Forum Mondial de la Démocratie à Strasbourg le 8 octobre 2012 : la liberté sait inviter !

Exposition de l'Albanie au Palais de l'Europe

Après le prélude et l’aube des jours précédents, dans les accords de l’Hymne à la joie, la liberté s’est invitée – une fois encore et avec quelle ferveur ! – au Palais de l’Europe à l’occasion du premier Forum Mondial de la Démocratie de Strasbourg. Précisément, le souple statut de rédacteur amateur laisse toute latitude à l’exercice du premier droit fondamental, celui du mouvement : dans la capitale européenne, entre brouillard et rencontres, on aperçoit soudain le visage attentif autant que familier de M. Wolfgang Schäuble, ministre allemand dont la présence honore ce jeune Forum  malgré tous les obstacles dressés notamment par l’espace ou le temps.

Jusqu'en chacune des salles de réunion et traduction où, comme avant Babel ou comme aux temps héroïques de la Bonne Nouvelle, on comprend sans effort les paroles venues parfois de très loin "dans sa propre langue", pour tous les auditoires reliés techniquement à l’hémicycle sur le thème Valeurs universelles, défis globaux et réalités générales, M. Ries, Maire de Strasbourg, remercie non seulement les cent villes partenaires de ce projet, mais aussi les personnalités présentes et partie prenante de cet événement, en soulignant la vivacité de l’esprit de paix incarné à Strasbourg : la liberté sait inviter[1].

De fait, M. Bernard Cazeneuve confirme ensuite le rôle de fer de lance joué par les initiatives franco-allemandes pour en finir avec les hostilités, l'importance de l’égalité des droits comme socle de toute démocratie, et de l’universalité comme guide pour surmonter, ou plutôt exploiter, les différences dans le cadre démocratique, en gardant le souci de nos amis méditerranéens comme de chaque nouvelle génération, qui en démocratie est à part entière un peuple nouveau.

M. Ban Ki-moon s’est d’abord adressé en français aux membres du Forum ; puis, en anglais, il souligne que Strasbourg donne un exemple édifiant de ce qui est possible, dans une Europe devenue phare de stabilité ; il dresse le tableau de la Corée de 1948 comme source de sa vocation et de son peuple. Il s’agit, particulièrement pour et par les Nations Unies, de nourrir le progrès jusqu’à ce que la démocratie prenne racine : le Secrétaire Général des Nations Unies évoque la tragique différence entre une mère suédoise et les mères soudanaises, condamnées à mourir en couches pour 7 d’entre elles sur 10. Puisque la pensée de l’Europe synthétise les transformations de l’Europe, elle est moteur de progrès pour le monde et pour rendre hommage à ses Pères fondateurs : elle a vocation à devenir, au-delà des expressions employées par Robert Schuman, "laboratoire pour les expériences" de coopération mondiale afin que la démocratie devienne réalité partout grâce au Conseil de l’Europe [que nous abrégerons en CoEur].

Mme Tawakkol Karman, citoyenne yéménite Prix Nobel de la Paix 2011, après avoir béni tous les membres du Forum, fête avec eux le premier anniversaire de son Prix en soulignant qu’au-delà de ses modèles divers la démocratie suit des principes universels et que 30 % de participation féminine sont souhaitables dans les gouvernements à former. Ensuite, elle insiste sur une prise de conscience et de mesures urgentes pour la Syrie qui s’effondre place par place, qui nécessite le rapatriement des fonds pillés, mais d’abord des zones tampons et des corridors humanitaires.

L’après-midi, les salles prévues par l’organigramme des thèmes et des interventions se remplissent en avance, tandis que les allées comme les paliers bruissent de dialogues et de rencontres juvéniles, de langues et de regards croisés, entre les objets d'art ou d'artisanat qui parent le Palais et le timide soleil qui joue avec lui par toutes ses verrières. La séance ouverte dans l’hémicycle par M. Nicolas Bratza, président de la Cour européenne des Droits de l’homme, pose la question : Démocratie, valeur universelle ? Le président de séance la développe ainsi : les normes européennes peuvent-elles être étendues à d’autres régions ? Voici un aperçu des interventions successives, diffusées en traduction simultanée avec autant de clarté que de concision pour poser ensuite les bases d’une réponse.

M. Diego Garcia Sayan, Président de la Cour interaméricaine des Droits de l’homme, insiste sur la nécessité de construire la transition vers la démocratie dans de nombreux pays.

M. Boris Akunin, écrivain russe cofondateur de la Ligue des électeurs, se présente ensuite avec sa différence de non-spécialiste : sans cravate. Selon lui, chaque peuple évolue comme une existence humaine : la société civile doit se consolider. Les lois de l’évolution psycho-sociale entraîneront donc l’émergence de la démocratie.

Mme Souhayr Belhassen, Tunisienne militante, présidente de la Fédération Internationale des Droits de l’homme, a proposé de dépasser les lendemains qui déchantent pour lancer le débat sur les conditions du vivre ensemble : tout droit est opposable, mais on n’oppose rien à Dieu. Le religieux s’est réformé pour s’adapter au monde moderne comme le montre Vatican II, et le défi de l'apprentissage démocratique est encore long. [Rappelons que l’Eglise fut, après la république romaine, le seul relais de la liberté ainsi que le premier creuset de sa mise en œuvre démocratique.]

M. Alvaro Gil-Robles, ancien Commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, ému et ravi de revenir à cette tribune, énonce alors le devoir de mettre en ordre la Maison Europe, de remplacer la tolérance par la reconnaissance et la politique des paroles par celle des actes.

M. Vladimir Lukin, médiateur pour les Droits de l’homme de la Fédération de Russie, après avoir cité plutôt que Rousseau Kant pour qui « la violation d’un droit dans un Etat se fait sentir dans le monde entier », montre la démocratie comme un développement qui interdit de courir plus vite que l’histoire sous peine de chaos.

M. Pietro Marcenaro, Président de la Commission des questions politiques et de la démocratie, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, avoue quant à lui mieux connaître la lutte contre l’injustice que la justice.

M. Federico Mayor, Président de la Fondation pour la culture de la paix, ancien Directeur général de l’UNESCO, prend au mot M. A. Gil-Robles pour rappeler l’urgence d’œuvrer à « la solidarité intellectuelle et morale » chère à l’UNESCO : tout est subordonné à la justice sociale, de même que démocratie et paix sont apparues indissociables le matin même. Les jeunes réunis vendredi montrent qu’une culture de la paix peut et doit être développée, dans l’écoute du peuple, par l’enracinement de la démocratie partout, avec le CoEur comme figure de proue saluée par M. Ban Ki-moon lors de l'ouverture officielle. Il s’agit donc de rédiger maintenant pour la Démocratie un instrument équivalant à la Déclaration Universelle des Droits de l’homme.

Enfin, M. Pierre Morel, directeur de l’observatoire Pharos, montre que les défis immatériels sont en pleine croissance et appellent donc de meilleurs instruments dans les autres domaines. Comme le monde multipolaire a dilué les repères, comme des modèles alternatifs tel Internet se font jour, le modèle démocratique est en perpétuelle évolution, en développement permanent : il n’a besoin que d’un espace public de débat, d’une simple agora [qui accompagne, depuis plus longtemps encore que le forum, l’évolution citoyenne]. Car les classes moyennes qui furent autrefois le fer de lance de l’évolution sociale, par exemple en France, prennent de plein fouet la crise non-conjoncturelle que nous affrontons : ainsi fleurissent populisme et démocratie d’opinion. Non, la tolérance ne suffit pas ; pour bien vivre ensemble, il faut y ajouter l’hospitalité : la solution réside sans doute dans la citoyenneté, c’est-à-dire dans la gestion commune de la diversification qui façonne le modèle démocratique. Ainsi, en cet hémicycle boisé formant l’image universelle et naturelle d’un arbre – à palabres et/ou de justice, des branches d’écoute et d’expression mutuelles autant que courtoises se sont épanouies en attendant, et en tendant déjà, des fruits : la liberté, c’est inviter.

De cette dense journée jaillit en synthèse l’idée de la vitalité démocratique : réalisons-la donc ensemble à travers les soins compétents, convergents et néanmoins personnels qu’elle requiert, toujours et partout, des citoyens de l’Europe et du monde. La liberté, c’est t’inviter !

 


[1] Les citations quasi littérales de chaque intervenant suivant figurent ci-dessous en italique, et juxtaposées autant que la logique l'autorise.

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