Noir d'Espagne de Philippe Huet

Marcel Bailleul, qui ne dort plus depuis l’assassinat de son père Victor. Le meurtrier a passé la frontière et rejoint les rangs de l’armée franquiste, Marcel cherche à s’enrôler dans les brigades internationales pour le traquer.

espagne
Philippe Huet a été journaliste à Paris Normandie, il connaît donc très bien la ville du Havre. C’est d’ailleurs là que commence son récit. Nous sommes en 1936 et le Front Populaire commence à s’essouffler, Léon Blum souhaite une pause. Plus bas, de l’autre côté de la frontière, en Espagne, le pays sombre dans le chaos et la guerre civile après le putsch de Franco.

Marcel Bailleul est docker, son père a été assassiné et il traîne en lui une soif de vengeance qui l’empoisonne. Ça le ronge tellement que son couple en pâtit. Il n’a plus d’énergie jusqu’au jour où il découvre en plus du nom du tueur, que celui-ci vient de s’engager auprès des franquistes. Et si lui aussi partait pour l’Espagne, se battre et traquer cet homme afin de le faire disparaître ? Il s’en va et se lie avec les Brigades internationales, bien décidé à faire le nécessaire pour que son esprit soit en paix. Il est rapidement pris en charge et découvre des hommes à l’affût. On lui demande d’espionner les uns ou les autres, de rendre des comptes à ceux qui se placent ici ou là en « patron ». Il n’est pas forcément à l’aise pour évoluer dans ce milieu.

En parallèle, on découvre une famille bourgeoise, les Hottenberg. Un père, le patriarche, vieillissant, continue de mener sa famille où il l’a décidé, l’air de rien. Sa dernière idée ? Racheter le journal le « Havre-Éclair ». Ce n’est pas vraiment du goût de ses deux filles mais bon, c’est ainsi. Les deux sœurs ont des vies personnelles bien difficiles, l’une est veuve, l’autre a un mari gravement handicapé. Mais elles ne se laissent pas abattre ! D’ailleurs, Hortense a pour amant un journaliste, Louis-Albert Fournier. Voilà que le Populaire demande à ce dernier de partir en Espagne pour faire un reportage. Une occasion à ne pas laisser passer, il est fier d’avoir été choisi et il compte bien en revenir grandi. Il s’imagine déjà en grand reporter de guerre. Sauf que sur le terrain, c’est rarement comme on l’a pensé….

Bien documenté, enraciné dans l’Histoire, avec des personnages crédibles, ce livre se découvre avec plaisir. L’auteur analyse les différences entre les couches sociales : la classe populaire, la bourgeoisie et tous les autres n’ont pas les mêmes combats, les mêmes souhaits, les mêmes envies. Il montre comment en terre hispanique, tout est déséquilibré, chaque homme doit se méfier de son voisin. Il décrit avec un style précis les lieux, les ambiances, les protagonistes, les faits. Son écriture est acérée,
« Dans un siècle, les riches voudront toujours être plus riches, et les pauvres n’auront qu’à fermer leur gueule quand on leur dira que c’est eux qui gaspillent le pognon ! », rugueuse parfois.

Plusieurs points de vue sont offerts aux lecteurs, c’est intéressant car les ressentis des individus, pour un même fait, ne sont pas identiques. Chacun sa sensibilité, son interprétation et suivant ce qu’on souhaite, on peut être emballé ou désabusé. Chez les « combattants », l’atmosphère est particulière : solidarité mais aussi suspicion. Le danger est permanent, il faut être sur ses gardes. Dans la famille Hottenberg, la méfiance est présente également de temps à autre. De beaux portraits d’hommes et de femmes pour un roman qui mêle aspect social, politique et approche policière dans une période historique présentée avec brio (sans doute une belle recherche documentaire).

NB : j’aime beaucoup la couverture !

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