Réveil de l’Utopie. Peuple et cultures populaires

Un essai et un numéro de la revue « Hermès », rédigés par des compagnons de route de la Ligue de l’enseignement, mettent au cœur de leurs réflexions l’utopie et le peuple. Deux thèmes souvent traités au sein des Cercles Condorcet. Activités des Cercles.

 Décadi 10 fructidor, An CCXXVIII
Jour de l'échelle

Le Réveil de l’Utopie

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C’est le moment ! Plus que jamais, c’est le moment ! « Le Réveil de l’Utopie » est paru juste avant la pandémie.  Cet appel au volontarisme progressiste en reçoit aujourd’hui une confirmation. Plus que jamais l’avenir des êtres humains est entre leurs mains. Nous avons les moyens de construire un monde meilleur. Nous devons décider de le faire. La personnalité et l’œuvre des deux auteurs confortent leur appel. Bien connus au sein de la Ligue de l’enseignement, nous pouvons les qualifier de compagnons de route. Michèle Riot-Sarcey, l’historienne et sociologue des féminismes et des révolutions. Jean-Louis Laville, l’économiste et sociologue du monde associatif et de l’économie sociale et solidaire. Dans ce livre dense, ils décrivent au pas de charge l’essor du néo-libéralisme  et ses conséquences pour l’humanité. L’emprise de cette doctrine est mondiale, mais elle a des limites. Le néo-libéralisme est une idéologie construite, pensée par des théoriciens tels que Milton Friedman  et Friedrich Hayek. Il ne se limite pas à une doctrine économique centrée sur le profit. C’est une véritable conception de l’homme et de la société. Une anthropologie.  Imposée par la violence au Sud, par un réformisme brutal au  Nord, son succès n’était pas inéluctable. Et sa défaite est imaginable. Les libertés politiques et morales associées au premier libéralisme tendent à être écrasées par le néo-libéralisme qui est radicalement différent. C’est au nom d’une conception fausse du progrès, rabattu sur la croissance économique, que la démocratie est amputée, vidée de son sens et de sa réalité effective.

Michèle Riot-Sarcey et Jean-Louis Laville relèvent nombre d’actions, d’initiatives populaires qu’on qualifie d’utopiques. Leur existence même prouve la réalité de l’utopie ! Elles témoignent du retour de la volonté d’émancipation. L’essai est bref : 140 pages. Mais chaque page propose une piste, une expérience, une référence. Une définition est proposée d’emblée.  L’utopie est « une brèche expérimentale, collective, inspirée ou non de théories critiques, édifiées par des hommes et des femmes en rupture avec la société d’ordre et qui, suivant leur vision concrète d’une démocratie, imaginent un autre monde possible ». Chemin faisant, une réflexion sur le rôle des intellectuels prend corps. Condorcet est ainsi évoqué : le progrès ne peut être que celui de l’humanité construisant son propre bonheur.  A la suite d’une interrogation et d’une réappropriation de notre identité politique et culturelle avec « Une histoire populaire de la France » de Gérard Noiriel, nous voici invités à relever le défi de ce siècle… Construire l’utopie.

Le Réveil de l’Utopie. Michèle Riot-Sarcey Jean-Louis Laville Editions de l'Atelier 

Manifestation de travailleurs 1° mai. Manifestation de travailleurs 1° mai.

 

Peuple, populaire et populisme Hermès, La Revue 

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Les Cercles Condorcet inscrivent leurs initiatives dans l’éducation populaire. Ce qui implique une réflexion sur la notion même de peuple. La revue « Hermès », éditée par le CNRS, propose un numéro dédié : « Peuple, populaire et populisme ». Bien que datant de 2005, ce numéro se distingue par son actualité. Et sa richesse : la quasi-totalité des débats sur le peuple, les peuples, est traitée. On reconnaît l’exigence de qualité du directeur de la revue, Dominique Wolton, lui aussi compagnon de route de la Ligue de l’enseignement. La totalité du numéro est en accès libre sur le portail universitaire CAIRN. Il se compose de 26 articles. Nous les parcourons hardiment…

Parmi les thèmes traités, l’éducation populaire fait l’objet d’un bel article synthétique dû à une des meilleures spécialistes, Geneviève Poujol.  Une fois les fondamentaux remis en mémoire, nous pouvons nous attaquer à la question de la définition. Nous réclamons-nous du peuple souverain, révélé à lui-même lors de la Révolution française, incluant les classes sociales productives, du peuple ethnique, défini par ses origines, du peuple des prolétaires face aux classes possédantes ? Faut-il inclure d’une façon ou d’une autre toutes ces dimensions ? Le débat perdure depuis les Grecs anciens, du dèmos au populus. Rousseau repose  la question dans son Contrat social : qu’est-ce qui fait qu’un peuple est un peuple ? Kant se réfère à la médiation des lois juridiques. Hegel fait de l’État universaliste la fin du développement de l’Esprit. Marx voit dans le prolétariat la classe sociale qui, au travers de la lutte des classes, est à même de porter l’émancipation populaire. Le cas de la Communauté française de Belgique est éclairant à la fois par sa distance et par sa proximité.

Fête des paysans, 1550 - Pieter Aertsen Fête des paysans, 1550 - Pieter Aertsen
Autre thème majeur : qu’est-ce que la culture populaire, ou plutôt les cultures populaires ? Les métiers et les savoirs, les fêtes, les contes et légendes, les musiques et danses, les traditions aussi bien que les révoltes… Avec ses dénominations successives : folklore, arts et traditions populaires,  patrimoine ethnologique, et patrimoine oral et immatériel, finalement adoptée par l’Unesco. Nous naviguons entre redécouverte de la légitimité d’une mémoire populaire face à une condescendance hypocrite ou même à une hostilité sournoise.  Quelle reconnaissance pour ces cultures dans l’acte d’éducation populaire qui est un échange et non une leçon tombée du ciel ?  Nous avons récemment traité du sujet dans la présente édition.

Une image est mise à mal : celle d’une partition du monde en deux entités autonomes, qui opposerait une culture savante, acculturante et répressive, à une culture populaire dominée, mais authentique. Les échanges et reconnaissances mutuelles furent nombreux. L’ombre de Pierre Bourdieu plane sur la question. Dans un texte consacré à la « langue peuple » dans le roman français, Jérôme Meizoz souligne « De Romain Rolland à Barbusse, de Ramuz à Céline, de Berl à Guéhenno, de Marcel Martinet à Poulaille, de Claudel à Gide, les écrivains ont été amenés à prendre position à ce sujet ». Le peuple inclut la bourgeoisie et devient national. L’œuvre d’éducation de la III° République est décisive.  Tout comme le développement d’une culture ouvrière. Le peuple moderne est composé de paysans et de médecins, d’ouvriers et d’ingénieurs, d’employés et de webmestres… L’image prédominante aujourd’hui est celle d’une partition entre une caste mondialisée de 1% de la population face aux peuples qui en incarnent 99%.  

Raison présente. Publiée par l'Union rationaliste Raison présente. Publiée par l'Union rationaliste
Autre question : celle de la culture de masse dont les produits vendus (films, séries, musiques, artistes eux-mêmes…) font disparaître les œuvres réalisées dans les cultures populaires. Même si là aussi les frontières restent floues. Cette question est trop rarement traitée. Un bon exemple nous est donné par le numéro de "Raison présente"dédié "Culture de masse ou culture des peuples". Peut-être parce que « la culture populaire n'existe pas pour les cultural studies » nous dit Jan Baetens. « Les études culturelles parlent en effet anglais. On cherchera en vain un terme comme populaire. Cette omission paraît d’autant plus singulière que le champ des études culturelles a, jusqu’à nos jours, des liens très forts, historiques aussi bien que théoriques, avec l’étude, voire la défense de la culture populaire ».

Nous en arrivons, écrit Bernard Lahire dans un texte sur les distinctions culturelles, à « la lutte de soi contre soi : à détester la part populaire de soi ». Cette lutte n’existe pas seulement entre classes sociales, mais aussi entre individus d’une même classe. Dans cette réappropriation, la lecture de  « Le savant et le populaire » de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron est indispensable. Ils y pointent deux risques : le populisme d’une part, un beau mot à l’origine qui a fini par désigner la démagogie nationaliste; le misérabilisme d’autre part, qui réduit le peuple à ses franges misérables.

Nous avons à être au clair sur toutes ces dimensions si nous voulons affronter la question décisive de la société multiculturelle. Gilles Boëtsch pose le problème : «  La recomposition identitaire du peuple traditionnel par l’intégration plus ou moins acceptée des nouveaux membres issus de la décolonisation et de l’immigration provoque un double mouvement, d’une part une réaction identitaire nationaliste des extrêmes, et d’autre part un repli communautaire mettant en péril la communication et l’unité du peuple en provoquant des processus de rejet et d’exclusion ».

 Peuple, populaire et populisme Hermès, La Revue 2005/2 (n° 42)

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Manifestation du peuple biélorusse à Minsk pour l'organisation d'élections libres et démocratiques.
Août 2020. Photo: Regards sur l'Est 

 Activités des Cercles 

Le Cercle de l'Ariège invite à un café-philo le 10 septembre sur le thème "Peut-on vivre sans utopie ?".  La pertinence du "Réveil de l'utopie" est confirmée ! Le Cercle du Sénonais, dans le cadre d'un partenariat Handy'Art, présente le film "Hors normes" le 24 septembre. Son blog présente la saison conférences, cinés et théâtres / débats de septembre 2020 à avril 2021. 

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