Race et sciences sociales.

Stéphane Beaud et Gérard Noiriel viennent de publier « Race et sciences sociales » aux éditions Agone. Qu’apporte cet essai sur les usages publics d’une catégorie discutée aux mouvements d’éducation populaire ?

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Il est difficile de mesurer combien les travaux de Stéphane Beaud et de Gérard Noiriel ont apporté de faits, d’analyses, de regards à la fois empathiques et objectifs aux militantes et aux militants de l’éducation populaire. La simple liste de ces travaux est impressionnante. Sur nos bureaux, dans nos bibliothèques, les ouvrages fatigués à force d’être lus se sont accumulés. Leurs parcours nous sont bien connus. Deux fils du peuple. Ils ont construits deux grandes œuvres scientifiques. Et ils n’ont pas oublié… Gérard Noiriel nous a fait l’amitié de participer aux Rencontres laïques de la Ligue de l’enseignement présidées par Jean-Paul Delahaye. Elles se sont déroulées en visioconférence le 9 février et furent suivies par 170 personnes représentant de nombreuses et diverses organisations laïques.  Ces Rencontres portaient sur le thème du dernier livre de Gérard Noiriel (écrit avec Stéphane Beaud) « Race et sciences sociales. Essai sur les usages public d'une catégorie ». Le présent texte en est issu. Il n’engage pas nos deux auteurs.

Deux intellectuels pour les classes populaires

L’instituteur Gérard Noiriel a aux deux frères ouvriers. Il devient professeur d'histoire dans un collège de la banlieue de Longwy en Meurthe-et-Moselle. Son premier livre, écrit en 1980 avec le cégétiste Benaceur Azzaoui, « Vivre et lutter à Longwy » (Éditions Maspero), décrit les fermetures d'usines sidérurgiques et le rôle du PCF. Il parle régulièrement d’histoire sur la mythique radio Lorraine Cœur d'Acier. Agrégé, il s’engagera ensuite dans une œuvre consacrée au mouvement ouvrier, aux migrations, à la question nationale, aux intellectuels… Il est engagé dans la recherche scientifique au niveau international, cofonde la revue « Genèses », écrit une trentaine d’ouvrages dont les plus marquants sont « Longwy, Immigrés et prolétaires », « Le creuset français », « Penser avec, penser contre. Itinéraire d'un historien », « Immigration, antisémitisme et racisme en France », « Chocolat clown nègre », « Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Eric Zemmour » et une œuvre majeure « Une histoire populaire de la France », notre histoire à tous... Il anime un blog « Le populaire dans tous ses états » et, avec Martine Derrier, une association d’éducation populaire: « Daja ».

Issu de la petite bourgeoisie provinciale, Stéphane Beaud deviendra agrégé de sociologie et consacrera sa thèse au lien entre l'usine, l'école et le quartier : « Itinéraires scolaires et avenir professionnel des enfants d'ouvriers de Sochaux-Montbéliard ». Il privilégie l’enquête de terrain qu’il étudie dans un guide écrit avec Florence Weber « Guide de l'enquête de terrain : produire et analyser des données ethnographiques ». Il se plonge dans la condition ouvrière, sur les violences urbaines et les violences sociales,  notamment avec Michel Pialoux, et sur le football populaire. Dans « La France des Belhoumi » il suit pas à pas les trajectoires des cinq filles et des trois garçons de cet immigré algérien qui espérait, parce qu’il avait toujours « travaillé avec la pioche » que ses enfants travailleraient un jour « avec le stylo ».

La résurgence de la question raciale

Magnifique mise en garde par Tomi Ungerer Magnifique mise en garde par Tomi Ungerer
Dans leur dernier ouvrage, Gérard Noiriel et Stéphane Beaud s’attaquent à une question que nous pensions avoir définitivement et heureusement réglée : la question raciale. « Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie » vient de paraître aux éditions Agone. D’emblée les deux auteurs situent le débat et se positionnent. La question raciale occupe les espaces médiatiques et politiques au point d’obscurcir les autres questions sociales. En guise d’illustration deux textes sont évoqués. Le « Manifeste pour une république  française antiraciste et décolonialisée » publié sur Médiapart le 3 juillet 2020, et l’ « Appel contre la racialisation de la question sociale » reproduit dans Marianne du 23 juillet 2020. Bien d’autres interventions démontrent la double polarisation actuelle sur cette question. Le clivage entre psychanalystes est, par exemple, bien marqué par deux tribunes : « La pensée “décoloniale” renforce le narcissisme des petites différences  », paru le 26 septembre 2019 dans Le Monde, et « Panique décoloniale chez les psychanalystes ! » paru le 3 octobre 2019 dans Libération.

Les Mouvements d’éducation populaire s’interrogent.  Comment sortir de ce face à face stérile, voire dangereux, en s’appuyant sur les sciences sociales ?   Comment traiter rationnellement la question sans être enrégimenté par une des deux mouvances ? Comment lutter contre l’essor de communautarismes qui se confortent ? Faudrait-il répondre à un pôle néo-conservateur allant de l’extrême-droite à une certaine gauche en s’alignant sans esprit critique sur des thèses si mal assurées intellectuellement qu’elles peuvent nourrir l’adversaire ? Et, question décisive pour nous, faut-il s’attendre à voir ces thèses s’appliquer dans nos pratiques éducatives ? La lutte contre les discriminations et les racismes est un travail long et ingrat. Allons-nous voir certains de nos camarades et collègues distinguer les enfants et les jeunes qui leur sont confiés en fonction de leur couleur de peau ? Et leur appliquer un traitement différencié ?

Pour un débat rigoureux et rationnel

Gérard Noiriel et Stéphane Beaud se positionnent en rappelant les fondamentaux. Le rôle des intellectuels n’est pas de s’arroger le pouvoir de parler à la place des citoyennes et citoyens. Il est de travailler le plus objectivement possible sur les débats qui traversent la place publique. Pour que les citoyennes et citoyens puissent s’approprier leur travail. Leur livre est exemplaire de ce point de vue. Il est divisé en trois parties. La première partie, due à Gérard Noiriel, est une sociohistoire de la catégorie de race. Très utile pour recadrer le débat actuel à la lumière du passé. La troisième partie porte sur l’affaire des quotas dans le football français. Stéphane Beaud scrute la catégorisation raciale des joueurs, les carrières des joueurs binationaux formés en France et le traitement journalistique de ces faits. Une claire illustration de la complexité sociale.

Affiche années soixante: travailleurs unis ! Affiche années soixante: travailleurs unis !
Plongeons-nous dans la deuxième partie intitulée : « Un tournant identitaire : autour de « classes » et « races » ».  Sur une centaine de pages sont décrites la marginalisation des problèmes sociaux et l’essor concomitant des polémiques identitaires. Nous sommes devant une généalogie précise et subtile de ces deux phénomènes depuis Mai 68. L’année 2005 est notable avec la création du Conseil Représentatif des Associations Noires de France (CRAN), sur le modèle du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), et le lancement du mouvement des Indigènes de la République. Pour Gérard Noiriel il ne s’agit pas d’opposer de façon rudimentaire « classe sociale » et « race ». Si la notion de « race » n’a pas de sens biologique, les représentations symboliques ethniques ont bien un poids social. Mais il est lui-même complexe et variable en fonction des lieux (travail, résidence…), des situations, des statuts sociaux, du genre des personnes… Penser prioritairement la société en termes de race conduit à l’assignation identitaire de ceux qu’on souhaitait défendre : la catégorie des « racisés ». Cela efface l’interaction déterminante entre les classes sociales, voire les classes sociales dominées en tant que classes. La disparition complète des ouvriers de la scène politique comme de la scène médiatique le prouve. De plus cela subordonne la question du genre à la question de la race. Cette démarche qui se voudrait « intersectionnelle » est –involontairement-  nuisible à la convergence des luttes. Elle conforte paradoxalement l’extrême-droite qui n’osait plus guère s’exprimer directement en terme de race.

Gérard Noiriel analyse les travaux de ses collègues portant sur la question raciale. Travaux qui sont une des sources de sa résurgence dans le champ universitaire. Pour résumer à grands traits ce décryptage, nous pouvons partir du travail collectif dans lequel la plupart des protagonistes universitaires furent impliqués, y compris Gérard Noiriel. A la suite de deux journées d’étude à l’EHESS en 2005, un ouvrage collectif coordonné par Didier Fassin et Eric Fassin est publié aux éditions La Découverte « De la question sociale à la question raciale ? ». La lecture de ces riches contributions diversifiées reste d’actualité. Mais, au fil du temps, le point d’interrogation a disparu, et plusieurs chercheurs et laboratoires ont imposé l’affirmation péremptoire. Gérard Noiriel analyse minutieusement cette évolution. Tant la carrière d’Eric Fassin que les entreprises de Pascal Blanchard. Il aurait pu y ajouter la contestation de leur magistère par les Indigènes. Les travaux de Pap Ndiaye  voient leur qualité soulignée tout en relevant la finalité identitaire de son maître-ouvrage « La condition noire ». Ce travail critique est légitime dans le cadre du libre et exigeant débat universitaire. Il est nécessaire pour celles et ceux qui s’en nourrissent pour élaborer leurs pensées et leurs actions. Pour agir ensemble, toutes et tous. Les mouvements d’éducation populaire sont aujourd’hui en première ligne…

 

 

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