Souffrance au travail : un espoir ?

Ceux qui ne l'ont pas vécu ont de fortes raisons de ne pas le comprendre. Tout juste peuvent-ils constater parfois, impuissants, la dégradation progressive de l'humeur d'un de leurs proches qui est victime de cette « souffrance professionnelle » qu'ils appréhendent mal.

Ceux qui ne l'ont pas vécu ont de fortes raisons de ne pas le comprendre. Tout juste peuvent-ils constater parfois, impuissants, la dégradation progressive de l'humeur d'un de leurs proches qui est victime de cette « souffrance professionnelle » qu'ils appréhendent mal.

Ils s'insurgent alors contre ce dernier, ne comprenant pourquoi celui-ci continue de « se rendre malade » pour une entreprise qui, manifestement, ne lui est pas reconnaissante de ses efforts. Mais les appels à réagir ou les bons conseils ne servent à rien pour celui qui souffre de son travail et semble s'enfoncer dans une auto-dépréciation et un stress croissant. Lesquels conduisent parfois à la maladie ou au suicide.

 

Or, pour combattre la souffrance au travail il faut d'abord la comprendre, et pour celui qui en souffre, et pour ceux qui tentent de l'aider.

 

Pour cela, je conseille absolument d'écouter l'émission de France-Culture d'aujourd'hui, dont l'émission « La grande table » * consacre 35 minutes à une interview lumineuse de Christophe Dejours.

 

Ce psychiatre, psychanalyste, travaille sur la souffrance au travail depuis des années. Il livre ici, en quelques mots, le résumé de sa compréhension des causes de cette « épidémie ». C'est clair, et le verdict est sans appel. La perte de l'usage des principes de coopération, les raisons du choix de managers qui, volontairement, ne connaissent pas le travail qu'ils doivent encadrer et évaluer, et surtout, les ravages que produit l'évaluation individuelle, et chiffrée, des pratiques, tout est passé au crible de la pensée acérée du spécialiste. L'intrication souffrance au travail, choix politique est évoquée en fin d'émission, ainsi que l'extension inéluctable de ce management toxique dans tous les aspects de la vie sociale.

 

Mais surtout, et c'est pourquoi cette émission, et ce billet, ont une place un jour où les vœux pour l'année à venir nous donnent l'idée d'un espoir, Christophe Dejours évoque des pistes pour sortir de la situation sans issue où le management moderne a conduit l'entreprise et les relations humaines. Ces pistes vont s'inspirer, entre autre, de ce qui a été réfléchi et mis en place pour aider des populations à se reconstruire après une guerre...

 

Apparemment, certaines structures commencent à réfléchir dans cette direction ! Et il semble qu'elles y aient tout intérêt, puisque le spécialiste démontre que, outre les risques pour la santé des travailleurs conduisant les employeurs à encourir des peines judiciaires, la perte de coopération au sein de l'entreprise, tout en assurant la paix sociale, diminue l'efficacité globale du travail et augmente les risques d'erreurs, parfois fatales (médecine, nucléaire, etc.).

 

Le constat, dramatique, débouche donc, pour une fois, sur une réflexion constructive dans ce domaine.

 

J'en rajouterai une autre. Si l'on ne peut empêcher son entreprise de pratiquer les entretiens individuels d'évaluations, ou le management par objectif, ni s'en soustraire, si l'on ne peut refuser individuellement de coder les actes que l'on fait, etc. on a tout intérêt à comprendre que toutes ces mesures ont aussi, et peut-être surtout, pour but de mettre chaque salarié en état de culpabilité potentielle, et en compétition avec tous les autres. L'emprise que la hiérarchie de l'entreprise prend sur lui est donc, essentiellement, psychologique. Tout ce qui permet de le comprendre permet de prendre du recul vis-à-vis de cette emprise. Et tout ce qui va du côté du collectif s'oppose à ces stratégies d'individualisation des tâches et des évaluations qui rendent le salarié seul et impuissant. Christophe Dejours évoque la convivialité. Et ce n'est pas pour rien que le management moderne a supprimé les pauses café et même, parfois, les machines à café ! Il faut recréer du collectif, dans l'entreprise et ailleurs. Et du plaisir à être ensemble !

 

C'est ce que je nous souhaite à tous pour l'année nouvelle et celles à venir !

* http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4769410

 

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