La COVID-19 et la servitude volontaire comme état de nature ?

L’actualité de ces derniers mois renforce la désagréable impression de l’assujettissement du peuple. Il m’est apparu intéressant de reprendre un texte que j’avais publié en 2012, comme une balade chez quelques auteurs qui ont marqué mes incertitudes. Il ne s’agit pas de juger quiconque, mais de décrire un état de fait qui peut conduire à la réflexion, sans pour autant connaître la réponse.

Pourquoi ?

Pourquoi me suis-je retrouvé un jour face à un employeur pour porter la parole de celui qui ne voulait plus la prendre ? Je ne m’étais jamais posé la question de savoir pourquoi il en était privé. La peur du chef ? La perte de son emploi ? La lassitude des combats perdus ? Écrasé, anéanti, immobile, apeuré, il ne ressent pas, ou plus, le besoin d’agir pour la chose collective de laquelle il semble avoir démissionné.

Le livre de Raffaele Simone, « Le Monstre doux » (Gallimard – 2010), que j’ai largement cité dans de précédentes écritures, décrit parfaitement cette nouvelle forme de domination qui dégraderait les hommes sans les tourmenter. « Isolés, tout à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, ces hommes remettent alors leur destinée à  un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d’assurer leur jouissance (…) et ne cherche qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Il ne brise pas les volontés mais il les amollit (…), il éteint, il hébète. »

Cette lecture, laissait entrevoir une évolution possible . Cet abandon de la liberté, cet abêtissement du peuple pouvait être réversible car, la volonté de ce pouvoir immense et tutélaire en était la seule responsable.

La lecture du « Discours de la servitude volontaire », un petit ouvrage magistral écrit en 1548 par Étienne de La Boétie, vient anéantir dans les catacombes de mes maigres certitudes toutes les ambitions visant à réveiller le monde, tout au moins, mes collègues, camarades, et les lecteurs, témoins d’une société en marche vers une redoutable inconnue.

Il serait donc inutile de refaire le monde ? De vouloir réveiller le peuple ? De lutter contre ce pouvoir immense et tutélaire ? La Boétie décrit par quelques phrases sans détour, les comportements coupables autorisant le règne des  tyrans par la servitude du peuple.

« Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté, qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien, et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté, mais bien gagné sa servitude …».

C’était en 1548 ! À cette même date, la révolte de la gabelle des paysans en Angoumois, Saintonge et Guyenne venait me rassurer sur la capacité des hommes, des Piteux, de s’élever contre l’injustice. Ils sont certes très minoritaires, car la répression est terrible. Par côté, les indifférents sont dépeints par La Boétie avec une certaine compréhension pour ne pas dire compassion.

«  Ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. Ils finissent par s’habituer au poison, celui de nous apprendre à avaler le venin de la servitude sans le trouver amer. Ainsi, la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ».

« C’est comme çà », disent-ils en silence en baissant les yeux. Le mécontentement silencieux devient une inertie coupable.

Pour la Boétie, « De cette première raison découle que, sous les tyrans, les gens deviennent aisément lâches et efféminés.  Les gens soumis n’ont ni ardeur, ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur, l’ardeur de la liberté qui fait mépriser le péril et donne envie de gagner….».

Ils ont perdu la conscience de la force collective tout occupé à leur distraction, concentrés sur leurs intérêts immédiats, incapables de s’associer pour résister, etc., etc. Heureusement la suite encourage :

«Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envie, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. »

Nous ne sommes jamais sûrs de gagner, mais nous sommes convaincus que les uns ne pourront pas s’en sortir sans les autres. La solution individuelle ne peut être que le fruit d’une « égoïsterie » coupable. Par contre au fil du texte, La Boétie sort de sa mansuétude pour dénoncer les parasites de la société en marche.

« Mais les gens soumis dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute bonne action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir. »

Aujourd’hui, dans le monde du travail, cet avachissement est organisé par la mise en concurrence entre collègues, par une évaluation individuelle qui les placent sous la tutelle de protocoles, de référentiels, de guides de procédure qui nivellent la pensée, qui assèchent le bon sens, etc. La perte de sens gagne tous les étages. Mais pour la Boétie, le pire sont ces rampants qui viennent s’agenouiller devant leurs maîtres.

« Ces misérables voient reluire les trésors du tyran ; ils admirent, tout ébahis, les éclats de sa magnificence ; alléchés par cette lueur, ils s’approchent sans s’apercevoir qu’ils se jettent dans une flamme qui ne peut manquer de les dévorer. »

C’est vrai pour le monde du travail, mais ça l’est aussi dans de nombreux compartiments de notre quotidien. En relisant cet extrait, il m’arrive de penser que cela pourrait aussi concerner cette population qui admire tout ébahie, les éclats de la magnificence de ce jeune président, alléchée par cette lueur, elle s’approche sans s’apercevoir qu’elle se jette dans une flamme qui ne peut manquer de la dévorer.

Ces gens là préfèrent se jeter sous le joug du bourreau que de se lever vers celui qui tend la main.

« Tel est le penchant du peuple ignorant, soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe. Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent ébahi de leur méchanceté qu’apitoyé de leur sottise. Car à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? »

Si je conjugue cet apprentissage à celui d’Alexandre Jardin qui tôt dans sa vie, a flairé avec horreur que « lorsqu’un individu doté d’une vraie colonne vertébrale morale s’aventure dans un cadre maléfique, il n’est plus nécessaire d’être le diable pour le devenir », alors Machiavel avait raison, « l’inertie du peuple devient la force des tyrans ».

Et donc, la servitude serait un état de nature de l’homme !  S’il en est ainsi, Rousseau avait donc raison en soutenant que « les uns ne peuvent s’agrandir qu’aux dépens des autres et de là naît la domination et la servitude ».

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Enfin, pour replacer cet état de nature de la servitude volontaire dans un contexte plus actuel, les mesures qui sont liées à la Covid-19 ne sont-elles pas l’exercice d’un pouvoir immense et tutélaire ? Le nouveau pouvoir immense et tutélaire ne serait-il pas l’œuvre de tous ces algorithmes que manipulent les géants du numérique pour que chacun avale le venin de la servitude sans le trouver amer ? N’y a t-il que des victimes et des bourreaux ?


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« Il est de la nature intelligible de l’homme de pouvoir par une décision se constituer comme sujet libre. La liberté n’est jamais acquise, elle est sans arrêt menacée. Elle doit toujours faire l’objet d’une lutte courageuse » (Emmanuel Kant, 1724 -1804).

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