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Le coin des polars

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Billet de blog 8 mai 2017

Pourvu que ça brûle, de Caryl Férey

Zulu, Utu, Mapuche et Condor lui ont apporté une notoriété dépassant largement l’hexagone, ce qui l’a propulsé comme un des auteurs phares du polar et du thriller français.

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Pourvu que ça brûle, Caryl Férey © Albin-Michel

Écrivain qui se définit comme engagé, Caryl Férey n’hésite pas à afficher ses convictions et ses passions dans ses romans, sans reculer devant la description de scènes fortes, parfois violentes ainsi que des sentiments extrêmes, exacerbés, dans la filiation d’un Philipe Djian, qu’il admire et qui l’a tant influencé.

Dans son dernier livre, Pourvu que ça brûle, ni  roman ni essai même s’il se lit comme un roman, il nous donne sa réponse à des questions que tant d’autres auteurs se sont posées avant lui. Comment et pourquoi devient-on écrivain ? Par quels mécanismes mystérieux une histoire commence-t-elle à émerger des expériences vécues, des lectures, des rencontres ? Et quand l’intrigue a commencé à prendre vie, comment les personnages y prennent-ils leur part, parfois en la bousculant, en modifiant ce que l’auteur avait prévu ? Quels sont les liens entre des rencontres, souvent fortuites et parfois recherchées que le romancier peut faire dans la vie réelle, avec ces personnages de papier qui parfois et dans le meilleur des cas, deviendront si proches et si forts pour le lecteur ?

C’est par ce qu’il n’y a pas de réponse unique à ces questions et que chaque écrivain possède les siennes, que celles que nous apporte Caryl Férey se révèlent particulièrement intéressantes. Pour cet adolescent d’un village breton de 3000 habitants, confronté dans les années 80 à un

Caryl Férey © Albin-Michel

« déferlement d’individualisme forcené », la révolte prend la forme de la culture rock, de la musique, des bandes et des potes qui lui permettent de comprendre comment, « face à la petitesse d’un monde qui ne savait que compter [sa] colère n’avait plus de limites ». Automutilation, scarifications, haine de soi, tentatives de suicide, « un trop-plein de moi ne demandait qu’à déborder, à gicler comme une trainée de sang sur les murs qui m’enfermaient, en révolte absolue contre le modèle dominant ». Déchiré par sa propre violence après le viol de son premier amour par une brute avinée, habité par le désir de tuer le violeur, par quel miracle et par quel processus va-t-il transformer progressivement cette révolte en désir d’écrire ?

Ses premières admirations littéraires le poussent vers une direction qu’il ne quittera plus, celle des écrivains-voyageurs pour qui la littérature et la vie sont indissociables, ceux qui font de leur vie un roman en même temps qu’ils transfigurent dans leurs écrits la force et la violence de ce qu’ils vivent et des rencontres qui les marquent : Joseph Kessel, Jack London, Blaise Cendrars, Herman Melville...

 La révélation se déroule pendant une expédition à moto dans les Pyrénées espagnoles avec son ami Éléphant-Souriant : « ce trop-plein de moi qui me passait par-dessus bord avait trouvé sa ligne de flottaison sur le seul rafiot qui m’allait, celui d’une liberté démesurée.
Restait à l’user, de préférence jusqu’à la corde qui me pendrait si je ne devenais pas un jour, à mon tour, un putain d’écrivain 
».

Ce livre est donc aussi un récit de voyages, de ces voyages fondateurs qui lient inextricablement la vie à l’écriture. Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Argentine, , Namibie, Chili... Caryl Férey parcourt le monde et puise dans chaque rencontre, dans chaque situation extraordinaire – mais parfois aussi banale – la substance qui va alimenter la chaudière infernale de l’écriture : « j’ai tendance à agir de la même façon dans la vie et dans mes romans. Mes personnages s’affinent à mesure que je rencontre leur avatar dans le réel : je ne les quitte jamais. Du moins le temps du livre. Certains surgissent au hasard du voyage, d’autres se construisent petit à petit. Mes héros en particulier. D’abord ébauches, ils deviennent mouvants, mobiles, puis familiers, presque réels. Quand le personnage est réussi, ce n’est plus le cerveau qui dicte, mais les mains. Un moment rare. Une quête ».

De rencontre en rencontre, de pays en pays, les personnages ainsi prennent chair, qui sont parfois attachants, d’autres fois solaires ou bien répugnants, tel celui du tortionnaire El Toro, qu’il imagine dans Mapuche, personnage bien réel rencontré au cours de son périple : « le gros type adipeux beuglait ses histoires de conchas (...), sa chemise débraillée mouchetée de taches de graisse sous sa gorge non moins rissolée. Oui, un véritable porc, et fier de lui avec ça, coupant toute discussion de réflexions intempestives ou la taille de ses testicules tenait le haut du pavé. Un homme répugnant en tout, affichant sa bêtise mâle avec un regard concupiscent qui aurait fait vomir une pissotière. Jamais vu quelqu’un d’aussi abject ».

Bouche-Amère, La Bête, Clope-dur, Craint-Blanc, Bombe-Anatomique, Éléphant-Souriant... il accole à ceux qui l’accompagnent dans ses périples aventureux, comme aux autres qu’il croise dans des quartiers chauds ou huppés, mal famés ou interlopes, des noms évocateurs, comme le ferait un chamane. Un moyen simple d’éviter de longues descriptions par un raccourci révélateur de chaque personnalité, mais aussi un clin d’œil aux cultures indiennes qui accordent aux noms un pouvoir de lien social, tant avec le monde des humains qu’avec celui des esprits et des défunts. C’est ainsi qu’il va rencontrer un couple d’Argentins, Ourson-Producteur et Beauté-Flippée, qui vont lui donner des contacts qui lui permettront d’entamer l’écriture de Mapuche. Toutes ces rencontres seront d’autres aventures, qu’il partagera avec les lecteurs que les deux beaux personnages de Rubén et Jana dans Mapuche ont fait rêver.

Dans une belle envolée finale, il nous dévoile ce que sont pour lui la vie et l’écriture, indissolublement liées : « rêver, ailer, écrire et voyager, j’ai troqué mes lames de rasoir pour son fil, l’âme aiguisée comme un silex (...). Au-dessus du gouffre, la vie ne tient qu’à un fil – narratif pu pas, le seul équilibre qui m’aille pour goûter à la beauté du monde, encore et encore... Pourvu que ça brûle ».

Pourvu que ça brûle
Caryl Férey
Éditions Albin Michel (2017)
300 pages

Cette chronique a également été publiée sur le blog Lectures et chroniques ainsi que sur le Collectif Un polar

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