Piketty et son “capital et idéologies”

ça y est, je me suis enfin farci les 1200 pages du dernier pavé de Piketty d’une traite et ne le regrette pas. Voici ce que j’en ai retenu:

(les expressions propres à Piketty sont reprises entre guillemets)

Au moyen d’un vertigineux parcours dans l’histoire de l’humanité qui a accouché du monde actuel, l’ambition assumée de Thomas Piketty est de nous démontrer que loin d’une errance chaotique les améliorations sociales sont le résultat de choix politiques et d’inflexions volontaristes effectuées en fonction des circonstances. Ce livre est une profession de foi déterministe articulée à travers le prisme des différentes expériences culturelles occidentale, indienne, iranienne, chinoise, japonaise et brésilienne.

     -  ses thèses

Le propriétarisme, terme que l’auteur préfère á celui de libéralisme jugé trop polysémique, structure le capitalisme et le renforce en creusant les inégalités que seule une volonté politique issue d’un rapport de forces favorable est susceptible de corriger comme cela a été démontré dans le passé à l’issue des grandes guerres et des grandes crises. Les trahisons socialistes des années 80-90 qui libérèrent les flux de capitaux et surtout le désastre soviétique mis à nu en 89 ont par contre ouvert les vannes de la désillusion et du fatalisme et inversé les identités politiques en détournant cette faim de justice sociale déçue vers le nationalisme. Deux élites se sont approprié le pouvoir qu’elles occupent en alternance, la "diplômée" et la "marchande", et elles perpétuent les privilèges d’argent ce qui risque d’ailleurs de les conduire à leur perte.

Aussi la voie vers davantage de justice sociale passe-t-elle inéluctablement par la redistribution dont l’outil le plus efficace est le prélèvement fiscal qui a fait ses preuves dans le passé où l’auteur observe que les pays ayant osé dépasser le seuil de 1% pour atteindre des montants très élevés sont ceux que l’on considère actuellement développés (qualificatif par ailleurs contestable mais c’est un autre sujet). Pour être efficace, ce prélèvement doit être progressif et non proportionnel comme c’est trop souvent le cas pour les impôts autres que ceux sur le revenu c.a.d. que les plus hautes tranches doivent être plus fortement sollicitées au bénéfice des plus basses. Cela concerne essentiellement les patrimoines dont les prélèvements s’effectuent via les taxes foncières et les successions: Piketty considère qu’il s’agit d’un indicateur pertinent de la puissance financière délaissé dans l’opacité des combines fiscales alors qu’il devrait permettre de voir ses grands détenteurs mis à contribution de manière plus efficace chaque année au bénéfice d’une redistribution rigoureuse.

La dette publique comme outil de financement ne devrait pas non plus être négligée ni, pire, sacralisée puisqu’elle a été effacée totalement ou partiellement à plusieurs reprises par le passé comme à l'issue des guerres ou bien noyée par l’inflation. De plus, elle se transmet de génération en génération et il serait illusoire de prétendre l'éponger une fois pour toutes. Son allègement ne devrait surtout pas être supporté par les plus défavorisés qui se voient financer à leurs dépends les mesures d’austérité, les sauvetages des banques ou les allègements fiscaux “exceptionnels” des grands contribuables supposés faire la pluie et le beau temps en ruisselant.

 L’idée force est donc la redistribution de la richesse qui structure et justifie cette recherche documentaire illustrée par des tableaux parfois lassants: il convient de cibler ceux qui méritent d’être analysés. Les données abondantes sur lesquelles s’appuie l’auteur peuvent être vérifiées et approfondies dans l’annexe technique en ligne  et bien évidemment elles deviennent de moins en moins précises et fiables en remontant dans le temps mais elles permettent cependant de dégager les tendances lourdes.

     -  autres idées

Europe: en note de bas de page Piketty avoue avoir voté “oui” en 1992 et en 2009 ”comme sa classe de diplôme" mais reconnaît que cette “posture d’attente béate ” devient intenable. L’orientation néolibérale de l’UE étant un fait établi ainsi que son opacité antidémocratique, il plaide pour un redéploiement parlementaire qui verrait le statut des députés nationaux les contraindre á s’y impliquer afin de lutter contre la déresponsabilisation déversant sur ce bouc émissaire toutes les défaillances locales (proposition contestée par les verts qui voient au contraire dans les Etats nationaux un blocage). Et surtout il convient de déroger á la règle paralysante de l’unanimité en s’unissant avec d’autres pays pour y parvenir, tout indique qu’à défaut l’UE court à sa perte.

Monde: le simple fait de réaliser un large tour d’horizon pour observer les solutions choisies par les autres cultures en sortant du cadre occidentalocentré (tout en reconnaissant que l’on reste le produit de son éducation) démontre que la démarche de l’auteur se veut globale et en accord avec son temps. Les interdépendances au cours de l’histoire sont manifestes et si toutes les trajectoires historiques étudiées dans ce livre montrent à quel point la structure des inégalités est intimement liée à la forme des régimes politiques en place, leur étude révèle aussi les évolutions émanant d’influences extérieures. Il est curieux d’observer comme en Inde on va vers une multiplication des partis alors que le monde dit occidental se voit de plus en plus bipolarisé bien que la coupure entre les conservateurs traditionalistes et les progressistes semble, elle, universelle.

Éducation: quel que soit le pays, les inégalités d'accès aux savoirs sont flagrantes et accompagnent les injustices sociales. Dans le cas de la France, méritocratie en panne d’ascenseur, les quotas sociaux introduits avec APB devenu parcoursup ne seraient pas une mauvaise chose si les algorithmes étaient plus transparents et pouvaient être discutés publiquement pour les affiner. De même les scandaleuses différences de budget alloué par élève en fonction de la filière subie et non pas choisie qui vont du simple au quintuple voire davantage (de mémoire) sont particulièrement choquantes pour les classes préparatoires constituées d’enfants favorisés et constituent un motif de révolte sociale: là aussi la transparence serait de mise ce qui est loin d'être le cas actuellement.

La cogestion:  constitutionnellement institutionnalisée en Allemagne et dans certains pays nordiques au sortir de la seconde guerre mondiale, elle limiterait sérieusement à ce que l’auteur affirme les appétits des actionnaires et des barons de l’industrie dans la mesure où le personnel dispose d' un droit de regard consistant et participe aux votes jusqu’à hauteur de 50%, les actionnaires l’emportant cependant en cas d’indécision. Piketty propose de l’améliorer en plafonnant le vote des actionnaires et en déconcentrant la propriété des sociétés par des mécanismes qui faciliteraient l’acquisition d’actions par le personnel afin d’aboutir à une “propriété sociale” bien mieux partagée. La démarche française aurait en effet été trop centrée sur la nationalisation comme seule alternative aux intérêts privés et le titre de son onzième chapitre dévoile explicitement son espoir réformateur qui souhaite s’appuyer sur les erreurs passées pour déblayer la voie vers une société plus juste: “les sociétés sociales-démocrates: l’égalité inachevée”

     -  la démonstration et son articulation

Une large part du livre est consacrée à la trace profonde laissée par l’esclavage et le colonialisme: le capitalisme triomphant a érigé sa puissance grâce aux revenus du coton des plantations, du trafic d’opium en Chine et des ressources naturelles pillées ailleurs. Mais l’essentiel de la démonstration réside dans les données chiffrées venant appuyer la thèse centrale qui affirme qu'à l'opposé de la théorie du ruissellement c’est la pression fiscale qui a toujours accompagné les avancées économiques tout en améliorant le sort de la population.

Certes, la démarche est traditionnelle et parcourt chronologiquement l’histoire de l’humanité en y puisant les faits marquants sous l’angle non pas des luttes de classes mais de la répartition des richesses. La situation trifonctionnelle clergé-noblesse-tiers État généralisée dans le monde a trouvé une inflexion déterminante à la sortie du féodalisme pour déboucher sur les sociétés de propriétaires dénoncées dans l’ouvrage car elles tendent à concentrer la richesse dans des systèmes oligarchiques et les données chiffrées issues de ce livre alimentent le débat public avec la référence devenue incontournable aux “1%” ainsi qu’au premier décile (les 10%) de revenus et de patrimoines surtout.

     -  les arguments récurrents issus de faits historiques:

La révolution française dite bourgeoise aurait pu prendre une autre inflexion si les circonstances n’avaient pas fait pencher la balance en faveur du propriétarisme (mais l’auteur récuse toute histoire contrefactuelle se perdant en vaines conjectures). Les différentes conventions virent se succéder deux conceptions de la propriété: une approche "historique" puis une autre "linguistique" qui finit par s’imposer concernant les privilèges de l’aristocratie et du clergé: la première se penchait sur la légitimité des privilèges á abolir alors que la deuxième retenait comme seul critère d'abolition d’un acquis ou d’une rente le fait qu’il était attesté par la terminologie féodale (“cens”, “lods”...).

Séquelles de l’esclavagisme: les énormes compensations versées aux propriétaires d’esclaves lors des abolitions (voir l’abondant dossier du CNRS versé tout récemment au débat public) ont constitué le socle de patrimoines perdurant actuellement dont la légitimité repose sur le système propriétariste qui est remis en question dans le livre. Haiti a versé pendant 75 ans (1849-1915) en moyenne 5% de son revenu national à l'Etat français et sa dette ne prit fin qu’en 1950. Il en va de même pour les pays anglosaxons (US et GB) qui ont dédommagé les propriétaires d’esclaves en s’endettant et en faisant porter le fardeau aux populations, cette dette ayant été éteinte en... 2015 dans le cas de la grande Bretagne 

Une moralisation financière est possible comme l’a démontré en 2010 l’exigence étasunienne posée à tous les pays de transmettre les données bancaires de ses ressortissants (loi Fatca) qui vit la Suisse soumise à chantage contrainte à lever partiellement son secret bancaire. A cela j’ajouterais le poids médiatique des lanceurs d’alerte ( Luxleaks, Panama papers, …) tout en restant lucide sur les limites de telles mesures face à la force de frappe des cabinets d’optimisation fiscale: on est encore bien loin d’une banque de données mondiale sur les patrimoines. 

Le trafic de l’opium de l’Inde vers la Chine a constitué le socle de l’exploitation de ce pays par les comptoirs imposés á l'issue des guerres de l’opium au XIXe qui convertit les Européens en narcotrafiquants et soumit un pays qui appliquait une “stricte orthodoxie budgétaire”: les impôts de 1 à 2% du revenu national “finançaient rigoureusement les dépenses, sans déficit”. La création de l'empire financier de  HSBC remonte à ces exploits  réitérés de nos jours avec les cartels mexicains. Le secret bancaire favorise tous les blanchiments et toutes les corruptions, il faut donc impérativement favoriser l’échange d’informations entre les pays.

la dotation en capital des fondations, en particulier celles des universités étasuniennes dont les plus prestigieuses accumulent d’énormes quantités de fonds en offrant en toute confidentialité des places aux enfants de leurs donateurs quelles que soient leurs compétences alors que les plus modestes peinent à réunir de quoi assurer une formation décente à leurs étudiants: l’opacité de leur fonctionnement qui ouvre la porte à toutes les combines est l’exemple même des gestions propriétaristes.

La progressivité (redistributive) des impôts plutôt que la proportionnalité injuste est une idée qui a été longuement mûrie: en 1767 déjà le Tourangeau Graslin émit l’idée d’un impôt progressif sur le revenu mais c’est dans le monde anglo saxon  que les plus grands progrès ont été réalisés avant la première guerre mondiale dans le sillage d’ardents promoteurs (Willford King, Edwig Seligman) qui préparèrent le terrain aux ponctions du new deal et d'après guerre culminant à 70 voire 80% de taux sur les grandes fortunes alors que dans le vieux continent celles-ci ne dépassent guère 50% (tableau éloquent p 525) .

L’inversion socioculturelle des électorats de gauche et de droite en cours largement constatée (E.Todd axe son analyse de la dérive “postdémocratique” sur ce fait) conduit vers des zones de fortes turbulences et un progrès social objectif représente la seule porte de sortie. Tout indique que la convergence des reliquats de gauche et de la tendance écologiste y conduise bien que la pression parfois qualifiée de "frontière" dans le livre s’appuyant sur les réflexes grégaires et des peurs habilement instrumentalisées puissent mener plutôt au gouffre: la réduction des inégalités est plus que jamais nécessaire.

Le revenu universel non plus n’est pas une idée neuve puisqu'en 1795 déjà l’anglo-américain et adversaire de Condorcet Thomas Paine proposait aux parlementaires britanniques de taxer les héritages de 10% pour le financer. Piketty verrait bien une dotation en capital attribuée à tout jeune se lançant dans la vie sous des conditions à établir et financée par la progressivité des impôts sur la propriété et sur les successions transférées de la sorte à la société. Sa compagne Julia Cagé a d’ailleurs élaboré un système de “bons pour l’égalité démocratique”convertibles en formation pour que chaque jeune dispose du même capital de départ qu’elle développe dans son ouvrage.

     -  contextualisation, discussion:

L’image de marque de Piketty à l'international n’est plus à refaire: pourfendeur itinérant des planqués fiscaux,  il est devenu le Monsieur 1% des privilèges monstrueux des hyper riches: ses chiffres et ceux d’organisations comme Oxfam constituent les références des agoras que ces écarts ne laissent pas indifférents et pèsent dans les débats publics. Ses interventions inlassables relayées par les médias dits mainstream (il a son blog au journal Le Monde qui le sélectionne souvent en une) et les présentations universitaires ainsi que son positionnement en faveur du PS lors des précédentes campagnes (S Royal, B Hamon) le convertissent en personnage sulfureux auprès des personnes attachées davantage aux étiquettes qu’aux contenus. Si son livre comporte á n’en pas douter des imprécisions voire des inexactitudes, ses analyses méritent d'être soupesées avant d'être rejetées en bloc comme c’est trop souvent le cas dans la superficialité des plateaux télévisés de la part de personnes n’ayant jamais ouvert un livre de lui.

Tout récemment la nouvelle secrétaire au trésor étasunienne a déclaré l’intention de son pays d’obtenir un taux minimal de prélèvement sur les entreprises à l’international.de 21% sur les bénéfices qui rendrait le petit jeu du dumping fiscal des paradis fiscaux caduc et gonflerait substantiellement  les recettes nécessaires aux financements sociaux, laissant l’UE se débattre dans ses irrésolutions. Piketty redoute cependant dans son livre un accaparement de ces mannes financières par les pays riches comme on le constate pour la plupart des réformes issues de bonnes intentions dont serait pavé le chemin de l’enfer. (ajout juin: comme il le démontre dans son article "le G7 légalise la fraude" suite au marchandage qui risque d'aboutir á 15% comme le souhaite Macron)

Comme pour toute question de société faisant l’objet du débat public, la morale sous-tend  en effet les convictions que l’on range trop facilement à gauche ou à droite, or sachant que la droite de l’un/e est la gauche de l’autre il serait préférable non pas de se situer en fonction des catégories du Bien et du Mal considérant la richesse comme le fruit de l’effort ou au contraire de la corruption et la pauvreté comme une tare ou bien une vertu mais de ce qui est souhaitable pour s’orienter vers une communauté plus harmonieuse, pacifique et donc durable.

- Je présente mes excuses à l'auteur si j’ai trahi ses idées mais ce billet ne présente qu’une lecture parmi d’autres et a pour seule ambition de la faire partager et de la discuter éventuellement -

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