumentaire interne) : sur « 4057 simulations réalisées à partir des historiques de cours relevés entre janvier 1980 et février 1987 :

  • dans 85,21 % des cas, le client aurait obtenu au moins le doublement de son capital
  • dans 94 % des cas, le rendement aurait été supérieur à 4,70 % l’an » 

- Points-clés pour vendre Duplex 4 (argumentaire interne) : « Les simulations réalisées sur une période allant du 1/01/19x9 au 30/10/2xx1, en reprenant les cours quotidiens de chaque action montrent que dans 100 % des cas le doublement du capital A été obtenu ».

100 % ! Le doublement a été obtenu (le présent n’emporte-t-il pas meilleure conviction qu’un incertain conditionnel ?)

13/15) Loi de Murphy ou machine à perdre ?

Quid de la mise en œuvre du produit ?

Quid des placements physiques (quels supports, quel panachage, quels arbitrages, …) ???

Évolution des valeurs liquidatives ???

Une information minimale tout au long des 6 années,

En particulier, peu d’annonces des franchissements de seuil aux dates de constatation et donc de l’échec certain à deux ans de l’échéance

- Conseils hasardeux (spécieux ? fallacieux ?) donnés aux clients s’inquiétant de l’évolution des valeurs liquidatives : « ce n’est qu’à l’échéance que sera connue la performance » (sic)

14/15) En résumé …

FCP à formule : pari ? jeu de hasard ? « Pile, je gagne ; face tu perds » ?

15/15) Bases d’une réparation équitable

Rappel du profil très sécuritaire des clients de Squirrel, entraînant la logique d’une référence au taux sans risque 6 ans, s’appliquant au capital souscrit majoré des commissions, des frais de garde et des frais encourus (avec illustration des taux capitalisés depuis la souscription, 7 à 8 années auparavant selon le FCP…)
Ainsi informés, les agents du service de la médiation pourraient éviter de se donner la peine d’interroger Squirrel, ou tout au moins, seraient en mesure, de confronter ses affirmations à la réalité …

A l’issue de ce tour d’horizon, la conclusion serait probablement de réaliser qu’en fait de formule, c’était en première analyse plutôt d’un simple pari qu’il s’agissait. Et à y regarder d’un peu plus près, d’un pari biaisé et inéquitable, car il opposait d’un côté des experts et de l’autre de modestes épargnants, à qui l’on proposait de faire des pseudos « choix », mais « en toute ignorance de cause ».

A considérer, de plus, que le contexte était des plus manichéens : pour les « joueurs », conserver leur mise ou la doubler ; pour le croupier, selon les mêmes hypothèses, gagner quelques centaines de millions d’euros ou en perdre dix fois plus…

Les plus audacieux en viendraient probablement à se demander si l’on ne devait pas qualifier la situation de conflit d’intérêts caractérisé !

Les plus méticuleux, épris de rigueur, commenceraient par dresser l’inventaire :
On savait que les montants placés à taux fixe, par définition et par construction, deviendraient 2 467 543 650 euros à l’issue des 6 années. Mais qu’en était-il des autres, à savoir les 661 736 785 euros provenant d’une part des « autres » placements et des commissions de souscription qui, sans nul doute, sauraient profiter des mêmes faveurs et de l’expertise des experts ?

"img : Tableau 3 chapitre 22.jpg"

C’est là que les moteurs de recherche jouèrent un rôle puissant et inespéré en donnant accès à un document statutairement publié par CACEIS, la banque de dépôt4 à laquelle Squirrel, comme bon nombre d’autres investisseurs institutionnels, confiait ses placements. Le document dressait l’inventaire du portefeuille physique d’actions constitué pour Duplex 3 ; l’inventaire complet … et valorisé à la date d’échéance !

On pouvait y constater que le rendement obtenu avait été, sur la période considérée, de 32,4 %. Les experts n’ayant certes pas été moins inspirés pour les cinq autres FCP, on pouvait en déduire que les 661.736.785 euros étaient pour leur part devenus de l’ordre de 890.000.000 euros.

226 millions d’euros de bonus ! Enfin, presque, car le document révélait aussi le montant de la rémunération de la contrepartie détentrice du contrat de swap : 205 millions, mazette ! Le bonus net était malgré tout d’une bonne vingtaine de millions5

Tous les éléments du puzzle étaient donc en place pour établir l’enjeu du pari, en termes de dépenses encourues à terme :

"img : Tableau 4 chapitre 22.jpg"

Echec-positif, succès-négatif ; quelles spectaculaires et révélatrices alliances de mots … Un écart de près de deux milliards et demi d’euros entre les deux branches de l’alternative …

Courir le risque du succès n’aurait-il pas tenu de la pure philanthropie, denrée rarement rencontrée sur les pâturages des banquiers ?

Conflit d’intérêts ? ? ? …

 

Prochain épisode : Chapitre 23 – La main tendue

 

1 Les documents révélant l’existence d’un contrat de swap et sa mise en exécution n’avaient pas encore été découverts

2 Dont la notoriété est probablement des plus ténues, au moins dans nos contrées…

3 Pour mémoire, la loi de Murphy stipule chez les anglo-saxons que « If someting can go wrong, it will ! ».
Ce caractère inéluctable coïncide avec celui qu’exprime dans les terres francophones la loi de la tartine : «  Si vous échappez la tartine que vous venez de beurrer, elle tombera systématiquement du côté du beurre.»  

Loi qu’il ne faut pas confondre avec celle d’expression plus triviale, dite de l’emmerdement maximum, qui précise quant à elle : « Il y a même des cas où ce n’est pas vrai. Sinon, ce serait trop facile : il suffirait de mettre le beurre de l’autre côté ! »

4 Un indice se trouvait sur les notices COB, qui donnaient l’adresse du dépositaire ; on ne le réalisa qu’a posteriori

5 A moins que le titulaire de ce contrat ait été un membre de la famille proche de Squirrel, une information que le CLAS ne parvint jamais à établir, malgré ses tenaces réclamations toujours demeurées sans suite. Mystère insondable ou inavouable secret ?

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