Qaraqosh de Maurice Gouiran

Ce qui est sûr, c'est que Clovis ne voit pas arriver ce Mikki d'un très bon oeil... D'une part, parce que cet escogriffe pas très clair se dit menacé et cherche une planque du côté de la Varune, d'autre part, parce qu'il arrive d'Irak où il prétend avoir combattu au sein d'une milice chrétienne nommée Qaraqosh.

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Au pays des calanques, je demande Gouiran !

Lire Gouiran, c’est entendre l’accent chantant du midi, par la voix de Clovis Narigou, qui raconte ses déboires, émaillés d’humour, d’ironie et d’expression du coin mais c’est également se plonger dans l’histoire, celle que certains tendent à occulter, peut-être parce qu’elle dérange.

Une fois encore, avec cet auteur, je suis allée de découvertes en découvertes. Par l’intermédiaire de son couple fétiche : Clovis, journaliste ou berger (il a des chèvres) à ses heures, et Emma, policière (son amante torride au look improbable), il m’a fait revisiter des faits troubles passés ou récents. Pour ce qui est d’autrefois, c’est la fameuse bibliothèque d’Himmler consacrée à la sorcellerie et aux sciences occultes, découverte en 2016, à Prague. Plus de treize mille livres volés pendant la seconde guerre mondiale pour la « réserve personnelle » du chef des SS. Il avait d’ailleurs créé le «H Sonderkommando » dont le but était de récupérer le plus de documents possibles sur le surnaturel. Clovis est donc envoyé en République Tchèque pour faire un article sur ce sujet.  Cela tombe bien, il a besoin d’argent !

Mais, juste avant son départ, voici que le petit-fils de la voisine, Frise-Poulet, s’amène avec un copain, Mikki, de retour d’Irak, qu’il faut mettre au frais (enfin, façon de parler dans la garrigue) car il a l’impression d’être poursuivi (par des intégristes ?), surveillé, et a peur pour sa peau. Clovis ne le sent pas vraiment, d’autant plus que ce dernier dit avoir combattu au sein d’une milice en Irak, appelée Qaraqosh. Dans quoi a-t-il trempé ? Notre chevrier-journaleux le questionne et se renseigne discrètement, histoire de recouper ses dires. Il s’avère que Qaraqosh a été créée à Prague. Voilà qui motive doublement son voyage, d’autant plus qu’Emma doit enquêter sur des hommes assassinés, en France, dans le coin, qui sont des « collègues de combat » de Mikki !

Nous voilà embarqués, dans une intrigue sur deux niveaux : le regard de Clovis qui, à la première personne, nous explique ce qu’il décortique, observe, déduit ; et l’aspect plus général de l’enquête d’Emma et du quotidien de Mikki, qui est terrorisé et ne semble pas franchement net.  J’aime beaucoup cette double approche. Cela donne de la légèreté parfois et équilibre ainsi les propos plus graves. En plus, c’est très addictif car cela maintient l’intérêt pour tous les protagonistes.

Maurice Gouiran, l’air de rien, pose la question de ces jeunes, partis combattre, parce qu’ils pensent pouvoir être utiles et qui font face à une autre réalité une fois sur place.  Ceux qui, un jour, ont tout abandonné, croyant trouver un idéal en se battant en Irak, contre Daech.   En parallèle, avec la mise en lumière de la bibliothèque de Himmler, il nous rappelle que l’Histoire (avec un grand H) n’a pas fini de nous surprendre, qu’on ne sait pas tout ….

Cet auteur a le don de déterrer des faits plus ou moins passés sous silence. Il se documente, et les associe à ses intrigues avec intelligence et brio.
L’écriture et le style font mouche, en peu de mots, un dialogue ou une remarque nous amènent le sourire, ou nous font réfléchir. Si ce dernier titre n’est pas la plus abouti, dans le sens où les fait ne sont pas totalement approfondis et ont moins de puissance que dans certains de ses autres opus, il n’en reste pas moins que c’est très intéressant, captivant. En outre, l’évolution des personnages (ici, Emma est un peu plus mise en avant) permet au lecteur de garder sa curiosité intacte pour les futurs recueils. Et, en ce qui me concerne, je les attends avec impatience !

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