Les controverses d’un Village français/Médiapart : entretien croisé sur la Résistance entre Claire Andrieu et Jean-Marie Guillon, mené par Sébastien Ledoux et édité par Bruno Doguet.

1. Sébastien Ledoux : Un débat existe aujourd’hui entre des historiens pour définir ce qu’a été la Résistance sous l’Occupation : une addition d’organisations ou, plus largement, tous ceux qui ont agi consciemment pour empêcher la réalisation des objectifs de l’occupant ou de Vichy (1). Comment vous situez-vous sur cette question qui a de nombreuses implications ?

Claire Andrieu : Les historiens et historiennes sont d’accord pour considérer que la collaboration active comme l’engagement résistant effectif n’ont concerné que deux minorités de la population. Le désaccord se situe sur l’interprétation à donner à la grande majorité des inorganisés, n’ayant milité de manière permanente ni dans un camp ni dans l’autre. Le conflit d’interprétation n’est pas anodin.

L’introduction du Dictionnaire historique de la Résistance dirigé par François Marcot s’ouvre sur ce débat et prend ce parti : la population française était dans son ensemble favorable à la Résistance et hostile à la collaboration. Les deux minorités –« collabo » et résistante– ne se font pas symétrie. L’une est isolée dans la nation, l’autre reçoit son soutien presque systématiquement. C’est grâce à ce vivier de résistants en puissance ou occasionnels que la Résistance organisée a pu croître et s’unifier. La poussée sociale de cette base en faveur de l’unité a été plus forte que les querelles de baronnies et de préséance entre organisations. C’est pourquoi on peut parler de la Résistance comme d’un « mouvement social » au sens sociologique du terme, c'est-à-dire une organisation qui repose sur la polarisation favorable de la population (2). Il n’y a donc pas lieu de donner instruction aux résistants d’être dans le peuple comme un poisson dans l’eau, selon la consigne donnée par Mao à ses troupes durant la Longue Marche, parce que la Résistance est par construction chez elle dans la population.S’il est nécessaire de faire l’histoire des organisations de la Résistance et d’étudier la genèse de l’unité, ce n’est pas suffisant. On risque de manquer la dynamique sociale de la Résistance, cet influx qui lui a permis d’échapper à sa condition de « minorité agissante », pour acquérir le statut de peuple en puissance.

Dans l’autre camp, la population est perçue comme favorable au régime de Vichy et à l’occupant. On s’appuie, pour le montrer, sur la réussite des politiques menées par ces dictatures. On en déduit par contrecoup une image des Français comme volontairement soumis, antisémites et xénophobes. Mais dans ce cadre d’analyse, la question de la dictature, dont le propre est bien d’imposer ses diktats, n’est pas posée. La question du hiatus possible entre l’Etat et le peuple n’est pas posée non plus. Le concept des « années noires », qui seraient donc noires dans toutes leurs dimensions, s’est ainsi imposé depuis l’après–68 jusqu’aux années 1990.

Jean-Marie Guillon : Réduire la Résistance à des « organisations » clandestines aux contours souvent flous, c’est reprendre une interprétation datée de la Résistance, proposée par des résistants eux-mêmes qui se voulaient une élite et entendaient se distinguer de la masse. C’est comme si, en histoire politique, on ne considérait que les cadres et les militants les plus actifs des partis en éliminant encartés, sympathisants et électeurs et si l’on séparait le politique du mouvement social, des cultures politiques ou des représentations.

La Résistance ne peut se concevoir que comme le processus dynamique qui entraîne dans la lutte de libération nationale qu’elle est fondamentalement des segments de plus en plus importants de la population, à partir de groupes ou d’initiatives de nature très diverse et inséparables du contexte régional (statut d’occupation, enracinements politiques, composition sociale, position par rapport aux centres de décisions et grandes voies de communication, etc.) et du contexte temporel, autrement dit des événements qui conduisent des individus à agir, et cette action peut être ponctuelle, en fonction des circonstances ou des sollicitations ou du statut professionnel, ou avoir une certaine permanence (3).

Si on limite la Résistance à ses formes organisées, alors les femmes en sont pour l’essentiel exclues parce que leurs façons de participer à la Résistance sont spécifiques, liées à leur statut social de l’époque (4). Ou bien ce serait affirmer qu’il n’y a pas de résistants en Corse sous prétexte que les organisations clandestines y sont très faiblement structurées, alors que la Résistance se construit sur d’autres canaux. Mais si l’on considère que la Résistance est un processus qui intègre des formes diverses d’action en fonction du registre de possibilités de chaque individu (et du milieu social, régional auquel il appartient), alors la Résistance peut être comprise comme un mouvement social total et elle prend sa réelle dimension. Ajoutons que cette conception de la Résistance répond aux avancées d’une discipline historique marquée par les apports des sciences sociales voisines.

2.  Cette scène située en novembre 1942 montre une grande défiance sur le terrain entre les résistants communistes et gaullistes alors qu’ils doivent s’unir, mais également les suspicions de trahison entre les communistes en interne. Cela vous parait-il bien résumer le contexte de l’unification des mouvements résistants à cette période ?

Jean-Marie Guillon : Étant donnée la date, le lieu, l’attitude des participants (communistes en particulier), la scène manque de crédibilité et plaque maladroitement les contacts ponctuels qui ont pu avoir lieu entre résistants non communistes et communistes. À l’automne 1942, l’unification de la Résistance concerne d’abord les mouvements de résistance non communistes en zone non encore occupée sous l’égide de Jean Moulin, représentant du général de Gaulle. La création en octobre d’un comité de coordination aboutit, un mois après, à celle des Mouvements unis de la Résistance. Mais non communistes ne veut pas dire gaullistes. Cette représentation binaire correspond d’autant moins à la réalité qu’elle nie l’autonomie de la Résistance intérieure et la diversité des organisations qui la composent, y compris lorsqu’elles rallient la bannière de la France Libre. De plus, tout un pan de la Résistance, le plus souvent lié aux services britanniques, reste à l’écart et va se trouver renforcer fin 1942 par la Résistance giraudiste.

Quant au PCF, il n’est pas alors dans un rapport de force favorable vis-à-vis des mouvements et de Londres. Fortement réprimé, il sort avec peine de son isolement, ses filiales sont balbutiantes (les FTP), vides de militants (le Front national, sauf lieux particuliers) ou en devenir (la CGT clandestine). Il tente de se faire reconnaître et surtout de se procurer les moyens qui lui manquent en armes et en argent, quitte d’ailleurs à faire de l’entrisme dans les mouvements ou les groupes liés aux Britanniques. En dépit des quelques rares tracts communs avec les mouvements (en région lyonnaise en particulier), le rapprochement est loin d’être général. Il s’accélère à partir du moment où le débarquement en Afrique du Nord et l’émergence de la Résistance giraudiste conduisent la France libre, son représentant en France (Jean Moulin) et les mouvements de résistance, de plus ou moins bon gré, à admettre dans la coalition qu’ils construisent les organisations et courants politiques, ce qui aboutit au CNR et aux premiers comités de coordination d’une Résistance qui, loin d’être unifiée, n’a jamais été aussi diverse dans ses composantes.

Claire Andrieu : La Résistance française s’est distinguée pour avoir mené à bien un processus d’unification dans le respect du pluralisme. Pour diverses raisons, les autres Résistances nationales n’ont pas atteint le même degré d’unité (Belgique, Danemark, Pologne, Grèce), ou l’ont atteint par élimination d’une tendance rivale (Yougoslavie). L’Italie se rapproche du cas français mais la Résistance n’y a concerné que la moitié nord du pays. L’idée de montrer à l’écran le processus d’unification sur le terrain est donc judicieuse. Le mouvement centripète a commencé dès 1941, quand les premiers mouvements de zone sud ont fusionné. Il s’est poursuivi en 1942, par exemple en mai-juin 1942, avec la tentative de création d’un Comité national de la Résistance, une préfiguration du Conseil national de la Résistance, qui aurait réuni comme le futur CNR les mouvances résistantes, syndicales et partisanes mais sans les communistes. Mais le projet n’a pas été soutenu par Jean Moulin. Quant au PCF, il se concentrait alors sur la « lutte armée », une politique d’attentats censés soulager le front soviétique.

Ce sont les événements de l’automne 1942 qui ont relancé la dynamique unificatrice au niveau des états-majors résistants. En mécontentant à la fois la France libre et l’URSS, la stratégie anglo-américaine les a rapprochés. Le refus américain d’ouvrir un second front en Europe, puis, en novembre, le débarquement en Afrique du Nord française sans que de Gaulle soit autorisé à s’y rendre ont accéléré le mouvement. Sur le territoire métropolitain, le début des réquisitions de main d’œuvre en vue du travail en Allemagne a aussi contraint le Parti communiste à sortir de son isolement armé pour défendre les ouvriers. En novembre, le PCF a relancé sa politique de « Front National » ouvert à tous, qu’il avait mise en sommeil après l’invasion de l’URSS.

L’unification fut l’occasion de tensions sans fin, que ce soit à l’échelle nationale, départementale ou locale, jusqu’à la Libération. L’important était cependant que le théâtre de la dispute fût reconnu comme nécessaire et légitime, et que les rivaux et adversaires y reviennent sans désemparer. Les leaders de la Résistance auraient déserté cette arène démocratique si une pression populaire et trans-partisane ne s’était exercée en faveur de la reconstitution de la nation. La « Realpolitik » des états-majors gaulliste et communiste n’aurait pas suffi à imposer l’union aux chefs de la Résistance intérieure. Dans la France résistante, nation obligeait.

 

3.  Cet extrait s’inspire d’un fait historique : le défilé de maquisards, le 11 novembre 1943, à Oyonnax. Quel rôle a-t-il eu dans l’histoire de la Résistance ?

Jean-Marie Guillon : Hors sa région, il a été faible. On en trouve peu d’échos dans les éphémérides tenues alors. La radio de Londres n’y fait allusion qu’en février 1944, dans un contexte particulier, où la France combattante tente de convaincre les Britanniques d’armer la Résistance intérieure à l’égal de l’aide qu’ils apportent aux résistants yougoslaves. Oyonnax, comme bientôt, et plus encore, les Glières, apporte en quelque sorte une preuve de l’existence en France d’une armée clandestine. Les Anglo-Américains vont enfin commencer à faire parvenir des parachutages d’armes significatifs au printemps 1944. Quant aux Allemands, ils s’inquiètent dès avant le 11 novembre 1943 des concentrations maquisardes, en particulier dans l’ancienne zone d’occupation italienne (dont l’Ain faisait partiellement partie). Ils s’attendent depuis l’été à un débarquement bénéficiant d’un fort soutien populaire, ce que la libération de la Corse a confirmé en septembre. Les premières grandes opérations de répression contre les maquis sont alors prises en main par la Wehrmacht, car les forces vichystes (gendarmerie et GMR) –auxquelles elle avait dévolu ce rôle– ont montré leur inefficacité. C’est pourquoi, police et gendarmerie n’étant pas fiables, les Allemands commencent à armer la Milice de Darnand, dont le rôle sera de suppléer aux forces de l’ordre. Car, les occupants n’ont aucune illusion sur l’attitude des Français. L’ensemble des manifestations que le pays connaît le 11 novembre 1943 le leur confirme. En effet, outre quelques autres défilés maquisards ailleurs – mais sans photos –, la journée a été marquée par un arrêt de travail d’une heure très suivi, de nombreux rassemblements dans les villes et les villages et d’encore plus nombreux dépôts de gerbes. Cependant, pour mesurer le degré d’hostilité à l’égard des Allemands et le soutien explicite à la Résistance, c’est vers d’autres manifestations qu’il faut se tourner, en particulier, les cortèges de plusieurs centaines de personnes qui, un peu partout en France, suivent les cercueils de résistants abattus par les occupants : ces cortèges et ce qui les entoure (pavoisement, « villes mortes », gerbes) « sont les signes visibles de la reconstruction de l’identité nationale qui s’opère [...] autour de la Résistance » (5).

Claire Andrieu : Malgré l’interdiction de toutes les manifestations, en zone nord comme en zone sud, des centaines de petites manifestations patriotiques ont eu lieu sous l’Occupation sur tout le territoire. Depuis 1941, la France libre appelait sur les ondes de la BBC à manifester pour le 11 novembre et le 14 juillet à une heure dite. D’année en année, ces manifestations ont pris de l’ampleur. En zone nord, les Allemands avaient spécifiquement interdit de célébrer leur défaite de 1918 et supprimé le jour férié. La première grande manifestation résistante est d’ailleurs celle du 11 novembre 1940. En 1943, devant l’ampleur prise par les manifestations du 14 juillet, le  gouvernement de Vichy supprime à son tour le jour férié du 11 novembre. Ce jour-là, les monuments aux morts sont fleuris dans des dizaines de villes et de villages, soit furtivement, soit au cours d’un rassemblement plus ou moins important. Des centaines d’arrestations s’ensuivent, dont la presse anglo-saxonne, le New York Times notamment, se fait l’écho, avec quelque exagération: « 800 morts annoncés dans des émeutes en France; des affrontements marquent les cérémonies anniversaires de l’Armistice de 1918 » (NYT, 12 novembre 1943).

Il y eut plusieurs défilés militaires de maquisards du type de celui qui eut lieu à Oyonnax pour ce 11 novembre, mais celui d’Oyonnax est resté mémorable pour plusieurs raisons. Il a été photographié et filmé et ses images ont été reproduites dans la presse clandestine. En outre, la tenue vestimentaire des maquisards avait été particulièrement soignée, pour faire pièce à la propagande vichyste et allemande selon laquelle les maquisards n’étaient que des "bandits" et des "terroristes". On a dit que Churchill en aurait été impressionné et que l’exemple d’Oyonnax aurait contribué à le décider à amplifier le parachutage d’armes aux maquis. Le débat sur l’armement de la Résistance française n’était pas nouveau, mais il franchit en effet une étape en janvier 1944 avec la réunion provoquée par Churchill qui convoqua les cadres de l’état–major interallié pour entendre Emmanuel d’Astier, commissaire à l’Intérieur du Comité français de la Libération nationale. L’accroissement des parachutages d’armes y fut décidé.   

4. Le patriotisme a-t-il joué selon vous un rôle de creuset pour la Résistance ou s’est-elle constituée sur d’autres références que la défense de la nation ?

Jean-Marie Guillon : Le patriotisme est fondamental dans un mouvement de libération nationale dont l’objectif premier est de chasser l’occupant. Jamais il ne s’est si bien porté, tant dans une population qui aspire à cette libération, même si elle ne participe pas à la lutte, que dans la Résistance elle-même. Les communistes ne s’y sont pas trompés, qui, dans leur propagande, s’en font les champions. Même si la Révolution est en perspective, elle passe après la défense de la Patrie, et pour des raisons souvent plus profondes que la seule tactique politique.

Cependant, si le patriotisme est un dénominateur commun, il n’est pas suffisant, puisque les vichystes ou les collaborationnistes le revendiquent. Il faut donc qu’il soit associé à d’autres facteurs pour conduire au soutien à la Résistance et, plus encore, à l’engagement dans la Résistance. Laissons de côté les qualités personnelles, le contexte (familial, professionnel, etc.), les événements (le STO) qui, eux non plus, ne sont pas suffisants seuls, pour nous en tenir à ce qui relève de la culture politique élémentaire. Certains résistants, en zone occupée en particulier, sont des nationalistes qui ne conçoivent pas une collaboration avec « l’ennemi héréditaire ». Les dissidents de Vichy, du colonel Groussard en 1941 aux militaires de l’armée d’armistice fin 1942, viennent grossir les rangs de la Résistance sur ces bases et en référence à la « France éternelle ». Les catholiques et les protestants puisent dans leur histoire des justifications à leur engagement. Les communistes lient la lutte patriotique à la défense de la « patrie du socialisme » et à l’antifascisme. D’autres à gauche partagent l’antifascisme et le souvenir douloureux de la Guerre d’Espagne. La plupart des résistants participent du patriotisme républicain qui lie de façon étroite la Patrie, la Nation, la République et les principes qu’elle incarne. Ils s’inscrivent dans une lignée qui a pour fondement originel le combat de la Révolution Française contre « les tyrans » et s’étend, les commémorations du 11 novembre 1943 le prouvent, à la « Guerre du Droit » de 1914–1918, même s’ils en sont sortis écœurés. Ce qu’écrit Daniel Bénédite, socialiste de gauche, à Varian Fry dont il était l’adjoint et que le régime de Vichy vient d’expulser pour son aide aux réfugiés, est significatif :

« Nous étions pacifistes, internationalistes, nous pensions à la France comme un beau pays, agréable, sans plus et, dès le lendemain de la défaite, nous nous retrouvons plus patriotes que les patriotes, associant spontanément la cause de la liberté à celle de la France, héritiers, comme naturellement des "vieux" qui eux aussi se retrouvaient comme nous dans les mauvais jours : les sans-culottes, les quarante huitards, les communistes, liés aux Saint-Just, aux Blanqui et aux Jaurès » (6).

Claire Andrieu : La discussion sur les motivations prend parfois un tour taxinomique. Cette résistance-là serait plus patriote et celle-ci plus politique. La recherche du sens risque de céder la place à un tableau des classifications qui s’avère assez vain à l’expérience. La nation n’est-elle pas une politique quand elle est occupée ? La démocratie n’est-elle pas une politique quand l’occupant impose un régime totalitaire et raciste ? La question de savoir si l’engagement résistant est d’ordre national ou antinazi n’a qu’un sens limité. La guerre d’agression, l’annexion de territoires et l’oppression des peuples non germaniques étaient inhérentes au programme nazi. De Gaulle, qui avait lu Mein Kampf dans le texte, était aussi patriote qu’antinazi. Les mots n’ont qu’une valeur relative si l’on ne se réfère qu’à eux. Le Maréchal Pétain et ses serviteurs se pensaient aussi comme défenseurs de la Patrie, et le discours antinazi du PCF avant–guerre ne l’a pas empêché d’obéir aux logiques du pacte germano-soviétique. Le creuset de la Résistance est fait de ruisseaux divers, mais le sens est venu de sa réalisation finale dans la clandestinité, un édifice démocratique et pluraliste combattant pour une France libérée.

5. Les propos du résistant Bériot, devenu sous-préfet de Villeneuve, que celui-ci adresse à sa population en septembre 1944 indiquent la construction par les autorités dès la Libération d’un récit gaullo-communiste autour d’une France résistante. Ce discours est-il alors fréquent et largement partagé ?

Claire Andrieu : A quoi sert un discours, sinon à entraîner l’auditoire dans une direction ? Imagine-t-on de Gaulle en août 1944 à l’Hôtel de Ville de Paris, commençant par un « Français, vous êtes des veaux ! » ? Les responsables de tous niveaux avaient à calmer les ferments de guerre civile –l’épuration avait commencé avant que les cours de justice aient eu le temps de se mettre en place- et à faciliter le retour à la République. Les citoyens français étaient capables de percevoir la valeur performative de ces discours ainsi que leur force d’entraînement quand le style et l’émotion étaient au rendez-vous. Chacun savait que les résistants se comptaient sur les doigts des mains en 1940 et que la défunte IIIe République n’était pas un régime sans reproche. Comme de Gaulle l’a dit dès les premiers jours de la Libération aux représentants du CNR : « Il y a la Résistance, Messieurs, mais il y a la Nation. Ensuite il faut que la Nation sente que la Résistance l’exprime, car on n’impose pas ses idées à la Nation, c’est elle qui vous les impose ». Aurait-il fallu inciter la Nation à se sentir vichyste ?

Faut-il aujourd’hui enseigner que le gouvernement de Vichy a représenté la Nation ? C’est une question que l’on se pose lorsqu’on lit les manuels actuels de Terminale. Le « résistancialisme » y est dénoncé, avec comme définition « mythe, bâti et diffusé par les gaullistes et les communistes selon lequel les Français auraient massivement résisté durant la Seconde Guerre mondiale ». Les discours à valeur performative du passé sont donc pris désormais au pied de la lettre. Entre la dénonciation de la mémoire d’un fait et la dénonciation du fait lui-même, la frontière peut être ténue. Il est curieux de constater que le terme de résistancialisme, passage obligé de l’histoire aujourd’hui enseignée, est directement issu du vocabulaire des épurés de la Collaboration. Avec cette petite différence que le résistancialisme s’écrit maintenant avec un « c » alors qu’en 1946, il prenait un « t ». Il était forgé sur le modèle d’un autre néologisme,  « l’existentialisme », qui encourait également le dédain des ex-collaborateurs. Dans une certaine mesure, le concept de « résistanc/tialisme » légitime la mémoire vichyste des années noires [Nous renvoyons les lecteurs à la première controverse entre Pierre Laborie et Henry Rousso portant en partie sur le « mythe résistancialiste »].

Jean-Marie Guillon : Le discours doit être rapporté d’abord à une forme rhétorique dont personne, ni l’orateur, ni les auditeurs, n’est dupe, et, d’autre part, au réel contexte unitaire du moment. La Libération a recouvert les très fortes tensions internes entre résistants (intérieur/extérieurs, communistes/non communistes, politiques/militaires, etc.), tensions qui ne tarderont pas à ressurgir. La population était très majoritairement hostile aux Allemands et aspirait à ce qui est véritablement pour elle une libération. Son soutien à la Résistance et à celui qui en est l’incarnation est réel et massif. L’attentisme, dont on use et abuse à propos de son attitude, ne renvoie pas à une sorte de non choix entre Alliés et Occupants ou entre Vichy et De Gaulle, mais au dilemme : faut-il attendre la libération des Alliés ou y participer ? Tous les efforts des diverses composantes la Résistance ont été depuis des mois de convaincre le maximum de gens de s’engager activement dans la lutte quand on ferait appel à eux. La mobilisation massive qui a suivi le débarquement du 6 juin en a d’ailleurs résulté.

Le pseudo « récit gaullo-communiste » est une invention qui relève de la même sorte de chimères à la mode que les « vichysto-résistants » [Terme forgé par Denis Peschanski pour désigner ceux qui se sont engagés dans la Résistance contre l’occupant allemand tout en soutenant le régime de Pétain (7)]. Il y a un récit communiste qui appartient à la reconstruction idéologique et historique propre à la culture du PCF et qui est dans la continuité du discours tenu dans la clandestinité, mais pas plus que la geste gaullienne, il n’invente une France toute entière résistante. Il n’y a pas une « mémoire » de la Résistance intérieure non communiste, mais des mémoires, et la version gaullienne n’y est pas majoritaire. Comme toujours le parisiano-centrisme ignore les mémoires régionales qui, compte tenu de l’atomisation de la France d’alors, sont pour le moins diverses. La littérature de l’époque est plutôt très critique vis-à-vis de la Résistance et indulgente à l’égard de ceux qui n’en ont pas été ou qui lui étaient hostiles, en même temps qu’elle dépeint volontiers les veuleries du temps (8). Bref, réduire les représentations de la période à deux seules options, et plus encore en faire un pot commun, est une fadaise.

6. On reproche régulièrement à la Résistance d’avoir construit son histoire sur des mythes plutôt que sur des faits historiques. Comment réagissez-vous par exemple à l’étude du maquis de Glières, lieu symbolique de la Résistance, dont les faits d’armes contre les Allemands auraient été largement surévalués selon un ouvrage récent (9) ?

Claire Andrieu : En prenant au pied de la lettre l’expression « la bataille des Glières » et en la réduisant aux événements du 26 mars 1944, il peut sembler, en effet, que les faits d’armes du maquis des Glières aient été surévalués. Le 26 mars 1944, c’est plutôt d’un repli héroïque qu’il s’agit, de plusieurs centaines d’hommes qui avaient réussi à tenir devant les offensives des troupes de Vichy, mais qui n’avaient pas les moyens de résister aux bombardements de la Luftwaffe et aux armes lourdes de la Wehrmacht. Le repli peut être qualifié d’héroïque car il s’est déroulé dans des conditions physiques extrêmes et dans le cadre d’une chasse à l’homme de plusieurs jours, au terme de laquelle près de 120 hommes ont été tués, torturés à mort ou déportés sans retour en camp de concentration, sans compter une centaine d’autres emprisonnés ou envoyés de force au STO en Allemagne. On ne peut pas non plus extraire de l’histoire de la bataille des Glières, les batailles individuelles menées par les maquisards prisonniers dont le corps a servi de champ de bataille à des soldats et policiers allemands aidés de miliciens français, puis à des gardiens de camps allemands.

En concentrant l’attention sur la déformation mémorielle touchant une journée de l’histoire du maquis des Glières, on risque d’oublier que ce maquis est le premier à avoir fait l’objet d’une bataille radiodiffusée entre la France libre sur les ondes de la BBC et le Vichy collaborationniste sur celles de Radio-Paris. Son existence a donc pris une valeur symbolique dès le mois de février 1944. On risque aussi, dans cette démarche hypercritique, de laisser ignorer que le maquis des Glières s’est recréé grâce au soutien des populations civiles. Ce maquis et d’autres ont contribué à l’avance beaucoup plus rapide que prévu des armées alliées et française dans les Alpes et le couloir rhodanien en août 1944.

Jean-Marie Guillon : Je ne peux que reprendre ce que j’ai écrit en 2014 dans la postface de la réédition du témoignage des survivants du maquis des Glières (10) : La remise en question de la Résistance et des résistants est le fait de quelques milieux qui suivent et flattent un « air du temps » où le soupçon prévaut vis-à-vis de presque tout. [] Ce qui est recherché, c’est de faire croire que les résistants et leurs chefs auraient créé le mythe d’une France unie et héroïque pour mieux « dissimuler des vérités troublantes » et pour complaire à des Français qui « n’éprouvaient pas le désir d’entendre des vérités déplaisantes dont ils connaissaient la teneur » (11). C’est là le fond de la thèse du « mythe résistancialiste », qui sévit désormais jusque dans les manuels scolaires et qui, comme l’a montré de façon limpide Pierre Laborie, constitue une adaptation de ce que les rescapés du pétainisme avaient brocardé après la Libération. Resurgissent avec cette thèse la fable de l’« héroïsme inventé » et, selon la même analyse, celle des « cadavres dans les placards », qui sous-entend « que la Résistance avait des choses à cacher » (12). [] Le récit qui a été fait jusqu’ici de l’affaire des Glières relèverait donc de l’histoire pieuse, d’un légendaire dont l’un des principaux jalons serait Glières, première bataille de la Résistance. C’est ainsi qu’une très récente histoire de la Résistance, présentée comme de référence, conclut tout le passage qui concerne ce maquis par cette affirmation qui se voudrait renversante et sacrilège : Glières ne fut pas une bataille (13), comme si la plupart des témoins et historiens n’avaient utilisé l’expression « bataille des Glières » que dans le sens de bataille rangée ! Comme si le mot bataille devait se prendre au premier degré (la Résistance n’aurait, dans ce cas, jamais livré aucune bataille…) ! Autrement dit : la « bataille des Glières » n’aurait été qu’une invention... Le même ouvrage nous apprend que les maquisards auraient rejoint le plateau pour « se cacher » (14) ? [] Peu importe d’ailleurs le contexte puisqu’il ne s’agit pas d’expliquer, mais de réduire l’événement en deçà de ce qu’il a été. On peut porter un jugement critique – mais cela a été fait dès l’époque, souvent et par des acteurs qui avaient toute légitimité pour le faire – sur la concentration des Glières et sur les illusions qui l’accompagnent, mais pourquoi en dénaturer le sens par des jugements définitifs reposant sur des raccourcis contestables ? Pour se démarquer de la « légende » ? Mais qui peut croire que la « vérité » des Glières se trouve dans ces reconstructions mesquines, et, en tout cas, s’y trouve davantage que dans le récit de 1946, y compris dans ses dimensions épiques ?

7. Existe-t-il pour vous une spécificité de la Résistance française par rapport à d’autres mouvements analogues dans les pays qui ont connu l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Jean-Marie Guillon : Si l’on s’en tient aux luttes de libération nationale que sont les résistances dans l’acception française, les contextes politiques, sociaux, culturels, d’occupation et de répression sont si divers et les chronologies si décalées qu’il faut faire attention à ce que l’on retient comme particularités. Comment comparer la Résistance en Italie, fasciste depuis 1922, pays agresseur, connaissant un retournement en 1943 avec un mouvement de libération nationale important, mais tardif, et la Grèce acculée d’emblée par un régime d’occupation très dur par la même Italie et l’Allemagne ou la Yougoslavie déchirée par des conflits ethnico-religieux qui servent de substrats aux divers camps ?

La comparaison ne peut porter que sur les formes de réaction sociale et d’organisation de la Résistance et sur le degré d’adhésion de la population à ce combat. Dans les colloques « La Résistance et les Français » que nous avions organisés entre 1993 et 1997, particulièrement ceux de Bruxelles (La Résistance et les Européens du Nord, 1994) et d’Aix-en-Provence (La Résistance et les Européens du Sud, 1997) (15), nous avons pu mesurer le fossé qu’il y avait entre les cultures en matière de résistance, des actes d’incivilité apparaissant en Norvège comme de « la » résistance, alors qu’en France ou en Italie, la désobéissance était, sinon la norme, du moins une attitude banale, et encore plus pendant cette période. Certaines historiographies ont ouvert la voie dans une compréhension anthropologique et sociale de la Résistance, ainsi en Italie où a été soulignée très tôt la spécificité des attitudes féminines (le « maternage » des hors-la-loi) ou l’apport des ruraux (la protection des aviateurs alliés abattus). Les maquis français, qui concernent principalement la moitié sud du pays, se rattachent au « modèle » de l’Europe du Sud16), que l’on a pu insérer dans une histoire longue du « banditisme » rural et social. Mais l’une des particularités de la France est l’adhésion de la majorité de la population à ce que représente « la » Résistance, d’où le soutien dont elle jouit à la Libération (le régime de Vichy n’ayant plus aucune base) et l’absence de guerre civile, à la différence de l’Italie ou des pays des Balkans.

Claire Andrieu : Le jeu des différences et des ressemblances peut être biaisé par la connaissance privilégiée que l’on peut avoir de l’un des termes de la comparaison. Sous réserve, donc, de regards croisés mieux aiguisés, il semble que la Résistance française ait bénéficié d’un concours de circonstances exceptionnel. Ces circonstances ont eu un caractère contingent, conjoncturel, mais aussi structurel. Le facteur premier s’inscrit dans la longue durée de l’histoire de France : la formation d’un Etat-Nation depuis l’époque moderne, avec le coup d’accélérateur donné par la Révolution française. En 1940, la République une et indivisible faisait partie de longue date de la culture citoyenne. Le soulèvement armé aussi, avec les soldats de l’An II, Valmy, les francs-tireurs de 1870 et le lion de Belfort. Les écoliers de la Troisième République avaient intériorisé ces valeurs quand l’histoire a semblé se répéter une troisième fois. Le cadre de l’analyse était déjà là.

C’est sur ce fond national séculaire que la Résistance a pris son essor. C’est aussi dans ce terreau qu’une personnalité hors du commun a pris racine et s’est imposée comme le chef de la Résistance extérieure et intérieure. Ce fut une autre chance pour la construction de la Résistance, que d’avoir disposé de ce héraut de stature internationale, à nul autre pareil parmi les exilés ou les résistants de l’intérieur des autres pays. Et la dernière chance de la Résistance, ce fut paradoxalement Vichy et l’Alger de Darlan, à l’existence provocante. Il fallait d’urgence montrer que Vichy n’était pas la France, et que la France libérée ne serait pas vichyste. Démentir au plus vite cette double défiguration.


(1) Voir Olivier Wieviorka qui limite la Résistance aux organisations (Histoire de la Résistance 1940-1945, Perrin, 2013) et à l’opposé François Marcot qui intègre à la Résistance un deuxième cercle beaucoup plus large qu’il nomme une « Résistance –mouvement sociale » (cf. sous sa direction le Dictionnaire historique de la Résistance chez Robert Laffont, paru en 2006, et plus récemment son article « Comment écrire l’histoire de la Résistance ? », Le Débat, 5/2013, p. 173-185).

(2) Voir Claire Andrieu, « La Résistance comme mouvement social », dans M. Pigenet et D. Tartakowsky (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France, du XIXème siècle à nos jours, La Découverte, 2012.

(3) Voir les articles du Dictionnaire historique de la Résistance (François Marcot, Christine Lévisse-Touzé et Bruno Leroux dir., Robert Laffont, “ Bouquins ”, 2006) et le dossier « La Résistance », Historiens & Géographes, n°430 et 431, 2015 (notamment F. Marcot, « Résistance et population », article paru d’abord dans Le Débat n°177, novembre 2013).

(4) Voir J.-M. Guillon, « Les ménagères, du combat quotidien à la Résistance » dans L’engagement et l’émancipation (Patrick Harismendy et Luc Capdevila, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 279-294).

(5) Pierre Laborie, article « Enterrements », Dictionnaire historique de la Résistance déjà cité, p. 930.

(6) Extrait de la première lettre que Bénédite adresse à Fry, le 20 septembre 1941 (voir ses souvenirs à paraître fin 2016, De Varian Fry au Débarquement en Méditerranée. Marseille-Provence 1940-1944. Un chemin vers la liberté, Paris, Éditions Kiron).

(7) [Voir sur ce sujet la thèse de Johanna Barasz « De Vichy à la Résistance, les vichysto-résistants 1940-1944 » (2010) et le livre de Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Vichysto-Résistants, de 1945 à nos jours, Paris, Perrin, 2008].

(8) Sur ces questions, Jacqueline Sainclivier, Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Images des comportements sous l’Occupation. Mémoires, transmissions, idées reçues, Presses universitaires de Rennes, 2016.

(9) Claude Barbier, Le maquis de Glières. Mythe et réalité, Perrin, 2014.

(10) Jean-Marie Guillon, « De l’histoire de la Résistance à l’histoire des Glières, un enjeu symbolique et scientifique », Vivre libre ou mourir. Plateau des Glières, Haute-Savoie 1944, Annecy, Association des Glières/La Fontaine de Siloé, 2014, p. 209-237.

(11) Olivier Wieviorka, La Mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours, Paris, Seuil, 2010, p. 65.

(12) Pierre Laborie, Le Chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard, 2011, p. 189.

(13) Olivier Wieviorka, Histoire de la Résistance 1940-1945, Paris, Perrin, 2013, p. 351. Le passage intitulé « Le drame des Glières » est un résumé de la thèse de Barbier dont l’auteur de l’ouvrage a été le directeur.

(14) Idem, p. 347.

(15) Jean-Marie Guillon et Robert Mencherini  dir., La Résistance et les Européens du Sud, Paris, L'Harmattan, 1999.

(16) Le pionnier en ce domaine a été H.R. Kedward. Voir particulier, A la recherche du maquis. La Résistance dans la France du Sud, Paris, Cerf, 1999.

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Désobéir c'est déja résister!!! N'auront jamais de médailles ni de brevet de résitance les familles paysannes qui prirennt en charge des enfants juifs ni leurs voisins au courant mais se taisant et que dire de mon grand-pere (ancien combattant de 14-18)  cachant dans son ateliers un aviateur anglais et j'ajouterais les postiers qui lisait les lettres de dénonciations adressée aux occupants ou à la police  de vichy  tous ces gens n'appartenaient pas à un réseau mais en désobeissant aux ordres de Vichy ils ont   résisté