Laïcité et liberté d’expression, par Jean-Paul Delahaye

Le 5 juin les Rencontres laïques de la Ligue de l'enseignement ont consacré une journée à la liberté d'expression. Jean-Paul Delahaye, président des Rencontres, y proposait un panorama du sujet.

Les Rencontres laïques de la Ligue de l'enseignement proposent des débats thématiques collectifs ouverts à toutes les organisations du mouvement laïque et à toute personne intéressée.  Le 22 janvier 2019 la première édition des Rencontres laïques avait pour thème : « Egalite femmes-hommes et laïcité ». Deux contributions ont été données. L’une de Jean-Paul Delahaye. L’autre de Danièle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes.

Le 5 juin les Rencontres consacrées à la liberté d'expression, dont le programme est en ligne dans la présente édition, ont rassemblé une centaine de personnes représentant 54 organisations.

Voici l'introduction présentée par Jean-Paul Delahaye

Je vous souhaite à toutes et à tous la bienvenue à cette journée proposée par la Ligue de l’enseignement dans le cadre des rencontres laïques qu’elle organise pas seulement pour elle-même mais aussi pour toutes les organisations laïques qui trouvent dans cet espace de dialogue une occasion d’échanger et de se nourrir intellectuellement sur des sujets comme celui que nous avons abordé le 22 janvier dernier « la laïcité et l’égalité femmes-hommes ». Ce sera encore le cas le 5 décembre puisque les rencontre laïques organisent un colloque à l’Assemblée nationale sur le thème : Question laïque et question sociale, deux questions également fondamentales pour la République.

Le choix de la thématique d’aujourd’hui, Laïcité et liberté d’expression a été décidé il y a plusieurs mois déjà.

On n’imaginait pas alors être à ce point au cœur de notre actualité, à quel point il serait encore nécessaire de dire et de redire que la liberté d'expression est le droit pour toute personne de penser comme elle le souhaite et de pouvoir exprimer ses opinions par tous les moyens qu'elle juge opportuns, dans les domaines de la politique, de la philosophie, de l’art, de la religion, de la morale... 

On n’imaginait pas à quel point il serait nécessaire de rappeler que la liberté d’expression est un droit acquis grâce au puissant mouvement des Lumières sous l’Ancien Régime, droit qui fut consacré par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dans ses articles 10 « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi » et 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». C’était dire d’emblée que la liberté d’expression garantit des droits mais qu’elle implique aussi des devoirs.

On n’imaginait pas qu’il serait nécessaire de rappeler également l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, qui stipule que « Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontière, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit

Ou enfin nécessaire de rappeler la Convention européenne des Droits de l’Homme de 1950 qui précise dans son article 10 :

  1. Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. Le présent article n’empêche pas les Etats de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations.
  2. 2. L’exercice de ces libertés comportant des devoirs et des responsabilités peut être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à l’intégrité territoriale ou à la sûreté publique, à la défense de l’ordre et à la prévention du crime, à la protection de la santé ou de la morale, à la protection de la réputation ou des droits d’autrui, pour empêcher la divulgation d’informations confidentielles ou pour garantir l’autorité et l’impartialité du pouvoir judiciaire ».

Associer Laïcité et liberté d’expression dans cette journée devrait donc relever de l’évidence car la laïcité, qui n’est pas une option philosophique ou spirituelle, est un principe d’organisation politique qui permet justement à tous les choix philosophiques ou spirituels d’exister et de s’exprimer, dans les seules limites prévues par loi et l’ordre public.

En réalité, liberté de conscience et liberté d’expression sont intimement liées.

Et c’est bien la laïcité qui garantit la liberté de conscience, la liberté de porter des idées, de contester et de critiquer celles des autres, toujours bien sûr dans les limites permises par la loi, c’est bien la laïcité qui garantit la liberté d’expression. C’est ainsi que le mot « blasphème » ne fait pas partie du droit positif de la république française laïque.

Si la Ligue de l’enseignement organise cette journée, c’est que  la liberté d’expression, qui compte beaucoup d’ennemis, est aussi un combat permanent.

Rien n’est jamais acquis définitivement car comme l’écrit  Marie Kuhlmann dans son livre « Censure et bibliothèques » (éditions du Cercle de la Librairie), « La censure apparaît comme un acte symbolique par lequel le censeur tente de museler les peurs qui le hantent, d’échapper aux dangers qui l’assaillent ou au destin dont il se sent menacé. Les hommes ont toujours cru pouvoir faire disparaître les forces qui leur semblent hostiles en supprimant les textes dans lesquels ils s’incarnent ».

Ce qui complique les choses c’est que la demande de censure ou la censure elle-même peuvent partir d’une bonne intention défendable comme le note Emmanuel Pierrat dans Nouvelles morales, nouvelles censures. Nous pouvons, dit-il, être « nos propres ennemis, armés des meilleurs intentions et capables des pires résultats ».

En fait, la censure peut se trouver partout, elle a tendance à se banaliser et risque de se généraliser, de paralyser et même d’enfermer. Certains utilisent la violence pour interdire, certains vont même jusqu’à tuer, on l’a tristement constaté avec les horreurs intervenues dans notre pays en 2015. Des millions de personnes sont alors descendues dans la rue pour affirmer la liberté d’expression en matière religieuse.

Il arrive que la censure soit même intériorisée dans les mondes de l'édition, du cinéma, des arts en général, se sentant obligés parfois de recourir à des avocats pour s'autocensurer en amont. Cette autocensure devient si familière, presque quotidienne, que son caractère inadmissible n'est plus vraiment perçu.

On a encore vu récemment de vifs débats sur la publication d’œuvres de Céline ou de Maurras, ce qui pose une autre question : peut-on et doit-on distinguer chez un auteur (de romans, de films..) son œuvre et sa vie ?

La censure peut venir de l’Etat, de religions, de communautés, d’individus ou de groupes de pensée qui s’attaquent à tout ce qui ne cadre pas avec leur idéologie. La censure qui pouvait être étatique devient, dit l’écrivain Karim Akouche, « communautaire », on assiste en quelque sorte à une extension de ceux qu’il appelle « les professionnels  des ciseaux et de la muselière ».

Oui, le sujet est donc malheureusement d’actualité.

En ouverture de cette journée, comment ne pas rappeler un événement récent, je veux parler de cette action effarante contre Les Suppliantes d’Eschyle. On se souvient qu’une représentation qui devait avoir lieu le 25 mars dernier à la Sorbonne a été rendue impossible, elle a heureusement été jouée depuis, à cause d’une protestation d’organisations défendant les « Noirs » auxquelles on a vu se joindre une organisation étudiante, l’UNEF. Ces organisations demandaient l’annulation de la représentation au nom de la lutte contre le racisme. Outre le fait que cette attitude est consternante car elle révèle une ignorance absolue de ce qu’est la tragédie grecque, elle est aussi dangereuse en ce qu’elle fait se manifester des censeurs autoproclamés qui attaquent ainsi la liberté de création. La Ligue de l’enseignement est immédiatement intervenue avec d’autres organisations pour demander que cette pièce soit jouée en toute liberté car ce n’est pas à un groupe de pression de s’interposer entre l’œuvre et son public. Et s’il y a un problème avec une œuvre ou un spectacle, ce qui est évidemment possible, c’est à la justice de le dire, comme elle le fait d’ailleurs en condamnant le sinistre Dieudonné pour les propos antisémites qu’il tient dans ses pseudo-spectacles.

Bien évidemment, la lutte contre toutes les formes de racismes, dont les racismes visant les Noirs, les Blancs, les Arabes, les Juifs... est plus que jamais nécessaire. C'est aussi le cas pour le sexisme visant les femmes et les personnes LGBT. Mais ces luttes légitimes ne doivent pas nous conduire à restreindre les libertés qui sont celles de toutes et de tous. C'est en effet une erreur aux conséquences funestes que de supprimer 200 ouvrages supposés machistes dans une bibliothèque de Barcelone. Et c’en est encore une autre que de tenter par exemple d’interdire toute critique de l’extension des colonies en territoires palestiniens au nom de la lutte contre l’antisémitisme ou d’interdire tout critique de l’Islam au nom de la lutte contre l’islamophobie.

Enfin, dans un tout autre domaine, l’article 1er de la loi sur l’école actuellement en discussion au Parlement pourrait poser la question de la liberté d’expression reconnue ou non aux enseignants fonctionnaires, et, au-delà, la question de leur droit ou non à la politisation, la question des limites à poser pour concilier la possibilité qui leur est donnée d’affirmer des engagements et de respecter l’obligation de neutralité inhérente à leur identité professionnelle.

Voilà ce que je voulais dire en introduisant le riche programme d’interventions et d’échanges que nous avons préparé en formant le vœu que cette journée nous conforte dans le combat qui nous est commun.

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Jean-Paul Delahaye,  Emmanuel Pierrat, Jean-Michel Ducomte

 

 

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