Le Guêpier, chapitre 23 : La main tendue

Chapitre 23 de l’épopée à suspense inspirée des méandres de l’« affaire » DoublO

 

 

 

 

Le guêpier1

 

 

Pas de noisettes pour les pigeons

(L’antimirage des chaumières)

 

 

Épopée2 à suspense
née de l’imagination de

Jean-Pierre Lamargot

 

1 « Endroit dangereux, situation complexe et délicate dont on arrive difficilement à sortir sans dommage. Synonymes : pétrin (familier), piège, souricière, traquenard. Donner, tomber dans un guêpier. »

« Ce n'est pas la peine de nous donner tant de mal pour tirer Albert du guêpier où il s'est fourré »  (François de Curel, La nouvelle idole, 1899, I, 1, p. 163), selon Le Trésor de la Langue Française informatisé (cf. http://atilf.atilf.fr/)

2 Long poème ou récit « de style élevé » où la légende se mêle à l'histoire pour « célébrer un héros ou un grand fait ». On pourrait sans doute à bon droit aussi bien parler de prétérition (« figure par laquelle on attire l'attention sur une chose en déclarant n'en pas parler »)

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La main tendue

 

Le CLAS avait entrepris une série de démarches, dont le dépôt de plaintes auprès de l’AMF et de la DGCCRF1. Classique ! Mais, plus original, il en avait engagé d’autres, par acquit de conscience, auprès de Squirrel, l’invitant avec insistance à saisir la main tendue, pour coopérer à l’établissement d’une conciliation amiable :

« … ne pensez-vous pas, Monsieur le Président, qu’il serait opportun de mettre un terme à la guérilla dans laquelle se complaisent vos services depuis longtemps, trop longtemps ?

Nous y sommes quant à nous, résolus : nous n’aspirons qu’à une réparation juste et équitable, mutuellement agréée, par exemple dans le cadre d’une mission de conciliation menée avec le concours de Madame le Médiateur de l’AMF. Le rétablissement de la confiance est à ce prix ; ce serait donc un excellent investissement, de rentabilité immédiate !... » 

Et renouvelant son offre, avec persévérance, quelques jours plus tard :

« … convaincus de l’urgence de ce dialogue, nous vous demandons expressément d’accepter de recevoir pour une entrevue qui pourrait être brève une délégation de quelques personnes de notre association, afin d’échanger de la manière la plus courtoise et la plus constructive nos points de vue respectifs et examiner les possibilités d’une solution.

Nous vous prions de bien vouloir nous accorder ce rendez-vous à une date à convenir dans les prochains jours, avec vous-même ou un de vos proches collaborateurs ayant pouvoir pour négocier ».

Précisant cependant, en affichant un brin de scepticisme :

« Une absence de réponse au présent courrier avant fin novembre serait considérée par notre association comme un refus catégorique et définitif d’ouvrir toute forme de discussion… » 

Seul un courrier laconique leur parvint, tout juste avant cette échéance, signé du Directeur de la Conformité, qui disait préconiser un traitement harmonisé et équitable des réclamations présentées et se déclarait favorable à l’intervention du Médiateur de l’AMF. Mais de rendez-vous, point !

Le CLAS répondit :

« En ce qui concerne le premier point, au vu des lettres des agences ou de votre médiateur communiquées par nos adhérents, il nous semble que la volonté d’harmonisation est encore bien loin d’être appliquée. Nous considérons de plus que votre réponse n’apporte aucune garantie sur le mode de détermination des compensations à prévoir.

Nous voulons néanmoins l’interpréter comme un premier pas vers la recherche d’une solution amiable et collective susceptible de répondre aux attentes des centaines d’adhérents qui ont remis leurs espoirs entre nos mains.

Nous ne demandons pas le versement de la promesse annoncée, mais uniquement la stricte (mais totale) réparation du préjudice subi.

C’est pourquoi nous estimons nécessaire que vous nous accordiez un entretien, si possible avec la participation de Madame le Médiateur de l’AMF, afin d’examiner sur quelles bases justes, homogènes et équitables pourrait être évaluée l’indemnisation à verser aux épargnants lésés. Notre souhait serait que ces conditions soient fixées en détail dans un accord cadre à définir, validé par l’AMF, auquel pourrait se référer tout souscripteur habilité à en bénéficier.

 Une telle solution aurait l’avantage d’éviter la multiplication des recours, tant auprès de l’AMF que des tribunaux ».

Mais ce courrier ne suscita pas davantage d’écho que les précédents… A l’évidence, Squirrel temporisait, convaincu que le temps, peut-être, et la lassitude, sans doute, jouaient conjointement en sa faveur.

Certains adhérents s’adressèrent à leurs représentants parlementaires ; peu répondirent mais lorsque ce fut le cas, les propos tenus prenaient le parti des épargnants floués. On trouvera en annexe, et à titre d’exemple, le courrier du Député de la Gironde, indiquant qu’il avait fait appel à Christine Calmette, alors Ministre de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi. Que pensez-vous qu’en fut le résultat ? Le même que celui obtenu trois mois auparavant par le courrier à elle adressé (voir en annexe, aussi) par le futur CLAS : rien de plus (mais rien de moins !...) qu’un silence tonitruant2 !

Face à ce néant assourdissant et vertigineux, le CLAS lança sur Internet le mot d’ordre d’une journée d’action appelée à se dérouler le 11 décembre. Squirrel, qui avait probablement quelques espions sur la toile (on le vérifiera dans quelques lignes…), s’en inquiéta au point d’entrouvrir seulement les portes des agences, le jour dit. Des agences (et surtout un siège !) auprès desquels avaient été stationnés, par précaution, force cars de CRS (ce n’était donc pas par hasard que certains surnommaient Squirrel « Nairoland », par hommage au président de la République de l’époque) !

L’agence Squirrel Nord France Europe (et d’autres aussi, fort probablement) prit le phénomène très au sérieux, donnant des consignes à son personnel par le biais d’une présentation intitulée « Argumentaire Squirrel de réponse à la mobilisation3 du 11 décembre du CLAS » dans laquelle étaient indiqués :

  • les consignes du CLAS à ses adhérents (« prévenir la presse par courrier, prendre rendez-vous en agences pour transférer leurs Livrets A et clôturer tout ou partie de leurs comptes »),
  • les scénarios envisagés et la conduite à tenir (« a-Quelques clients isolés prennent effectivement des rendez-vous ; b-Quelques clients isolés se présentent sans rendez-vous ; c-Clients très mécontents, difficiles à gérer ; d-Collectif de clients organisés ou semi-organisés (type Action4) ; e-Des journalistes sollicitent l’agence »)
  • les coordonnées des spécialistes mobilisés en recours (« a-Pour une question très technique sur Duplex ou autres FCP ; b-Pour contacter le Service des Ressources Clientèle ; c-Pour contacter le Responsable Sécurité en cas de mouvement de masse sur un point de vente ; d-Pour contacter une personne du siège habilitée à parler aux journalistes »)
  • des argumentaires pour contrer les tentatives de clôture des Livrets A5.

Mais les forces de l’ordre restèrent confinées dans leurs véhicules, car si les adhérents du CLAS se manifestèrent bien, en masse, ce ne fut que sous la paisible forme de rendez-vous pris auprès de leurs conseillers attitrés, pour leur exprimer leur mécontentement et réclamer des dédommagements6.

Une menace que Squirrel imagina pouvoir désamorcer en en accordant le bénéfice à quelques uns, mais à un niveau tellement dérisoire7 qu’ils le vécurent comme une insulte et, pour refuser l’aumône, retirèrent promptement la sébile qu’on semblait voir entre leurs mains, sans autre forme de procès.

Le 17 décembre 2xx8, sur France 3, Elise Lucet donna la parole à Maître Dominique Rupin, en présence de Eric Woerth (alors Ministre du Budget, des Comptes Publics et de la Fonction Publique), dans le cadre de son magazine « Pièces à conviction » consacré ce jour là à la crise des banques françaises (reportage intitulé « L’État face aux Banques : Contrôler l’incontrôlable »).

 

Prochain épisode : Chapitre 24 – Tel est pris qui croyait prendre et réciproquement

 

1 Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes, administration relevant du ministère de l’Économie, en charge de veiller aux conditions des échanges marchands entre les entreprises afin d’assurer la loyauté des transactions à l’égard des consommateurs. Dans ce cadre, elle assure trois grandes missions : la régulation concurrentielle des marchés, la protection économique et la sécurité des consommateurs

2 Ne pas confondre avec le truand Tony

3 Mobilisation ! On notera la tournure guerrière du vocabulaire, là où le CLAS pour sa part n’avait parlé que de journée d’action…

4 ???

5 La banalisation de la distribution du Livret A sera effective à compter du 1er janvier 2xx9 ; avant cette date, aucun établissement (hormis les « historiques ») ne dispose de cette offre, ce qui signifie qu’une clôture avant le 31/12/2xx8 entraîne de devoir placer ses fonds sur un produit qui n’est pas le Livret A (et potentiellement une perte économique pour le client puisque les fonds ne seront plus rémunérés à 4 % nets).

De plus, les Livrets A ouverts avant le 31/12/2xx8 bénéficient du statut des anciens Livrets A et vont conserver au-delà du 1er janvier 2xx9, l’ensemble de leurs caractéristiques d’origine (notamment sur les modalités de fonctionnement : seuil, montant minimum des dépôts et retraits, liste des prélèvements autorisés plus importantes, etc.) : une clôture et une ouverture sous le régime du nouveau Livret A (après le 01/01/2xx9) fait perdre au client l’ensemble de ces dispositions antérieures

6 Interrogée dans le journal de 13 heures sur France 2 le même jour, Mme L… M..., directrice de « quelque chose »  au sein de l’organisation pléthorique de Squirrel, reconnaissait, plutôt penaude : « Le regret qu'on peut avoir, ça on est tous d’accord, c'est le nom Duplex et ses déclinaisons qui, effectivement, peuvent maintenant nous paraître aberrantes ». Assurément, Madame la Directrice, on ne saurait mieux dire …

7 Il leur était « offert » le remboursement des commissions de souscription et l’octroi des intérêts, au taux du Livret B, qu’auraient produits les sommes investies.

Manifestement, la main tendue  par le CLAS avait été confondue avec un geste de mendicité !

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