Quitter le théâtre d’ombres

Le théâtre politique aujourd’hui, ce n’est pas tant Feydeau que Ionesco. « Il faut savoir quitter la scène quand on ne sait pas jouer plus longtemps la comédie », reconnaît Arnaud Montebourg. Il est temps de quitter ce théâtre d’ombres. Mais se détourner de politique, ce n’est pas renoncer au politique. Reste à inventer d’autres scènes, avec des « publics » qu’il nous appartient de mobiliser.

En octobre 2014, les Rendez-vous de l’Histoire de Blois sont consacrés aux « Rebelles ». Que le philosophe Marcel Gauchet, peu suspect de « rebellitude », soit invité à en prononcer la conférence inaugurale a provoqué une polémique estivale : deux figures du monde intellectuel, Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, ont appelé à boycotter l’événement.

Les organisateurs de ces Rendez-vous ont invoqué en réponse la liberté et le pluralisme de la République des Lettres, ainsi que la légitimité de leur invité. Pour sa part, celui-ci s’interrogeait : ainsi, « seuls les rebelles ont le droit de parler des rebelles dans l’histoire » ? Mais la suite de sa réaction confirmait la nature politique du différend : « Tous les rebelles seraient donc d’extrême-gauche, tant pis pour de Gaulle et les autres ! » Le journaliste littéraire Pierre Assouline enfonçait d’ailleurs le clou : « s’il fallait en être, ou en avoir été » (sic), « pour avoir le droit d’en parler, Raymond Aron n’aurait jamais eu le droit de parler du communisme ».

Le grand mérite de cette polémique – et même leurs adversaires devraient en savoir gré à Édouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, au lieu de se gausser, comme Marcel Gauchet, de « l’éternelle pignolerie parisienne »(re-sic) –, c’est de montrer qu’il y a encore des intellectuels qui prennent au sérieux les enjeux politiques de la vie intellectuelle.

 

         Un théâtre burlesque

Car pour le monde politique, rien n’est moins sûr. Manuel Valls sera également l’invité des Rendez-vous de l’histoire ; on l’apprenait le 25 août, jour de la démission de son premier gouvernement. Or cette information n’a pas suscité de réactions. Tout juste une dépêche AFP, annonçant que « Valls va rendre hommage aux rebelles historiques », a-t-elle sobrement jugé l’information « insolite ». La vie politique a atteint un tel degré de burlesque que ce qui fait polémique dans la vie intellectuelle n’y fait plus sursauter personne.

De même, le 31 mars, jour de la nomination de Manuel Valls à la tête du gouvernement, on avait appris qu’il était cité à comparaître par la Voix des Rroms pour incitation à la haine raciale ; aucun média d’importance, aucune dépêche n’avait repris l’information. Tout se passe comme si le politique se réduisait au jeu de la politique professionnelle, soit le ballet des ministrables, des sortants, des entrants, des mobiles et des inamovibles.

Aujourd’hui, le plus ridicule n’est pas le vaudeville présidentiel : après tout, on riait déjà de Félix Faure, décédé pour avoir trop « sacrifié à Vénus » (« Il voulut vivre César, et il est mort Pompée », plaisantait Clemenceau, héros de Manuel Valls). Ce qui sidère, dans l’actualité récente, ce ne sont pas tant les « révélations » supposées d’une femme répudiée, en forme de cadeau empoisonné (« Merci pour le chocolat » ?) ; c’est le fait que le président y réponde (qui plus est lors d’un sommet de l’Otan), mais surtout la forme que prend sa réponse.

En effet, rejetant l’accusation, dont il mesure le danger, de ne pas aimer les pauvres (qu’il traiterait avec dérision de « sans-dents »), François Hollande défend avec emphase « l’engagement de toute ma vie » : « les plus fragiles, les plus modestes, les plus humbles, les plus pauvres », proclame-t-il, « je suis à leur service » ; mieux, « c’est ma raison d’être, tout simplement ma raison d’être. » On songe à la reine Gertrude, opinant devant la représentation théâtrale de sa trahison à laquelle l’expose son fils Hamlet : « The lady doth protest too much ».

Ce sont là trop de protestations d’amour, « methinks ». C’était une chose, pour François Hollande, de dire en 2007 : « je n’aime pas les riches » ; c’en est une autre, à l’heure où il mène la politique qu’incarnent le secrétaire général de l’Élysée Jean-Pierre Jouyet et le nouveau ministre de l’Économie Emmanuel Macron, à défaut d’être un homme de gauche, de se faire le disciple d’un autre François – Il Poverello. Les électeurs qui l’ont porté au pouvoir ne demandaient pas la charité pour les « humbles », mais la justice pour tous.

On a souvent relevé que, pour endosser le costume de président de la République, François Hollande avait renoncé à son humour mordant ; on a d’abord cru que c’était le prix à payer pour une présidence « normale ». Mais, quand il revêt une robe de bure (« Laurent, serrez ma haire avec ma discipline »), il serait temps d’en prendre conscience : c’était la condition pour basculer, d’abord subrepticement, et désormais de manière éclatante, dans l’absurde.

 

         Un théâtre de l’absurde

Si le théâtre de Ionesco est au pouvoir, ce n’est pas seulement parce que le roi se meurt. C’est aussi que François Hollande entraîne avec lui les socialistes, et au-delà. « Oui, la gauche peut mourir », déclarait Manuel Valls le 14 juin, qui aura tout fait pour la tuer. En effaçant toute distinction entre droite et gauche, le Président et son Premier ministre imitent l’art de la confusion selon Nicolas Sarkozy – avec le même résultat. Car aujourd’hui comme hier, c’est faire advenir les rhinocéros du fascisme.

D’ailleurs, la présidente du Front national se porte désormais candidate pour une cohabitation que la dissolution annoncée ne manquerait pas d’entraîner : le président « se soumettra ou se démettra ». C’est dire que Marine Le Pen se prend pour Gambetta face au président Mac-Mahon pendant la crise institutionnelle de 1877 – soit l’acte fondateur de la République !

Mais le grotesque est partout : quand Michel Sapin déclenche les rires en déclarant : « notre amie, c’est la finance, la bonne finance », ou lorsque Jacques Toubon est nommé Défenseur des Droits, sans dérider personne, ou encore si c’est un croisé de la fraude fiscale qui oublie de payer ses impôts, comment savoir où commence l’information, et où finit la satire ?

La lecture des titres du Gorafi n’est pas moins sérieuse : « François Hollande veut changer plein de choses dans plein de domaines et assez vite, parce que ». Ou bien : « “Je suis le seul en mesure de restaurer la confiance dans le gouvernement”, par Jérôme Cahuzac ». Ou encore : « Jean-François Copé demande aux ministres d’arrêter de démissionner. » Politiquement, ce jeu n’a donc plus aucun sens. On finit même par renoncer à l’indignation. On soupire avec résignation : que dire ? On est juste effaré.

À moins qu’on refuse encore de désespérer, sinon du gouvernement, du moins de certains de ses membres. Ainsi, lorsque Christiane Taubira rend visite aux « frondeurs » socialistes à La Rochelle, il en est qui veulent croire que la ministre de la Justice sous Jean-Marc Ayrault, puis Valls I et Valls II, vient « exprimer à sa manière ses divergences avec la ligne à tendance social-libérale du gouvernement » auquel elle appartient. Ce serait un peu comme la « littérature de contrebande » pour les communistes d’antan : dire sans dire, avec une subtilité qui vise à échapper aux censeurs, soit une dissidence sans risque et sans conséquence.

La Garde des Sceaux jubile de l’émoi médiatique : « Je ne vois pas où est le problème ! » Et le Premier ministre de renchérir : « C’est très bien que ça se passe ainsi ! » Mais certains rêvent que leur placidité cacherait quelque tourmente à venir. Pourtant, à cette occasion, la virtuose du verbe politique restait muette – comme naguère lorsqu’on l’interrogeait sur la politique du ministre de l’Intérieur à l’égard des Roms : « C’est une question pour Manuel Valls ? Allez place Beauveau. Là, on est place Vendôme. » Son entourage expliquait à l’époque : « Vu son parcours, vu son histoire, vu ce qu’elle incarne, elle n’a pas besoin d'entrer dans la polémique, tout le monde sait ce qu’elle en pense. » La critique, pour Christiane Taubira, cela va sans dire. Effectivement, le silence de cette « belle et haute voix » est éloquent ; il est même assourdissant.

 

            Un théâtre baroque

Au Parti socialiste, dira-t-on encore, il y a au moins ceux qui ont claqué la porte du gouvernement. Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, qui ont provoqué la rupture à la fin de l’été, vont-ils redevenir l’espoir des socialistes de gauche ? De fait, il y a un obstacle sérieux : leur alliance avec Manuel Valls. L’aile gauche (présumée) du gouvernement n’a-t-elle pas porté au pouvoir son aile droite (avérée) ? Il est vrai que, pour reprendre le mot de Christian Salmon, le « pacte vallsien a fait long feu ». En effet, les plus crédules ont dû se rendre à l’évidence : le gouvernement Valls ne mène pas une politique de gauche.

Le décrypteur lucide du « storytelling » politique analyse aujourd’hui « Le 18 Brumaire de Manuel Valls ».  L’alliance forgée à l’automne 2013 aurait été « un simple deal politicien » : « “J’échange ton soutien à ma politique contre mon soutien à ta nomination à Matignon”, propose Montebourg à Valls. » (Selon ce récit à la première personne du singulier, paradoxalement, Benoît Hamon n’aurait joué aucun rôle dans le « triumvirat ».) Pour Christian Salmon, « c’est ce deal qu’a trahi Manuel Valls. » En effet, « l’accord entre Valls et Montebourg se révéla très vite un marché de dupes. » Tout compte fait, le Premier ministre se révélerait un « tartufe néolibéral ».

Sans même parler des questions que pose le « patriotisme économique », reprendre à son compte cette narration, ne serait-ce pas une manière d’y croire à nouveau, soit d’espérer contre tout espoir en un socialisme de gouvernement porteur de valeurs de gauche ? Arnaud Montebourg aurait été naïf, et Manuel Valls hypocrite. C’est concéder le beau rôle au premier (qui se le donne volontiers), mais aussi se montrer injuste avec le second. Car qui peut accuser le Premier ministre d’avoir caché son jeu ? Le choix de la droitisation n’est pas une surprise ; il l’a toujours revendiqué – généreux avec les patrons et ferme sur l’immigration, pour les marchés et contre les Roms. Tel Nicolas Sarkozy hier, sa force n’est-elle pas, à rebours du travestissement politique habituel, d’avancer sans masque pour mieux démasquer le double jeu de ses rivaux comme de ses adversaires ?

Arnaud Montebourg peut-il, seul à gauche, avoir été dupe de Manuel Valls ? Lui-même le dément au moment de céder la place à son successeur au ministère de l’Économie. Sans doute déclare-t-il : « la plus belle arme, c’est la sincérité. » Mais c’est pour confier aussitôt : « Il faut savoir quitter la scène quand on ne sait pas jouer plus longtemps la comédie. » Emmanuel Macron ne s’y trompe pas, qui demande alors, non sans perfidie, à être jugé « sur les actes, pas sur les paroles »… Pour autant, les amateurs de spectacles baroques le savent bien : dénoncer « l’illusion comique », c’est encore du théâtre. Tomber le masque, ce n’est donc pas se révéler dans une authenticité politique, c’est jouer un autre personnage, avec un autre masque.

 

         Changer de scène pour changer de politique

Certains ne manqueront pas de répondre qu’il est trop tôt pour enterrer le socialisme de gouvernement. Sans doute les Socialistes affligés n’ont-ils guère d’élus pour influer sur le cours des choses ; mais les « frondeurs » ne donnent-ils pas de la voix ? Le vote de confiance devrait marquer bientôt les limites de leur fronde : par esprit de sérieux, gageons qu’ils n’oseront pas mettre un terme à la farce. Il est donc à craindre que les socialistes ne seront pas au rendez-vous de l’histoire. Au-delà, qu’en est-il de la majorité gouvernementale ? Manuel Valls met également au défi les élus écologistes, et ceux du Front de gauche, non pas de s’abstenir, mais de voter la défiance. Faute de quoi, pareillement, toutes leurs protestations n’auront été que gesticulations mélodramatiques. On verra ce qu’il en est le 16 septembre.

Pour ne plus participer à cette mascarade, faudrait-il donc renoncer au théâtre politique ? Ou bien, si aujourd’hui le politique est ailleurs, plutôt que de quitter la scène, n’est-il pas temps d’en inventer d’autres ? De la politique gouvernementale, on peut en effet distinguer, avec Michel Feher, une politique « non-gouvernementale » qui ne vise pas les élections et la prise de pouvoir, sans se réduire pour autant aux seules ONG. Peut-être la prise en charge du politique, soit des enjeux et donc des alternatives, passe-t-elle désormais par celle-ci, et non plus par celle-là. Changer de politique ne relèverait plus de la politique ; il conviendrait de changer de scène.

Car le politique est chose trop sérieuse pour l’abandonner aux seuls professionnels (élus ou journalistes). Comme je l’ai proposé dans un essai récent, Gauche : l’avenir d’une désillusion, cela implique de « changer de peuple » : c’est à des « publics », mobilisés dans la société autour de causes spécifiques, qu’il appartient de redéfinir le politique – son lexique et ses objets. La droite le fait déjà, du moins parfois, y compris dans la rue, on l’a vu depuis le « mariage pour tous » jusqu’à « la-théorie-du-genre » prétendue. À la gauche, à défaut d’être représentée, d’en faire autant.

Il faut cesser d’être fascinés par la politique, comme, selon Platon, il faut sortir de la caverne. Non pas faire de la politique autrement, mais faire autrement du politique. Sans doute les acteurs qu’on rencontre dans la société sont-ils en quête de représentation. Mais il est nécessaire de commencer par donner ou redonner vie à d’autres scènes, non-professionnelles – qui peut-être un jour inspireront à nouveau les comédiens de métier. Car ce n’est pas sur le théâtre d’ombres qui nous aveugle aujourd’hui qu’aura lieu le retour du politique.

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