À l’abri du mal de Sylvain Matoré

Au cœur des Pyrénées, dans la vallée de la Himone, coule la Lisette, cours d'eau dont la beauté n'est altérée que par la présence de l'usine Laely et de ses rejets toxiques. C'est sur la rive, non loin de ce monstre de ferraille, que le corps d'une jeune femme brûlée au troisième degré est retrouvé.

sylvain
Comme un parfum de désespérance….

Dans cette vallée des Pyrénées, au cœur d’un petit village de montagne, il n’y pas grand-chose à faire. Mais la vie est calme, proche de la nature et la plupart s’en contentent. Surtout que l’usine Laely donne du boulot aux gens du coin. Bien sûr Jean-Paul Lanteau, le patron, n’est pas toujours très honnête dans sa charte de bonne conduite. Les déchets toxiques, censés être recyclés, sont parfois « échappés » dans la Lisette, la belle rivière sauvage qui coule à proximité. Mais on fait comme si on ne savait pas, et puis d’abord, il ne dépasse pas un certain taux et rien de grave n’en découle, n’est-ce pas ?

Sauf que ce jour-là, un corps féminin est retrouvé gravement brûlé, en partie dénudée, sur les berges. Un bain dans l’eau fraîche très polluée a-t-il pu provoquer de tels dégâts ? Ou est-ce autre chose ? L’enquête va commencer. Très vite, la police se questionne sur Laely et son personnel. D’abord faire le point sur les bidons de déchets dangereux, vérifier leur évacuation et tous ceux qui, dans l’entreprise, ont un lien avec cette tâche. D’ailleurs, parmi les employés, il y a Abdel, presque le profil idéal. Il a habité en banlieue, a participé à des trafics et a fait de la prison. N’aurait-il pas quelque chose à cacher ? Sa copine, c’est Mélanie, une fille toute maigre qui a traîné sur les routes et dans des squats avant de se poser là avec lui. Ce qui les unit ? En apparence un peu d’amour, un besoin de compter pour quelqu’un, des idées communes sur l’écologie, la tolérance et quelques autres combats bien actuels. Mais, si on creuse, je pense que ce qui les a rapprochés, ce sont leurs fêlures, leurs blessures invisibles. En prenant soin l’un de l’autre, ils se sentent, non pas investis d’une mission, mais utiles parce qu’ils « existent », ils ne sont plus « transparents ».

Justement, le décès de cette jeune femme va leur donner l’occasion d’agir. Il faut dénoncer les erreurs de la fabrique, ne pas oublier que la terre n’appartient pas à l’homme (c’est même le contraire), obliger le PDG à faire d’autres choix. C’est avec un autre couple, un peu désœuvré, Marco et Angèle, que la réflexion va être menée.  Un combat qu’il va falloir réfléchir en amont pour éviter toute erreur, des actions qui devront être discrètes mais virulentes et suffisamment parlantes pour que les débordements cessent.

Portés par leurs résolutions, Abdel et Mélanie ne renoncent à rien, ne baissent pas les bras. Ils refusent de se résigner, de laisser faire. La montagne et la nature autour d’eux sont tellement belles, il faut cesser leur destruction, surtout si cela entraîne des morts. Oui, ils ont peu de moyens mais, c’est le cas de le dire, ils soulèveront des montagnes et se remueront pour faire bouger les choses. Pendant ce temps, le PDG est blanchi, il n’a rien à se reprocher…. Paraît-il…. Mais qu’y- a-t-il sous les apparences bien lisses de cet homme et de sa société ? La lutte des jeunes gens n’est-elle pas vouée à l’échec ?

Cette lecture m’a captivée. J’ai apprécié l’omniprésence des Pyrénées, de l’environnement, des lieux présentés, tous sont évoqués avec beaucoup de doigté et d’intelligence. Ce n’est pas seulement l’aspect écologique, mais tout un ensemble qui démontre combien il est important de respecter le rythme naturel de chaque coin du monde pour vivre en harmonie. Ce roman policier, outre l’intrigue, est un véritable plaidoyer pour que le lecteur prenne conscience de certains faits. C’est très bien pensé cette « double entrée ». Les personnages ne sont pas trop caricaturaux, ils sont parfois dans le mal-être ou la toute puissance mais sans exagération. On comprend vite que certains vont être entraînés plus loin que ce qu’ils souhaitaient et qu’ils risquent de souffrir. L’écriture est belle, parfois poétique, enrichie par des approches très visuelles des lieux, j’avais presque l’impression de contempler des photos. L’atmosphère, teintée de désespérance, est lourde de sens. À nous de ne pas oublier, une fois le livre refermé.

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