Souffrance au travail ou abus professionnel ?

La souffrance au travail existe, vous l'avez rencontrée. Vous, ou l'un de vos proches, ou l'un de vos collègues. Vous avez constaté le stress croissant, la tension subie pour tenter de remplir des objectifs inatteignables, le sentiment d'impuissance et de honte à ne pas arriver à intégrer les changements perpétuels de pratiques,

La souffrance au travail existe, vous l'avez rencontrée. Vous, ou l'un de vos proches, ou l'un de vos collègues. Vous avez constaté le stress croissant, la tension subie pour tenter de remplir des objectifs inatteignables, le sentiment d'impuissance et de honte à ne pas arriver à intégrer les changements perpétuels de pratiques, de poste ou de procédures, la crainte d'échouer et d'être désigné comme maillon faible par la hiérarchie, la perte progressive de ses moyens et de son assurance, la peur croissante et le sentiment d'inutilité, les envies de suicide, le sentiment d'être seul avec son problème...

 

On appelle cela la souffrance au travail. Résultat d'un management poussé à l'extrême, qui responsabilise le salarié tout en diminuant au maximum sa marge de manoeuvre, le mettant en situation d'échouer («un objectif atteint est un objectif fixé trop bas»...) tout en le culpabilisant de cet échec et en lui faisant ressentir que cela le met en danger par rapport aux performances de ses pairs et en risque de chômage : le système est bien au point pour faire avaler ce que l'on veut aux employés sans craindre le moindre mouvement social. Il est bien au point et parvient à son but : faire travailler chacun au maximum de ses capacités, avec le minimum d'avantages, et sans aucun risque de mouvement de grève (d'autres facteurs concourent à cette paix sociale qu'on peut trouver stupéfiante étant donnée le malheur affectif que vivent de très nombreuses personnes dans leur travail). Mais aussi, parfois, le but poursuivi, et atteint, sera de pousser à la démission une grande partie du personnel, façon économique de «dégraisser». La marche en avant du système néglige les «dégâts collatéraux» que représentent les troubles musculo-squelettiques qui sont dans une progression vis à vis de laquelle les médecins du travail ont lancé des alertes, ainsi que les états dépressifs et les conséquences multiples et connues du stress, constatables sur la personne elle-même, et sur son entourage. L'augmentation du nombre de morts par suicide au travail est parfois l'aboutissement tragique de l'aspect mortifère de ce management qui nie l'humanité de l'homme et l'instrumentalise comme un pion sur l'échiquier économique.

 

Dans son cynisme, le management moderne a un adjectif pour qualifier ses victimes : elles sont «fragiles». On peut leur reprocher aussi de n'être «pas adaptables». Dans un retournement tel que celui que l'on retrouve dans la relation perverse, c'est la victime qui devient coupable et responsable de son état.

 

C'est pourquoi je trouve qu'il convient de faire attention aux mots que l'on utilise.

 

Il existe, et il a toujours existé, des personnes qui n'aiment pas leur emploi et qui souffrent donc, sur leur lieu de travail, d'être à un endroit où elles n'ont pas envie d'être, pour faire quelque chose qu'elles n'ont pas envie de faire. On peut dire qu'elles souffrent.

 

Mais il existe désormais un très grand nombre de personnes qui aiment bien leur travail, voire pour lesquelles celui-ci est un élément fondamental de leur vie, mais qui sont mises dans une situation où elles ne peuvent pas exercer celui-ci correctement comme elles savent le faire, avec des injonctions à le faire cependant, personnes qui sont confrontées à des demandes professionnelles croissantes, sans reconnaissance de leurs efforts, sans relation de confiance avec leurs collègues, et avec le risque de changer de poste et de se retrouver débutantes régulièrement, ou de faire le travail de deux, ou de former celui qui va prendre leur place, ou d'être mis au placard, ou d'être renvoyé du jour au lendemain. Ces personnes souffrent aussi. Mais je pense qu'il faut débaptiser ce type de souffrance-là : ces personnes sont des victimes d'un type de relation professionnelle caractéristique, où la hiérarchie utilise son pouvoir pour mettre le salarié dans une position psychologique particulière afin de l'amener à ce qu'elle veut obtenir de lui, même à ses dépends.

 

Il me semble important que la dénomination de cet état de fait parte de celui qui en est l'initiateur, et pas de celui qui en subit les conséquences : car nommer seulement la conséquence sur le salarié de ce qu'il subit à son travail conduit naturellement à rendre celui-ci responsable de ce qu'il vit, du fait de sa prétendue «fragilité», et à dédouaner ses employeurs dont la seule responsabilité serait de dépister ceux qui seraient susceptibles de ne pas supporter ce management-là. Or cette fragilité, c'est l'humanité : seuls les indifférents, les pervers, et les paranoïaques semblent peu vulnérables aux excès individuels du management moderne.

 

Je proposerais donc de dire qu'il s'agit dans ces cas, plutôt que d'une «souffrance au travail», d'une « maltraitance professionnelle », que l'on pourra appeler aussi «abus professionnel».

 

Nota bene : billet déjà publié sur mon blog

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