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Le travail en question

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Billet de blog 24 mai 2010

La question n’est pas celle de la retraite mais du travail !

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Une fois de plus ce que Edgar Morin appelle la pensée en pièces détachées fait son œuvre à l'occasion du « débat » sur la retraite.

Guerre de chiffres autour du financement de ce que la grande majorité considère comme un « congé de fin de vie » venant récompenser un dur labeur.

Mise en avant, avec la compassion que montre paradoxalement pour les « bonnes victimes » une société de plus en plus dure, d'un critère aussi flou que la pénibilité.

Guerre de chiffres autour de ce qu'à droite on appelle un problème démographique et à gauche une question de redistribution des richesses.

Mouvements de menton et volonté affichée de tout faire pour que les « seniors » ne soit pas exclus du marché du travail et pour que les plus jeunes y accèdent le plus tôt possible.

Une seule question n'est pas traitée. Celle du travail . Ou plutôt celle de ce que notre société appelle le travail. C'est-à-dire un emploi, une fonction dans l'immense système productif qu'est devenu le monde.

Travail dont la raison d'être est la fabrication des marchandises dont l'utilité première n'est pas l'usage mais le support à l'accumulation du capital.

Travail qui constitue dans des sociétés d'individus transformés en « ressources humaines » leur moyen unique de gagner l'argent nécessaire à une consommation hétéronome et donc à leur survie.

Ce travail sous les contraintes conjuguées de la mise en concurrence généralisée et de la pression sur la productivité des activités non concurrentielles, est en voie de raréfaction, comme le montre les statistiques sur la durée réelle du travail, dans les pays « avancés » et ne sera jamais à la hauteur des besoins de la population dans les pays « émergents »[1]. On a donc, comme l'avait prédit dès 1951 Hannah Arendt, « (...) la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. [2]»

Comment se fait-il que la question du travail soit si rarement posée et qu'on puisse, en particulier à gauche, traiter des retraites sans en faire l'axe central du débat ? C'est que le travail, ce que certains appellent la « valeur travail », est aussi perçu comme un élément émancipateur, ce qu'il peut être. Mais il ne peut s'agir de cette activité contrainte enchainée à la marchandise et à la nécessité vitale qui se rapproche en tout de l' origine latine ( tripalium) du mot travail.

Le travail, vu comme émancipateur, est une activité qui contribue à la construction du monde, au vivre ensemble et dont la raison d'être est avant tout politique, sociale et écologique. Cela correspond à ce que Hannah Arendt[3] désignait par deux termes qui mériteraient d'être revisités : l'œuvre et l'action[4]. Le volume de cette vision du travail bien loin d'être en raréfaction est en pleine explosion sous la pression conjuguée des besoins sociaux et écologiques. Mais il ne s'inscrit que très partiellement dans le « travail marchand ».

Tout près de nous, en France, certains s'essayent à donner, à l'occasion du débat sur les retraites, une autre place au travail et au salaire. Ils ont du mal à se faire entendre dans un monde dominé par des chiffres qui remplacent toute réflexion et toute vision.

Premier exemple, l'économiste Jean Gadrey qui dans un article malheureusement peu commenté (peu lu ?), propose une autre approche ( Retraites et projections économiques : pour d'autres méthodes).

Qui sort « des projections de gains de productivité et de croissance sans limites » et se limite aux 20 prochaines années, et non les 40 proposées par le COR, qui « ne seront certainement pas dans la prolongation des 50 dernières ».

Qui part« d'estimations de volume de travail par secteurs et sous-secteurs en fonction d'évaluations des besoins sociaux, de bilans écologiques et sociaux, et de projets de réorientation de la production (processus, structures, localisation). »

Qui complète ces estimation « par des objectifs de répartition sociale des richesses économiques à 10 et 20 ans. Entre actifs et inactifs en fonction de leur poids relatif anticipé, entre femmes et hommes (tendre vers 50/50 et viser l'égalité professionnelle et l'égalité devant l'emploi), entre salaires et profits (70/30 ? Il faut en débattre), entre profits réinvestis et profits distribués aux actionnaires (revenir aux 3 % de la valeur ajoutée pour ces derniers ?), etc. »

Deuxième exemple, le sociologue Bernard Friot: cité dans l'entretien mené par Pierre Pichot avec le sociologue Lilian Mathieu et l'économiste Cédric Durant (Et maintenant, que faire?) et auquel j'ai consacré plusieurs billets sur mon blog. Cédric Durand présente ainsi l'apport de Bernard Friot.

« (...) une vraie bataille idéologique existe sur l'idée qu'il faudrait diminuer les droits à la retraite parce qu'on vivrait plus vieux. C'est le fameux dogme: la durée de vie s'allonge, on doit donc partir plus tard à la retraite. Face à cela, c'est Bernard Friot qui nous propose quelque chose d'important: la retraite, c'est toujours du salaire. C'est du salaire socialisé, et ce n'est pas payé pour des vacances, mais cela correspond aussi à du travail, à de l'activité qui est socialement utile mais non aliénée par le capital, et qui n'est pas mesurée. Et là, il y a un débat extrêmement important à avoir: qu'est-ce que c'est qu'être à la retraite? Si l'on prenait en compte tous les services rendus par les retraités, on aurait déjà une vision tout à fait différente.»

Passer de la question de la retraite à celles du travail et du salaire est exigeant. Cela nécessite de redéfinir ce que nous entendons par travail, ce que nous voulons que cela recouvre. Alors seulement nous pourrons traiter de ce qu'est et doit être la retraite. Travailler sur le travail nous impose de sortir de notre torpeur et de notre paresse intellectuelles...Les politiques n'y semblent pas prêts, les citoyens doivent prendre la main. Les éléments de réflexion existent...


[1] Voir mon billet : Durée du travail, réalité et idéologie

[2] Condition de l'homme moderne, Pocket/Agora, p. 38

[3]A qui j'ai consacré beaucoup de billets. Voir par exemple : Hannah Arendt et la Condition Humaine

[4] Voir ma série de billets sur le travail conclue par : Le travail aujourd'hui : point d'étape sur une réflexion

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