Arène de Négar Djavadi

Benjamin Grossman veut croire qu'il a réussi, qu'il appartient au monde de ceux auxquels rien ne peut arriver. L'imprévu fait pourtant irruption...

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Abandonner le passé et …. être un (e ) autre ?

Paris, ses quartiers, sa banlieue, ses habitants : ceux qui ont réussi, ceux qui essaient d’y arriver, ceux qui galèrent, ceux qui ne savent plus où est leur place (s’ils en ont une), ceux qui doutent, ceux qui espèrent, ceux qui parlent (parfois trop ou mal), ceux qui se taisent, ceux qui hurlent leur désespoir, leurs frayeurs…. Est-ce qu’ils se voient, se parlent, s’entendent, se regardent, se prêtent attention ? Pas le temps, pas le même milieu, trop de boulot, trop de stress, trop de problèmes (que fait la police ?), pas assez de …. Pas assez de quoi ? D’humanité sans doute… C’est tout cela et bien plus encore que nous présente Négar Djavadi dans un excellent roman coup de poing, coup de gu….

Dans ce recueil, on fait connaissance avec Benjamin qui a fui la cité et qui est parvenu à ses fins : de l’argent, des relations, un métier qui flashe mais il a peu de temps pour sa mère à part pour l’appel hebdomadaire. Une visite en coup de vent et il découvre qu’elle a donné SA chambre à un jeune réfugié….Quelle idée, pourquoi ? Il y a aussi Sam, une jeune femme maghrébine qui travaille dans la police et qui a du mal à présenter son fiancé français à sa famille. Puis une adolescente qui filme des faits divers qu’elle met en ligne sur les réseaux sociaux. Ce ne sont pas les seuls protagonistes, il y en d’autres. On passe de l’un à l’autre et on se demande quand ils vont se rencontrer. Finalement, ce sont d’infimes connexions qui créent le lien, parfois juste un battement d’ailes de papillon qui influence la suite, qui modifie le cours presque déjà tracé… Et l’effet domino entraîne le reste, des dégâts, des crises, des séparations….

C’est avec une écriture que je qualifierai de « journalistique », descriptive et visuelle que l’auteur nous plonge dans la capitale pour quelques jours. Une petite semaine, c’est largement suffisant pour nous rappeler que :

- les médias sont destructeurs lorsque les reporters enflent un fait, le déforment, l’interprètent, manipulent les images,

- les réseaux sociaux mettent de temps à autre le feu aux poudres, et c’est dangereux,

- c’est la jungle pour certains qui sont rejetés et ne savent plus où aller,

- devant les préjugés, les réflexes d’autoprotection, l’homme est terriblement impuissant,

- la pression au boulot fait qu’on cesse de s’appartenir pour n’agir qu’en fonction du chef, de ses désirs, pour aller plus haut, mais où ?

Le style vif, rapide, donne de la puissance au récit. Le texte est porteur de sens, très riche. Les personnages sont présentés avec leur profil familial, amical, professionnel, on voit rapidement qui ils sont « en surface » et petit à petit, le vernis craque et leurs failles apparaissent. Aucun n’est une caricature, tous pourraient être un collègue, une connaissance, voire un ami du lecteur. Leur souhait commun, être eux, vivre leur vie en adéquation avec ce qu’ils ressentent…. Mais se couler dans le moule, dans ce que les autres attendent de vous, c’est parfois plus facile…. Et le poids du passé, des traditions, est lourd à porter... Alors, on fait quoi ? Et surtout, on aurait fait quoi si on s’était trouvé confronté aux événements évoqués dans cet opus ? Parce qu’il faut le souligner, c’est de la fiction mais ça ressemble beaucoup à la vraie vie. On y trouve la part de désespérance, l’étincelle d’espoir (mais que c’est petit une étincelle), l’indifférence, les regrets … et toujours cette question lancinante : et moi, à leur place, quelle aurait été ma réaction ?

Cette lecture a été une vraie claque pour moi. Ancrée dans la réalité, dans un Paris loin des cartes postales, elle secoue, elle bouleverse, elle nous embarque et comme chacun des individus qui peuple les pages, on n’en sort pas indemne.

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