Panne de sens, fiction réaliste

Ce matin, comme tous les matins je me lève avec la boule au ventre. Les petites heures de l'aube sont passées sur mon insomnie, et m'ont amené hagard, épuisé, à guetter les sonneries répétées de mes deux réveils.

C'était quand, la dernière fois que j'ai passé une bonne nuit? Quand est-ce que la perspective de la journée à venir ne m'a pas laissé, oppressé, les yeux ouverts dans le noir à la recherche d'une solution à mon mal-être? Cela fait combien de temps que je ne peux plus profiter vraiment des moments de tendresse avec ma famille, tant j'ai de mal à me défaire, même à ces moments-là, de la crainte diffuse d'être à nouveau accusé d'incompétence professionnelle?

Cela fait vingt ans que je bosse dans ma boîte. J'aime mon travail. Enfin, je l'aimais... Je ne suis pas sans mal arrivé à gravir les échelons. Et cette progression m'a enchanté, malgré les difficultés du parcours. A la fin, j'ai réussi à obtenir un poste d'encadrement, tout en restant populaire. Parce que ce que j'aime, ce sont les rapports humains. Et mes collègues le savent bien. J'ai d'ailleurs dû mettre des limites à mon activité, sinon, cela aurait été SAMU Social à la maison... c'est du moins ce que disait ma compagne, et elle avait raison.

 

J'ai continué à donner la main aux autres salariés, même après être devenu cadre. Favoriser le dialogue a toujours été mon but.

 

Est-ce que c'est cette popularité que l'on m'a reprochée ? Ou bien est-ce à cause des réticences que j'ai exprimées à un plan de licenciements dont je savais qu'il amorcerait la fin de notre entreprise ? Je ne sais pas. Il ne faut pas avoir raison avant les autres : c'est ça, mon crime?

 

Ce que je sais, c'est que je ne suis plus en grâce. Et que cela s'accompagne depuis des mois de petites vexations, d'un changement dans mes relations professionnelles, changement discret, mais généralisé : plus personne ne me dit bonjour, par exemple, on se borne à répondre à mes propres salutations, et encore, pas toujours. Je ne saurais d'ailleurs pas dire quand cela a commencé, car cela s'est fait petit à petit. Tellement que, au début, je n'y ai pas cru. A la première convocation, je m'en souviens, je rigolais en début d'entretien. Mais je n'ai pas ri longtemps...

J'ai commencé à redouter le lundi matin, puis, à redouter le matin... Je me suis mis à ressasser des décisions à prendre, à me sentir nul. Travaillant dans les Ressources Humaines, je n'ai pas pu croire ce que me disait mon instinct « Cette fois, c'est ton tour ». Je n'avais pas commis de faute, juste tenté d'empêcher la chute de l'entreprise. Alors?

 

Quand j'ai vraiment compris, il était trop tard, j'étais déjà cassé. J'avais déjà perdu ma joie de vivre et la conscience de mes compétences. La moindre de mes décisions suscitait maintenant vérifications et contre-vérifications de ma part, traquant l'erreur involontaire qui risquait m'apporter un surcroît d'humiliation, et une accusation de faute professionnelle. Je travaille en permanence avec cette peur. Quand j'en ai parlé à ma femme, qui s'alarmait de ma nervosité et de mes obsessions, elle n'a pas compris pourquoi je m'étais mis à douter de moi. Je la sens inquiète, mais impuissante à me rassurer.

 

Maintenant je suis envahi par le doute.

 

Et si c'était moi, qui créais ce problème?

 

Si c'était moi qui étais trop démago avec les salariés? Comme notre coach me l'a dit... Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à relativiser tout ça? Les autres y arrivent bien, eux?

 

Je ne sais pas comment m'en sortir. J'ai fait comme on me le demandait : j'ai formé le débutant qui prendra ma place si...

 

Je vois ma boîte sombrer par les décisions de la direction, qui n'écoute aucun avis du « terrain ». Je ne supporte plus les discours conquérants faits aux actionnaires, discours masquant que les résultats ne sont pas au rendez-vous de ce qui était annoncé.

 

Je ne supporte plus la langue de bois. Mais je suis muselé, sachant que chaque mot exprimé, sera un pas de plus vers la porte... Ou que l'on m'accusera de ce que je dénonce. Je ne peux me confier à personne : cela confirmerait que je suis incapable d'occuper mon poste. Et cela serait rapporté à la direction.

Je ne comprends plus le sens de tout cela, la justification pour toutes ces années d'investissement professionnel, pour tous ces sacrifices consentis.

Je ne comprends plus rien de ce qu'on me demande, d'autant plus que cela change tout le temps.

Mon médecin veut m'arrêter, il veut même me faire mettre en invalidité. Il ne veut pas que je « fasse une bêtise ». Moi non plus, je ne veux pas. Mais, apparemment, j'en fais tant, de bêtises...

 

Tout cela n'a plus de sens...

 

Ce matin je me lève, et je vais au travail.

 

Et, comme tous les matins, je suis seul, et j'ai peur...





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