On les licencie, et ils se taisent!

Ce texte nous est parvenu par message électronique. Son auteur est ingénieur chez Texas Instruments, à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes). Plus de 300 postes qualifiés vont y être supprimés dans le cadre d'un plan de restructuration mondial. Dans ce document, cet ingénieur inquiet, qui souhaite garder l'anonymat pour éviter toutes représailles, décrit la «peur» et la «passivité» de ses collègues.

Ce texte nous est parvenu par message électronique. Son auteur est ingénieur chez Texas Instruments, à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes). Plus de 300 postes qualifiés vont y être supprimés dans le cadre d'un plan de restructuration mondial. Dans ce document, cet ingénieur inquiet, qui souhaite garder l'anonymat pour éviter toutes représailles, décrit la «peur» et la «passivité» de ses collègues. Comme anesthésiés par la nouvelle, ils semblent incapables d'agir collectivement. Notre ingénieur — il précise qu'il n'est pas syndicaliste –, se prend à rêver : «Et si, pour une fois, ils arrêtaient de consentir?»

 

«Je travaille dans une entreprise de high tech sur la Côte d'azur qui emploie 950 personnes. 342 ne feront plus partie des effectifs d'ici à la fin de l'année 2009. L'entreprise gagne énormément d'argent. Elle anticipe une baisse de son chiffre d'affaires en se séparant d'une bonne partie des employés de ce site. Cette entreprise internationale recrute en parallèle en Inde, à Bangalore. Mais ceci n'est pas le seul facteur explicatif de la baisse des effectifs en France. Alors que le site français a été instrumental dans la conquête d'un très gros client européen fabriquant de téléphones portables, une forme de protectionnisme américain s'est mis en place avec l'objectif de rapatrier aux US ces activités. On pourrait discourir longtemps sur les raisons de ces diminutions d'effectifs. Notons qu'elles étaient prévues de longue date bien avant la crise financière actuelle. Mais le propos ici est d'observer et de tenter d'expliquer les réactions de la population salariée.

 

Pour l'annonce du plan social, tous les employés ont été invités à se rendre dans la salle de restauration. C'est un endroit magnifique avec une des plus belles vues panoramiques de la Côte d'Azur. Le responsable français a fait un discours en annonçant pour la première fois les chiffres: une personne sur trois part. Le mode de fonctionnement de cette entreprise fait que toutes les informations circulent normalement sous forme de rumeur. Les employés savaient pertinemment que quelque chose se préparait. Ils n'en mesuraient pas l'ampleur. A cette annonce, la population présente dans la salle est restée silencieuse quelques instants. Une session de questions-réponses a suivi. Personne n'a montré d'indignation. On aurait pu se croire devant l'annonce du bulletin météo du prochain week end.

 

Un salarié a demandé si les personnes restantes après les licenciements auraient des augmentations.

 

Je crois que cette question en elle seule résume assez bien l'attitude des salariés:

  • Individualisme: «Une personne sur trois partira mais pas moi»,
  • Déni: «Cela ne peut pas arriver, les choses vont continuer comme à l'ordinaire, je vais avoir une augmentation comme tous les ans»,
  • Soumission et passivité: «Je montre au chef que j'accepte sans discuter ce qu'il me dit, je montre à quel point je suis un bon petit soldat bien obéissant.»

La population concernée est essentiellement une population cadre avec un niveau de formation élevé. On pourrait la croire autonome dans ses choix. Apparemment, cela n'est pas le cas. Pourquoi? Comment se fait-il qu'une partie de notre élite scientifique et technique soit aussi apathique?

 

L'individualisme est devenu une évidence dans la société française. Il est renforcé par le parcours classes préparatoires-grandes écoles de ces cadres. Enfin, l'entreprise elle-même force cette valeur dans la communauté de ses employés en demandant à chaque responsable de fournir la liste des meilleurs (top ten pour 10% les plus performants) et des plus mauvais (bottom ten pour 10% les moins performants) employés de son équipe. Cet état d'esprit imprègne les comportements. Après un ou deux ans dans ce microcosme, le positionnement dans ce classement devient un objectif avéré pour la plupart des employés.

 

Le déni est un bien mauvais compagnon dans le milieu professionnel. Ces salariés ont été en quelque sorte dressés pour occuper ces postes: de longues études sélectives, la promesse d'un emploi bien rémunéré, du statut social attenant, de l'appartenance à une élite, à une classe dirigeante. On leur a expliqué qu'ils devraient gérer et licencier des employés. Ils n'ont pas été préparés à être eux mêmes licenciés.

 

La soumission et la passivité sont le résultat d'un mode de fonctionnement grégaire. On entend souvent l'expression de «village gaulois» pour designer le nombre restreint de personnes gravitant dans un secteur pointu du high tech. Tout le monde se connaît. Il ne fait pas bon être la personne «qui crache dans la soupe». J'entends encore un collègue dire : «ce n'est pas dans notre culture». Cet effet est accentué par la localisation géographique de cette entreprise : en province, près d'un pôle technologique en pleine déroute actuellement. La province offre certes une qualité de vie agréable. Elle rend cependant impossible de vivre une journée entière sans croiser des personnes travaillant de manière directe ou indirecte pour cette entreprise.

 

De plus, la plupart des ingénieurs viennent de milieux sociaux favorisés et ont de ce fait une mauvaise connaissance du syndicalisme, des mécanismes mis en jeu et de la manière de se comporter dans de telles circonstances.

 

Certes le licenciement de centaines d'ingénieurs est un problème économique et social important. Les conséquences sur les emplois considérés indirects (certaines sociétés de services en informatique ont déjà commencé à licencier des employés) sont non négligeables. Malgré tout, ce qui me semble le plus inquiétant ici est le positionnement de ces salariés: leur absence d'assertivité et de vigueur face à une situation dramatique pour bon nombre d'entre eux. Il est plus que temps pour eux d'agir comme des adultes responsables, des salariés concernés et des citoyens impliqués. «Qui ne dit mot consent», dit l'adage. J'aimerais que, pour une fois, ils arrêtent de consentir.»

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.