De la démocratie au danger de la « cheminocratie »

Je ne vais pas m’appuyer sur les grandes définitions philosophiques ou intellectuelles mais rester à mon niveau d’écriveur pour donner quelques notions personnelles de ce que je comprends par démocratie. Ci-dessous je vous rapporte mon histoire ou la démocratie des uns n’est pas forcément celle des autres. Pas si simple d’être démocrate !

NEGOCIER

Je ne sais si vous avez participé à de grandes négociations nationales pour représenter des centaines de milliers de personnes ? Ce fut mon cas à plusieurs reprises et ces expériences restent fortes de sens. La négociation est un art difficile car chaque partie se doit de faire un pas vers l’autre. C’est certainement pourquoi aujourd’hui on ne parle plus de négociations mais de dialogue social ou de concertation.
Avant la négociation, on travaille son dossier en imaginant tous les possibles, en discutant avec les gens qu’on représente, en donnant du relief aux points forts sans omettre de traiter les points faibles.
Les points forts sont ceux qui peuvent rassembler, ceux sur lesquels les deux parties peuvent s’entendre. Il faut les rechercher, les exprimer et les valider. A contrario les points faibles sont ceux qui divisent, ceux sur lesquels le compromis sera difficile, voire impossible. Lorsqu’ils sont identifiés il convient de trouver les arguments les plus factuels possibles pour démontrer combien ils iront à l’encontre du but recherché par les interlocuteurs. Il convient de relever leurs contradictions entre leurs mesures et leurs objectifs affichés pour négocier.

Une expérience

Lorsque par exemple j’ai participé aux négociations nationales sur la prévention des risques psychosociaux dans la fonction publique en 2013, ce fut un aller-retour incessant entre le réel et le possible.
La réalité, ce sont ces milliers de cadres à qui l’on demande des objectifs sans leur accorder les moyens de les atteindre. Ces injonctions paradoxales sont une source essentielle du risque psychosocial. Or, lorsqu’on veut réduire un risque, il faut s’attaquer aux causes. J’ai donc longuement argumenté pour que les interlocuteurs comprennent qu’on ne peut prétendre prévenir un risque en aggravant les causes qui l’engendre. Je savais que pour le gouvernement, donner les moyens aux cadres pour remplir leurs missions, c’était directement des dépenses nouvelles à financer. Le combat des mots fut long et difficile. Mais au bout de plusieurs mois d’échanges et lors de la toute dernière séance de négociation, le gouvernement finit par accepter d’introduire dans l’accord mon amendement : « Les employeurs publics doivent également s’assurer de l’adéquation entre les moyens et les missions. » (1)
Ce fut pour moi une grande victoire car cette adéquation nécessaire, entre les missions et les moyens, s’adresse à tous les employeurs de la fonction publique Etat, territoriale et Hospitalière. Sans elle, aucune chance de réduire le mal-être au travail, la violence, les stress, les burnout et toutes les conséquences de ce risque psychosocial majeur.
Bien sûr, je n’étais pas dupe des suites. Mais désormais, c’est au gouvernent de tenir son engagement et aux employeurs de le respecter car ils ont tous signé l’accord.

CONVAINCRE ou PERDRE !

Fort de cette conquête, mais aussi de toutes celles obtenues au cours de cette longue négociation, je me suis retourné vers ceux qui m’avaient mandaté pour leur rendre compte du résultat.
Pour cela j’ai exposé tous les points négatifs abandonnés par le gouvernement et tous les points positifs obtenus par la négociation. J’ai le sentiment d’avoir obtenu le maximum de ce qu’il était possible d’obtenir (du réel au possible). De plus, ce protocole d’accord est positif car il n’enlève rien mais apporte des plus.
En face de moi les délégués représentants toutes les régions de France, mandatés par leurs départements respectifs et par les syndicats de ces derniers. Le débat s’anime entre ceux qui reconnaissent le chemin parcouru et ceux qui considèrent que cet accord ne changera en rien la politique d’austérité du gouvernement à l’encontre des fonctionnaires. En fait ils ne croient pas du tout à l’adéquation entre les moyens et les missions.
C’est le moment de passer au vote sur le texte final ; 13 voix contre, 7 voix pour ! Le protocole est rejeté !

DEMOCRATIE ou ACCEPTER DE SE TROMPER ?

Je ne cache pas que sur le moment c’est un profond sentiment d’échec. Un trouble, des doutes, des envies de tout envoyer par-dessus bord, d’insulter le bon sens qui venait de s’exprimer, d’en vouloir à tous ceux qui n’avaient pas suivi le chemin de mes explications, de mes conclusions.
Quelques jours passèrent avant d’accepter cette expression démocratique et de la défendre par la suite. Il est vrai que je fus aidé en cela par les mesures d’austérité qui se sont succédées par la suite. Elles donnaient raison à ceux qui ne faisaient en rien confiance à des interlocuteurs qui signent la veille d’une élection pour faire le contraire le lendemain.
Cet exemple parmi d’autres, heureusement plus positifs, démontre combien il est difficile de rester démocrate lorsque les idées que l’on porte se trouvent en contradiction avec la majorité des gens que l’on représente. Mais dans ce cas d’espèce il faut bien reconnaître que la majorité avait eu raison et mon expérience me démontre que c’est toujours le cas !

Etre démocrate, c’est donc accepter d’avoir tort ?

Mais le plus insupportable certainement, c’est d’être la victime d’un artifice de démocratie. Le protocole pour la prévention des risques psychosociaux de la Fonction publique fut signé par tous les employeurs publics et par la quasi-unanimité des syndicats. Pourtant, les mois, les années qui passent démontrent que la démocratie exprimée dans cet accord ultra majoritaire est balayée par une autre démocratie parlementaire qui, sous prétexte d’intérêt général, torpille tous les intérêts particuliers.


La dangereuse « cheminocratie » !

Pour conclure par un sujet d’actualité, le statut des cheminots, négocié pas à pas durant des décennies par des représentants démocratiquement élus et mandatés, se trouve anéanti par les députés de la nouvelle majorité parlementaire élus démocratiquement par le peuple Français.
En balayant ainsi tous les résultats des négociations collectives menées par des représentants élus démocratiquement par les personnes concernées, le gouvernement et son parlement écrasent tout un pan de la démocratie représentative et sera peut-être contraint un jour ou l’autre de négocier directement avec la rue.


Il est facile de se tromper, mais beaucoup plus difficile de l’accepter. La preuve : le gouvernement et ses députés n’y arrivent pas !

 

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(1) Le protocole RPS Fonction Publique - Axe 1 - page 5

 

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