Sofiene Boumaza
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Le monde de la BD

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Billet de blog 24 mars 2022

Get up America

Après la magnifique trilogie Wake up America, la figure historique de la lutte pour les droits civiques John Lewis publiait la suite de son autobiographie en BD juste avant son décès en 2020. Un témoignage sur l'exaspération de la révolte noire qui vit le remplacement de la non-violence par le Black Panther movement.

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Suite directe de la trilogie Wake up America (March en VO) ce diptyque a été achevé juste avant le décès de John Lewis en 2020. Comme pour la première série, l’éditeur a modifié le titre Run en Get up America. Chose notable, s’il est plus court, ce premier tome comprend un important cahier documentaire final comportant une impressionnante bibliographie, des sources audiovisuelles et de discours témoignant du monumental travail de documentation et des explications sur le travail d’adaptation des mémoires de Lewis dans le média BD. Cet enrichissement augmente fortement la plus value de ce documentaire dont la première trilogie était déjà un monument d’Histoire.

Après l’adoption du Voting right act de 1965 (qui est actuellement fortement remis en cause par les Etats du Sud depuis la présidence de Donald Trump) la société ségrégationniste ne baissa pas les armes et s’échina à démontrer qu’il y avait un monde entre le Droit et la pratique du Droit, abusant de l’autonomie constitutionnelle des Etats américains qui se lavent les mains des lois fédérales lorsqu’elles les dérangent trop. Le Nord, embarqué dans l’intervention au Vietnam ne souhaite pas s’impliquer trop avant pour la défense de populations qu’il considère au fond comme étrangère. Face aux exactions du KKK l’harmonie idéologique non-violente qui a prévalue dans le sillage de Martin Luther King se fissure rapidement et voit apparaître un courant séparatiste proclamant le Pouvoir Noir qui s’incarne dans un parti politique radical que l’on nommera bientôt Black Panther party

Lorsque l’album s’ouvre rien ne semble avoir changé, montrant que l’objectif des auteurs n’est pas de créer un récit mais bien de rendre compte d’évènements précis. Cela crée une complexité documentaire déjà vue dans le précédent triptyque lorsque s’entament des débats politiques entre les tenants de différentes lignes de conduite. Dans tout mouvement de lutte il y a des désaccords et celui des droits civiques n’échappa pas à cela avec l’apparition marquante – et traumatisante pour Lewis – des Black Panther qui assumèrent la séparation entre deux peuples américains, le refus de se soumettre à une domination blanche, l’affirmation d’une fierté noire (principe que l’on retrouve aujourd’hui dans la lutte pour les droits des minorités sexuelles) et surtout, le basculement d’un combat éminemment chrétien parti des églises à une lutte des classes où les noirs sont considérés comme l’incarnation du prolétaire. La conscription pour le Vietnam fut un élément déclencheur qui marginalisa les tenants de la non-violence et décida d’entamer la lutte politique séparément du grand Parti Démocrate.

Il est toujours aussi passionnant de se replonger dans cette histoire pas si lointaine d’une nation Etats-unienne qui dans ces deux décennies sortit d’un conservatisme réactionnaire pour s’ouvrir à un idéal de melting-pot. Comme la présence de vétérans de guerres (39-45 ou Algérie chez nous) permet de réaliser la réalité choquante ce qu’on nous relate, celle de John Lewis (dont il s’agit, rappelons-le, des mémoires) nous rappelle à chaque page que tout ce qu’on nous montre s’est bien passé, même si on a du mal à le croire. A la lecture de cette dense BD on doute toujours d’avoir vu passer huit ans durant un noir dans le Bureau ovale cinquante ans seulement après ces évènements tant ce pays vient de (très) loin. Avec cet héritage, après Trump on se demande comment cette Nation fait pour tenir ensemble. En attendant on attend avec impatience la conclusion de cette série sur l’émergence du mouvement politique noir.

Get up America #1/2
de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell

Nombre de pages : 160 p.
Date de sortie (France) : 16 février 2022
Éditeur : Rue de Sèvres

Article publié initialement sur le blog https://etagereimaginaire.wordpress.com/

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