Entretien croisé Henry Rousso/Pierre Laborie par Sébastien Ledoux édité par Bruno Doguet

Sébastien Ledoux : Auteur et coproducteur de la série télévisée, Frédéric Krivine a présenté la diffusion d’Un village français comme la transmission aux Français d’une nouvelle page de la mémoire de l’Occupation, plus apaisée et plus proche de la réalité historique. Il déclarait ainsi dans un entretien que « les Français dans leur majorité ont certainement été beaucoup plus attentistes et accommodants qu’on ne le disait en 45-70, et beaucoup moins pétainistes et passifs qu’on ne l’a dit depuis Ophuls et Paxton(1) ». Que pensez-vous de cette présentation ?

Pierre Laborie : Si l’on croit possible de qualifier en une ou deux phrases ce que furent pour les Français quatre ans d’humiliation, de désarrois, de déchirements, d’abattements, de deuils, mais aussi d’espoir et de fidélités chevillées, on peut souscrire à la déclaration de Frédéric Krivine. Elle est habilement balancée, elle tranche avec les affirmations péremptoires habituelles et reconnaît que les certitudes sur la période ont évolué depuis les intentions annoncées lors du lancement du Village français. En 2009, le producteur Emmanuel Daucé disait vouloir évoquer les 95 % de Français qui n’avaient été ni résistants, ni collaborateurs, ce qui laissait entendre tout autre chose, dans la ligne de la vulgate ressassée sur un peuple massivement attentiste, accommodant et consentant. Version amène et charitable d’un portrait de groupe qui inspirait souvent, et nourrit encore, des propos autrement plus accusateurs… Les saisons successives de la série ont évidemment donné lieu à des lectures diverses et, selon les épisodes, à une adhésion inégale. Avec, cependant, un point de convergence sur le sens assigné au récit : construire un rapport au passé qui contribue à décrypter l’épaisseurdu brouillage mémoriel entre fantasmes, mythe et histoire, en rappelant aux Français ce que fut leur traversée d’un désastre sans pareil. Cette chronique romancée des jours de guerre à Villeneuve, sous-préfecture imaginaire de Franche-Comté, ne revendique évidemment rien de tel de manière explicite et évite de donner des leçons. Elle croise des parcours, elle met en intrigue, elle raconte et elle montre. Comme presque toujours quand il s’agit de restituer et d’évaluer les attitudes ou les comportements collectifs — on l’a vu avec Le Chagrin et la Pitié —, c’est au dehors, dans la réception, et en particulier dans la chambre d’écho de certains médias, que se joue l’essentiel. C’est là que prend forme l’interprétation décisive inlassablement reprise ensuite dans un discours de perroquets où il faut opposer, généraliser, et affirmer plus que prouver pour être entendus. Là où, pour convaincre et imposer un prêt à penser, il faut que les enseignements et les dénonciations éventuelles touchent et portent large. Tendance lourde, permanente, incorrigible, qu’un simple glissement suffit parfois à déceler : le 2 octobre 2013, à propos de la saison 5, Le Monde titrait « Un village si français ». Sommet de concision qui disait ou suggérait l’essentiel. Rien dans l’article, cependant, n’apprenait pourquoi et en quoi Villeneuve était un miroir « si français ».

Sébastien Ledoux : Avant d’évoquer plus en détail cette série, pourriez-vous revenir sur l’évolution de la mémoire de l’Occupation dans la période de l’après-guerre ?

Henry Rousso : L’immédiat après-guerre a été marqué par la transition entre une guerre mondiale au bilan effroyable, l’occupation, une guerre civile limitée mais non moins réelle et un retour progressif à une situation de paix et de restauration des institutions républicaines, qui a maintenu durant quelques années un climat de violence et de tension. Le fait majeur, à mon sens, ce sont les procès de l’épuration qui entretiennent de manière vive et conflictuelle les souvenirs des « années noires ». Pour juger, il faut établir les faits, entendre les témoignages des diverses parties, produire des documents. Même si le processus fut loin d’être un idéal de justice, il constitue un moment essentiel durant lequel se forgent les principales représentations qui vont dominer durant près de trois décennies. Les collaborateurs et tous ceux qui ont servi le régime de Vichy, ont été au mieux des égarés, au pire des traîtres, et ces traîtres ne furent qu’une poignée qui ont souillé l’image de la Nation. Le cas Pétain, en revanche, continue de susciter débats et controverses, y compris parmi ses anciens adversaires. Au même moment, la Résistance devient un élément essentiel de référence de la vie politique et culturelle d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, même s’il y a un débat historiographique sur la place des résistants en tant que tels dans la mémoire nationale. Enfin, comme partout en Europe, se forge très tôt une première mémoire de l’extermination des juifs, un événement qui n’occupe pas la place centrale qu’il aura par la suite, il s’en faut de beaucoup, mais qui n’est pas ignoré des contemporains, contrairement à un cliché tenace, même si les responsabilités proprement françaises restent très largement sous-évaluées.

La guerre d’Algérie, à compter de 1954, rouvre les fractures de l’Occupation tout en brouillant les représentations antérieures. Le passé est mobilisé de toutes parts pour les urgences du présent. Les partisans de l’Algérie française invoquent le rôle de l’Empire dans la victoire alliée et le maintien de la France parmi les grandes puissances. Parmi eux, on trouve à la fois d’anciens pétainistes et collaborationnistes, et d’anciens anciens grands résistants. En face, le camp anticolonial dénonce l’usage de la torture et la conduite d’une sale guerre, en se référant aux valeurs de la Résistance.

Pierre Laborie : Est-il indispensable de préciser qu’il n’y a pas, et qu’il n’y a jamais eu une, mais de multiples mémoires de l’Occupation ? L’emploi du singulier peut être admis comme une convention de langage, mais il peut lui aussi refléter la facilité déjà pointée, celle de penser la période en bloc et d’argumenter en négligeant aussi bien l’extraordinaire diversité des situations que l’importance des temporalités. En rappelant que le rapport au temps, à la perception du présent et plus encore peut-être aux représentations du futur, produit des effets considérables sur les choix des acteurs sociaux. Effets considérables mais jamais identiques. Leur influence déterminante est ainsi une des raisons qui expliquent l’adhésion à la Résistance dans les premiers mois de la Libération, reconnaissance symbolique et assentiment détournés ou ridiculisés par le cliché des « 40 millions de résistants », sarcasme inusable. « Dès 1945 : tous résistants ! » ironisait il y a peu un manuel de Terminale (Hatier, 2012). Elle s’avère toujours primordiale, très au-delà des balises et du contexte événementiel venus de la seule chronologie. Sans parler de l’extraordinaire pluralité des mémoires locales ou régionales, les plus méconnues mais sans doute les plus structurantes dans une société dont la culture restait en grande partie celle d’une France rurale, et pour se limiter à la Résistance, il y a un monde entre la mémoire circonstancielle des commémorations officielles et les mémoires longtemps conflictuelles des organisations clandestines, spécialement dans la période 1945-années 1970. En bref, d’où qu’elles viennent, témoins, historiens ou commentateurs, les interprétations qui affirment pouvoir contenir dans de « petites phrases » la vérité des conduites collectives et énoncer doctement des explications d’ensemble ne sont que des opinions ou des actes de foi. Elles peuvent faire débat, mais elles relèvent plus souvent de propos de comptoirs que du savoir de l’histoire. Aussi lacunaire et incertain soit-il, ce qui, il est vrai, sur ces questions, reste encore trop le cas aujourd’hui.

Si on se restreint à la mémoire mouvante des comportements collectifs — celle qui caractérise l’esprit du temps et qui est nommée mémoire commune, ordinaire, répandue, dominante, vulgate, doxa… phénomènes difficiles à cerner —, les divergences mises au jour par l’historiographie reflètent avant tout des effets de prisme, explicités ou non par les auteurs. Elles reposent surtout sur les outils d’investigation et les critères d’évaluation. Des préalables conditionnent en effet toute réflexion sur les représentations mémorielles de l’Occupation et c’est à leur sujet que les désaccords se font jour. À titre d’exemple, et sans pouvoir tout envisager ici, il est sidérant de constater que des analyses sur les attitudes collectives sous l’Occupation et leur mémoire font désormais passer à la trappe ou minorent des événements considérés comme primordiaux jusque-là. On l’observe avec les réalités de l’occupation allemande (tout tiendrait à la France de Vichy) et plus encore avec les conséquences de l’immense effondrement de mai-juin 1940. Le coup de tonnerre, la commotion et l’étendue du désastre sont ramenés à une défaite militaire, voire à une bataille perdue. Il suffit pourtant de relire le Marc Bloch de l’été 1940 ( L’Étrange Défaite, toujours citée mais découpée selon les besoins…), ou Antoine de Saint-Exupéry (Pilote de guerre), mais aussi de nombreux autres, pour prendre un tant soit peu conscience de ce que fut la dimension du traumatisme dans une France qui perdait ses entrailles et n’était plus qu’un déluge de morceaux. La grande peur avec sa fuite éperdue de millions de personnes dans un chaos indescriptible, la décomposition de pans entiers de l’État, l’alignement d’un trop grand nombre d’élites, les repères perdus, les inquiétudes sur les absents avec, très vite, sur ce que sera la longue absence de plus d’un million cinq cent mille hommes, l’exil forcé, la honte, le déshonneur… ne justifient rien de ce qui va suivre. Il ne s’agit pas de chercher des excuses, il s’agit d’expliquer pour essayer de comprendre. C’est, à juste titre, ce à quoi d’innombrables commentaires se sont employés en revenant sur le choc du 11 septembre 2001 aux États-Unis et en essayant de discerner ce qu’il signifiait pour le futur.

Sébastien Ledoux : Pourriez-vous revenir sur la notion de « mythe résistancialiste » qui fait l’objet de débats entre vous aujourd’hui ? [Le résistancialisme est une notion forgée par Henry Rousso en 1987 pour décrire l’établissement d’un mythe dominant dans les années 1950-1960 qui conduit à assimiler la Résistance à l’ensemble de la Nation (2)]

Henry Rousso : Après la fondation de la Ve République et surtout après 1962, le général de Gaulle s’engage alors dans une politique tournée vers l’avenir dans laquelle la mémoire tient une place finalement assez modeste si l’on compare son action avec l’activisme présidentiel des deux dernières décennies. Il s’engage explicitement dans une politique de réconciliation avec le passé et jette les bases de ce que j’ai appelé le « mythe résistancialiste ». Cette expression ne désigne en rien l’idée que, pendant deux décennies, les Français se seraient crus tous résistants, pour découvrir trente ou quarante ans après qu’ils étaient tous « collabos ». Cette vision des choses, à l’évidence sommaire, a été plus ou moins forgée – et dénoncée déjà à l’époque… – par les médias des années 1970 et reprise par la suite comme un leitmotiv : c’est cela qui est critiqué aujourd’hui, non sans quelque raison, à condition de ne pas remplacer un cliché par un autre, comme l’idée, tout aussi absurde, que 75% des Juifs de France auraient échappé à la mort grâce à la seule solidarité de la population.

Ce que j'ai appelé « résistancialisme », c’est un récit consensuel proposé par de Gaulle sur la guerre, notamment via le fameux discours de Malraux lors de l’entrée de Jean Moulin au Panthéon, en décembre 1964. Ce récit représentait la Résistance comme l’incarnation de la « France éternelle », de la « vraie France ». C’est une idée abstraite – c’est le rôle des mythes – qui allait bien au-delà de la somme des résistants authentiques dont de Gaulle a été le premier à dire qu’ils étaient peu nombreux. C’était à la fois une interprétation du passé et un gage pour l’avenir. Si les Français s'étaient « tous crus résistants », il n'y aurait pas eu ce problème qui a fait retour par la suite ; s'il n'y avait pas eu ce sentiment de honte et de culpabilité, comme dans d’autres pays européens, il n'y aurait pas eu besoin de mythe, ni de réconcilier le pays avec son histoire, ni de refoulement…

Ce mythe s’effondre précisément quand, après 1968, une nouvelle génération interroge les plus anciennes sur leur comportement. À compter des années 1970 et jusqu’au procès Barbie, en 1987, s’installe alors une tout autre configuration. Le débat sur la collaboration, puis sur l’antisémitisme devient central. La question du régime pétainiste, de sa nature, de son bilan constituent des éléments de plus en plus obsessionnels dans l’espace public. C’est à ce moment qu’on introduit le sujet dans les programmes scolaires où sa place ne va cesser de prendre de l’importance relativement à d’autres questions. Dans les décennies qui suivent, la mémoire de la guerre se confond désormais presque exclusivement avec la mémoire de la « Shoah », un nouveau mot pour les Français. Cette période est marquée essentiellement par une volonté de reconnaissance des crimes commis au nom de la France et plus encore par une volonté de réparation : procès pour crimes contre l’humanité, commissions sur les spoliations des biens juifs, nouvelles commémorations nationales et internationales. Dans ces années, on peut également remarquer que la mémoire de la Résistance est passée largement au second plan, entrant même, depuis les prémisses du procès Barbie, en conflit avec la mémoire de la Shoah. Enfin, depuis une dizaine d’années, la mémoire de la guerre ou la mémoire de la Shoah n’occupent plus seules les débats sur le passé récent qui concernent désormais d’autres nœuds, comme les souvenirs du colonialisme ou de l’esclavage – sans oublier bien sûr la séquence commémorative inaugurée en 2014 et dans laquelle le souvenir de la Résistance a repris une place majeure, une évolution commencée à la fin des années 1990.

Pierre Laborie : Pour faire court — la question mériterait de longs développements —, le mythe résistancialiste désigne une représentation du passé qui aurait été propagée à la fois par le général de Gaulle et par le parti communiste. Il aurait imposé l’idée d’une France unanimement résistante en occupant de façon dominante l’espace mémoriel pendant près de 30 ans. Il aurait servi à reconstruire l’unité nationale, aurait abouti à minimiser la mémoire de Vichy, celle de la collaboration, et à refouler la responsabilité de la France dans la déportation des juifs et leur extermination. Ainsi, en 2012 , un manuel de Terminale (Nathan) suggérait que « la mémoire d’une Résistance héroïsée » avait « pu occulter la culpabilité collective ». La place que la mémoire de l’Occupation a progressivement donnée à la fonction écran du résistancialisme illustre le passage d’une construction mémorielle dominante à une doxa et à la force de son langage irréfutable. Discours normatif repris avec autorité aussi bien par des historiens du très contemporain habitués des médias que, semble-t-il, dans l’enseignement de l’histoire au lycée. Un des sujets posés au baccalauréat de juin 2016 portait sur « L’historien et les mémoires de la seconde guerre mondiale » : la plupart des corrigés publiés dans la presse écrite et sur les sites internet ne laissent guère de doute sur le contenu de ce qui devait être retenu. Ils ne font généralement que prolonger ce qui figure noir sur blanc dans les manuels. Pour les jeunes générations, élèves et enseignants, l’imposture historique et les fables consolantes du mythe résistancialiste semblent figurer comme des évidences comparables à la rotation de la terre.

Dans les arguments avancés pour garder un minimum d’esprit critique face au rouleau compresseur du mythe résistancialiste, deux méritent attention. L’adhésion présumée de la population à l’idée d’une France résistante et la domination sans partage de cette représentation supposent de penser la mémoire comme un bloc autonome et une bulle hors sol. Elles font abstraction des rapports de force qui ne cessent de jouer et de se heurter dans la construction du rapport social au passé. Dans le cas présent, qu’en est-il, par exemple, non seulement de la violence des conflits internes qui déchirent dès l’après-guerre l’héritage de la Résistance, des rudes affrontements au sujet du souvenir de l’épuration, mais aussi des attaques précoces et virulentes propagées par les contre-mémoires de la Résistance, relayées très au-delà des nostalgiques de Vichy ou de la collaboration et popularisées par une littérature de droite aux auteurs talentueux (les « Hussards » et leurs réseaux). L’omniprésence décrétée du mythe résistancialiste donne une étrange résonance aux réflexions désabusées d’Albert Camus et de François Mauriac, aux doutes de Vladimir Jankélévitch, de Jean Cassou, aux interrogations d’Alban Vistel et de René Char, ou aux affirmations répétées d’André Malraux dans ses dernières allocutions : « Nous avons vécu de la complicité de la France. Pas de toute la France ? Non. De celle qui a suffi » (Chartres, 1975). En second lieu, et sans pouvoir s’y attarder, le retour sur les conditions d’émergence du mythe résistancialiste et sur le rôle réciproque attribué à ses deux instigateurs (le général de Gaulle et le parti communiste) indique une légèreté dans les fondements des interprétations — ou des sur-interprétations — qui appelle de solides mises au point (3).

Sébastien Ledoux : La Bataille du rail, Nuit et brouillard, L’Armée des ombres, Lacombe Lucien, Le Chagrin et la Pitié, Shoah, aujourd’hui la série Un village français… Pensez-vous que les créations audiovisuelles ont joué à ce point le rôle déterminant qu’on leur attribue dans la construction de la mémoire de cette période ?

affiches-village

Pierre Laborie : La réponse est oui pour Le Chagrin et la Pitié, indiscutablement. En soulignant encore, et là plus que jamais, le rôle primordial de la réception avec la reprise et la répétition méthodique des mêmes « éléments de langage ». Le même phénomène a pu être observé lors de la diffusion du film à la télévision en 1981. Illustration révélatrice avec la manière dont le journal Le Monde avait mis l’éteignoir sur un article de Claire Devarrieux qui tentait de casser le moule du conformisme de pensée pour donner, en octobre 1981, la priorité à un papier de Claude Sarraute qui donnait un exemple éloquent du prêt à penser. Ce n’est qu’une intuition, sans la moindre preuve, mais il me semble que des fictions qui raillent la Résistance avec le sourire, sans agressivité (type La Grande Vadrouille, ou Papy fait de la Résistance), créent, paradoxalement, une familiarité avec la complexité de la période qui neutralise en partie le climat de suspicion entretenu par le supposé mythe résistancialiste. Simple hypothèse, invérifiable.

Henry Rousso : J’en suis intimement persuadé, et cela n’a rien de très étonnant dans une civilisation tournée vers l’image. Elles ont eu tellement d’importance qu’on continue d’attribuer à un film comme Le Chagrin, près d’un demi-siècle après, le même pouvoir de dévoilement – ou la même influence néfaste – que lors de sa sortie en 1971, alors que la majorité des Français d’aujourd’hui connaissent très mal ou pas du tout ce film, d’autant qu’on en donne régulièrement une interprétation fallacieuse, pour ne pas dire mensongère. Ce film est, à mon sens, d’abord un fait de génération. Pour aller dans votre sens, la périodisation que j’ai proposée précédemment pourrait à chaque fois se résumer à des films emblématiques, comme ceux que vous citez.

Sébastien Ledoux : Revenons maintenant au Village français. S’il s’agit d’une série chorale, avec plusieurs personnages principaux qu’on suit sur cinq années entre 1940 et 1945, celui de Daniel Larcher incarné par l’acteur Robin Renucci apparaît comme un personnage central de ce récit historique. Ni collaborateur au sens idéologique, ni résistant, le maire de Villeneuve cherche avant tout des accommodements avec les autorités allemandes avant de démissionner de ses fonctions, d’être ensuite torturé par les Allemands pour être accusé à la Libération par la population de collaboration avec l’ennemi. Cette figure personnifiant une « zone grise » revendiquée par F. Krivine est-elle selon vous inédite ?

© TETRA MEDIA FICTION — TEREGO — 2010

Henry Rousso : Non, je ne pense pas que la situation qui est mise en scène ici soit inédite. Beaucoup de films ont été construits autour de ces dilemmes, propres à toute situation d’occupation étrangère et/ou et de guérilla. Dans Les Honneurs de la guerre (1960), Jean Dewever met en scène un village pris entre l’action résistante et la menace de représailles. Dans L’Armée des ombres, il y a plusieurs éléments concernant la question de la lutte armée face à la menace des exécutions d’otages. Section spéciale, de Costa-Gavras, raconte par le menu l’histoire des sections spéciales d’août 1941 et la politique de Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Vichy – dont cet épisode du Village français s’inspire très directement. Ce qui est propre à la série, c’est la manière de mettre en scène ce dilemme, c’est la volonté de scruter la position complexe des divers protagonistes, avec une caméra qui se veut en retrait, plus soucieuse de souligner les enjeux que dénonciatrice, comme Costa-Gavras. C’est bien dans la ligne d’un équilibre mémoriel, lui-même reflet de la recherche d’une juste distance historique qui tienne compte à la fois de la connaissance historique actuelle (d’où le rôle essentiel de l’historien Jean-Pierre Azéma) et du souci de se démarquer du regard dénonciateur qui a imprégné (et imprègne encore beaucoup de films ou documentaires). L’effet n’en est évidemment que beaucoup plus fort. C’est même l’un des très grands mérites de cette série que de faire référence à toute une filmographie, connue, elle-même devenue partie prenante de la mémoire collective, avec laquelle il prend nettement ses distances en imposant une écriture cinématographique qui s’assume pleinement dans la fiction : il y a presque plus d’histoires d’amour que d’histoires de guerre, et qui évite autant le style dénonciateur que le style édifiant.

Pierre Laborie : La complexité et la part d’opacité qui caractérisent la personnalité de Daniel Larcher n’auront échappé à personne. Elles sont intéressantes puisque, à travers un des traits les plus marquants de la période, on peut y lire les difficultés à en restituer la réalité dans toute sa dimension. C’est une rupture catégorique et bienvenue qui tranche avec la binarité coutumière de la majorité des productions télévisuelles. Le parcours et le destin du personnage ont également le mérite — essentiel à mes yeux — de mettre en évidence l’importance déjà soulignée des temporalités. Sans tomber dans l’enfermement du déterminisme, le rapport au temps conditionne les perceptions du présent et la vision du monde. Il commande le cheminement des opinions et rappelle l’impossibilité de juger les hommes et les événements en écrasant la chronologie et plus encore le sentiment de la durée. Les quatre années de ce temps court, celui de l’horloge, n’ont rien à voir avec ce qui, selon les situations, fut souvent vécu comme interminable, moins d’une journée parfois… Enfin, sans soustraire quoi que ce soit à l’intérêt du personnage et de son histoire, on peut cependant noter que ce malheureux notable de sous-préfecture concentre sur lui tous les malheurs du monde, en tout, et au-delà du pire. Était-il indispensable de charger la barque à ce point ? Le territoire de la « zone grise » vire ici au noir. Hormis la littérature, il n’y a pas d’équivalent, à ma connaissance. On trouve cependant des personnages complexes, y compris dans des fictions consacrées à la Résistance où les personnages, pourtant, sont souvent taillés à la serpe. Je pense au Silence de la mer et à L’Armée des ombres, les deux, il est vrai, du même auteur, Jean-Pierre Melville.

Sébastien Ledoux : Le militant communiste Marcel Larcher, la militante socialiste Suzanne, l’instituteur franc-maçon Bériot, la fermière Marie, le chef du maquis Antoine, un nombre important des personnages principaux du Village français sont des résistants. La série marque ainsi le retour au premier plan de la mémoire de la résistance, ou plus exactement des résistances. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

Marcel Larcher, Suzanne, Antoine, Marie et Bériot. Marcel Larcher, Suzanne, Antoine, Marie et Bériot.

Pierre Laborie : Le « retour au premier plan » (?) des mémoires de la Résistance exigerait des pages de clarification. Je me suis longuement expliqué là-dessus dans un livre et dans plusieurs articles. Le problème n’est ni l’oubli de la Résistance (ce n’est pas le cas), ni la défense d’une Résistance qui serait « attaquée ». Il est celui de la suspicion que des historiens ou autres se sont employés à associer étroitement à son évocation, celui du relativisme et des analogies spécieuses dans les usages qui sont faits de son histoire, celui de sa dénaturation en faisant du rôle de quelques-uns — aussi glorieux soient-ils —le centre et le moteur de tout. Celui, en bref, de ce qu’est en train de devenir, au moins et d’abord aux mains des historiens, cet « héritage sans testament » dont parlait René Char.

Henry Rousso : Encore une fois, cette série montre si besoin était qu’il n’y a plus déséquilibre, que l’histoire de la Résistance ou son évocation dans la fiction ne peut plus être séparée de l’évocation de la collaboration ou de la persécution des juifs. L’idée d’une « mémoire oubliée » est aujourd’hui obsolète, elle l’est d’ailleurs à mon sens depuis quinze ans, depuis que Nicolas Sarkozy a cherché à s’en emparer à son profit, suscitant en retour des réactions… indignées. La renaissance de ce mot, dans la foulée du petit pamphlet de Stéphane Hessel, vient d’une polémique créée par l’ancien président qui a voulu faire de la répression du maquis des Glières « son » événement fondateur, son « Mont-Valérien ». Qu’il ait échoué est une chose, mais cette mémoire a été, du coup, revivifiée : qu’on le veuille ou non, la mémoire de cette guerre reste fondamentalement conflictuelle par nature, et l’équilibre dont je parlais reste néanmoins instable.

Sébastien Ledoux : Objet insolite, novateur, témoin d’un esprit du temps, traduction de la recherche historique ? Comment situeriez-vous finalement cette série à la fois dans les formes de récit du passé et les enjeux mémoriels actuels relatifs à la période de l’Occupation ?

Henry Rousso : Un village français s’inscrit comme une mise en récit d’abord exceptionnelle de par ses qualités artistiques propres : cadrage, montage, lumière, interprétation… La série est également à la fois fidèle sur un plan historique et équilibrée sur un plan mémoriel. Ce même équilibre que François Hollande a imposé aux commémorations du 70e anniversaire de la fin la guerre en n’oubliant aucune victime, en dosant la mémoire négative : la reconnaissance des crimes de Vichy ; et la mémoire positive : la panthéonisation de grands résistants, parmi lesquels des femmes en majesté et en parité, et des militants de gauche, là aussi par souci d’équilibre, brisant ainsi la solitude de Jean Moulin, le « représentant du général de Gaulle ».

Pierre Laborie : Un village français est une expérience passionnante. Avec d’autres, je suis préoccupé depuis longtemps par l’écriture de l’histoire, du moins de celle que Lucien Febvre nommait « l’histoire-problème ». Elle trouve de moins en moins de lecteurs dans sa forme habituelle. Il y a de nouveaux outils à inventer — et c’est indispensable quand on travaille sur les imaginaires sociaux —, il y a surtout une autre écriture à inventer. La littérature devrait y aider et j’avais été impressionné, par exemple, par le travail de Laurent Binet dans HHhH. Il y a ainsi à regarder et à chercher du côté de l’écriture cinématographique, que les solutions éventuelles débouchent ou non sur la réalisation. Malgré ses tâtonnements (parfois), le travail de Frédéric Krivine ouvre une voie de plus, une des plus neuves et des plus convaincantes. Elle devrait redonner un peu d’optimisme aux jeunes chercheurs qui ne se résignent pas à penser l’histoire à travers les séductions du seul récit.

 

Pour info, le dernier sujet lancé sur le forum FTV est l'édition Mediapart Controverses du village français : 

http://forums.france3.fr/france3/Un-village-francais/critique-mediapart-forum-sujet_266_1.htm

 


(1) Dossier Télémaques, 2012-2013, p. 20.

(2) Voir Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy, Paris, Seuil, 1987. L'auteur revient sur cette notion dans son dernier livre, Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016.

(3) Voir les deux volumes sur les comportements collectifs publiés aux Presses Universitaires de Rennes et spécialement celui paru en 2016 sous le titre Images des comportements sous l’Occupation, Mémoires, transmission, idées reçues, ouvrage co-dirigé par Jacqueline Sainclivier, Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie.

 

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