La Commune, entre mémoire et histoire

La Commune de 1871 a suscité une belle littérature et nombre d’œuvre d’art. Quelques repères…

On l’a tuée à coups de Chassepot
A coups de mitrailleuse
Et roulée avec son drapeau
Tout ça n’empêche pas, Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte!

Eugène Pottier (1886)

 Les témoignages et les histoires de la Commune se sont multipliées au point de constituer une fabuleuse bibliothèque. La sélection suivante comporte donc une part d’arbitraire assumée.

Pierre-Olivier Lissagaray et Louise Michel restent les témoins les plus lus aujourd’hui. PO Lissagaray créée une université populaire avant la lettre à Paris, fonde une série de journaux républicains, se bat en duel avec un député bonapartiste, échappe de peu à la prison, s’exile et se rend à Paris le 18 mars. Journaliste, combattant jusque sur les dernières barricades, il réussit à échapper à la tuerie générale. Réfugié à Bruxelles, il publie son « Histoire de la Commune de 1871 » qui se caractérise par la rigueur de son information.

Sylvie Testud, dans le film de Solveig Anspach "Louise Michel, la rebelle" Sylvie Testud, dans le film de Solveig Anspach "Louise Michel, la rebelle"
Louise Michel fut institutrice. Ayant refusé de prêter serment à l’Empire, elle ouvre une école libre en Haute Marne.  Durant la Commune elle dirige une école dans le XVIII° arrondissement. Elle y organise une cantine pendant le siège. Elle s’engage physiquement dans les combats de rue. Condamnée à la déportation en Nouvelle Calédonie, elle soutient les Canaques. Rentrée en métropole, elle multiplie les conférences et les publications malgré trois emprisonnements.  Ses « Mémoires » et sa  « Commune. Histoire et souvenirs » sont émouvants.  

Le « Dictionnaire de la Commune » de Bernard Noël est paru à une date emblématique, le 18 mars 1971. L’ouvrage reste une référence incontestée. Il est régulièrement réédité. Bernard Noël est à la fois historien et écrivain. Il réussit à marier les deux métiers dans une œuvre dont la forme est celle d’un dictionnaire. Chaque entrée est rigoureusement sourcée et élégamment écrite.  Le lecteur est incité à se plonger dans l’histoire de la Commune en allant librement d’une entrée à l’autre.

Le 150° anniversaire de la Commune suscite de nombreuses initiatives. Nous avons dans la présente édition présenté celles des Amies et amis de la Commune et de l’Institut de Recherche et d’Etudes de la Libre Pensée ainsi que la biographie de Louis Rossel, par Nicolas Cadène.

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Depuis quatre ans, le Maitron et les éditions de l’Atelier préparent la parution de « La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’événement, les lieux ». coordonné par Michel Cordillot. Une trentaine de contributions accompagnées de 600 illustrations sont ainsi rassemblées dans un volume de 1400 pages. Elles traitent de tous les aspects : politique, militaire, économique, éducatif, culturel… Michel Cordillot (professeur émérite à l’université Paris-8) et Julien Lucchini (responsable « histoire » aux éditions de l’atelier) détaillent cette belle aventure éditoriale dans un échange mis en ligne par « Paroles d’histoire ».

Le livre propose notamment près de 500 biographies de communards. Tirées du Maitron qui en propose 17.500 ! Le fameux Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social est en accès libre. Il propose de multiples contenus complémentaires au livre. Une chronologie détaillée, des cartes interactives (clubs, élus, lieux de naissance, Communes de province, casernes et même… brasseries.  Une infographie interactive sur l’ensemble des 17 500 biographies. Une fabuleuse malle au trésor numérique !

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La mémoire a aussi une belle part. Subjective, empathique, voire esthétique… au-delà de l’histoire,  mais pas contre elle. L’un des meilleurs exemples est donné par Jean Vautrin et Jacques Tardi. En 1998, Jean Vautrin écrit un roman haletant et foisonnant : « Le Cri du peuple ». Ce fut le titre du journal dirigé par Jules Vallès pendant la Commune. On y retrouvait Gustave Courbet et Jean-Baptiste Clément. Le roman narre les aventures d’Horace Grondin, bagnard devenu policier, du serrurier « Fil de fer », de la belle chanteuse « Caf'Conc' »… Jacques Tardi reprend la trame du roman et publie chez Casterman de 2001 à 2004 une remarquable bande dessinée portant le même titre "Le cri du peuple".  

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"Le cri du peuple" aurait pu être le titre du puissant roman de Jean-Pierre Chabrol "Le canon Fraternité" (aujourd'hui disponible chez Omnibus). Chabrol parle de son livre dans un document archivé par l'INA. Cet ouvrage a connu un grand succès. Il fut un des principaux outils de la commémoration des cent ans de la Commune par la Ligue de l'enseignement. L'historien et critique littéraire Henri Guillemin est un de ceux qui en a parlé le mieux: "Huit cent soixante-six pages. Un " pavé ". Pourquoi pas, puisqu'il s'agit de la Commune ?... Chabrol s'est-il souvenu de l'avertissement placé par Lissagaray au seuil de son Histoire de la Commune de 1871, publiée à Bruxelles en 1876, c'est-à-dire cinq ans seulement après le drame : " Celui qui fait au peuple de fausses légendes révolutionnaires, celui qui l'amuse d'histoires chantantes, est aussi coupable que le géographe qui dresserait des cartes menteuses pour les navigateurs " ?... Un beau livre, ma foi ; et même un très beau livre. Du " populisme ", si vous voulez, avec ces surnoms faciles : " Poil-à-r'ssort ", " Passe-à-l'As ", " Moumoute ", " " Nous-les-Gueux " ; mais des pages que l'on n'oublie plus : la rencontre de Marthe et de sa mère (pp. 71-72), l'ouvrier fourbu qui fait un enfant de plus à sa femme (p. 729 : j'ai rarement lu quelque chose d'aussi enlevé et d'aussi poignant) et le vieillard qui se rappelle...; il vient de relire les lignes anciennes où il retraçait la façon dont ils s'endormaient après l'amour, Marthe et lui, adolescents, " sa petite main couverte par ma poigne, et ses doigts qui se glissaient vite vite entre les miens ; quatre furets..." Et il ajoute à son manuscrit cette simple ligne (il a quatre-vingts ans passés) : " La nuit dernière encore, ma main, doigts écartés, s'est refermée sur un vide en forme de menotte. " C'était dans un bel article publié par Le Monde en 1970 (pdf, 62.0 kB)

Raphaël Meyssan est l’auteur récent d’un roman graphique en trois volumes publié aux éditions Delcourt « Les damnés de la Commune ». Artiste habitant Belleville, il découvre la Commune en identifiant un de ses membres, Gilbert Lavalette, ayant vécu dans la même maison. Il construit son œuvre en sélectionnant et en mettant en récit des milliers de gravures de l’époque. A partir de ce premier travail, Raphaël Meyssan élabore une version animée de son roman. La mise en scène des gravures renforce le témoignage à partir duquel le film est construit : celui de Victorine Brocher. Celle-ci animait une boulangerie coopérative, perd un enfant pendant la Commune où elle est cantinière. Elle se cache ensuite un an dans Paris puis s’exile en suisse. Elle publie ses mémoires sous le nom de Victorine B. en 1909. Yolande Moreau lui prête sa voix.  

« Les damnés de la Commune » est en accès libre

Les damnés de la Commune | ARTE © ARTE

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