«Bassidji, mon enquête de trois ans au coeur des miliciens iraniens»

Pour Mediapart, le réalisateur iranien, Mehran Tamadon, raconte la genèse de son film très attendu, Bassidji, une enquête de trois ans au coeur des miliciens iraniens, pierre angulaire du pouvoir en place à Téhéran. (Lire à ce propos l'enquête de Mediapart ici).

Pour Mediapart, le réalisateur iranien, Mehran Tamadon, raconte la genèse de son film très attendu, Bassidji, une enquête de trois ans au coeur des miliciens iraniens, pierre angulaire du pouvoir en place à Téhéran. (Lire à ce propos l'enquête de Mediapart ici). Son film sera projeté à Lussas lundi à 21h15 et mardi à 10h30, salle 4, dans le cadre de la sélection Incertains regard, avant de sortir en salle à l'automne.

 

«J'ai rencontré les bassidjis il y a huit ans, juste avant le tournage de mon premier film sur les mères de martyrs de la guerre Iran-Irak. Au départ, ce qui m'a poussé à rentrer dans ce milieu, c'est ma culture de gauche, une éducation qui m'avait toujours incité à sortir de mon milieu, une sorte de haine des catégories (sociales et religieuses). J'ai alors décidé de rentrer dans leur monde pour tenter de mieux les connaître, comprendre les paradigmes qui les animent. J'ai ainsi réalisé mon deuxième film "Bassidji", tourné entre 2006 et 2008.
Ce film est une tentative de rencontre et d'échange entre des individus que tout oppose et qui appartiennent pourtant à la même société : les défenseurs les plus extrêmes de la République islamique et moi, iranien de la diaspora, intellectuel, athée, vivant en France. Ce film est à la fois un projet social et politique et une quête individuelle.
Tout au long de cette quête, j'ai tenté de renouer, malgré les oppositions fondamentales et les désaccords insurmontables, une discussion que des personnes appartenant à une même société se doivent d'avoir entre elles si la survie de leur société, de leur culture, de leur monde leur importe... J'ai ainsi toujours évité la critique directe pour favoriser l'écoute tout en affirmant ma différence et assumant qui j'étais et ce que je pensais.

 

Très vite, j'ai réussi à établir un dialogue direct, avec une relative liberté de ton, avec certains bassidjis. Il faut dire que ma période de vie en France (1984 - 2000) facilitait le contact avec eux. J'avais en effet passé toute mon adolescence jusqu'à la fin de mes études loin de la société iranienne et de ses problèmes internes. Je n'interprétais pas les signes et les symboles que je voyais de la même manière que ceux qui n'étaient jamais sortis du pays ou qui avaient passé leur adolescence en Iran. Le monde des bassidjis, leur culte du martyr, leurs cérémonies de deuil, leurs souvenirs de guerre, tout m'intéressait, bien que je n'ai jamais étais dupe quant à la dimension idéologique et politique de ces cultes.

 

Tout ce qui m'intéressait repoussait mes amis iraniens qui, depuis 25 ans, n'arrêtaient pas d'entendre parler de martyrs et de deuil à longueur d'années. Les fresques de martyrs sur les murs des villes, les images de guerre à la télévision iranienne, les publications de récits de guerre, les journaux de propagande et toute cette ambiance idéologique imposante rendaient une partie de la société iranienne incapable de s'intéresser à ce monde, au-delà de ses discours officiels.

 

Mon intérêt pour ce monde religieux était inattendu, tout comme mes questions décalées, en dehors des polémiques et des rhétoriques habituelles. C'est sans doute ce qui a permis le rapprochement avec eux et au final l'existence du film. Ils acceptaient plus facilement ma différence, parce que l'histoire de ma vie était différente de la leur. Quelqu'un qui aurait eu le même vécu qu'eux et qui aurait refusé de penser comme eux, n'aurait sans doute pas été accueilli de la même manière. Mes questions leurs paraissaient étranges, mais elles pouvaient leur être posées, parce que je ne vivais pas en Iran.

 

Au commencement du projet, j'avais la conviction de pouvoir aller au-delà des identités dans lesquelles je les avais malgré tout enfermées auparavant. Je critiquais mes amis, leur reprochant de vivre dans leur univers réduit «d'intellectuels bourgeois», restant dans les beaux quartiers de Téhéran, discutant de poésie, de littérature et de cinéma entre eux et ne cherchant pas le mélange, la compréhension et la connaissance de la société dans laquelle ils vivent. Ce film était en fait naïvement un projet de société, un film qui cherchait à traverser les frontières sociales et idéologiques pour permettre le rapprochement des mondes.

 

Durant toute la période du tournage, j'ai toujours été très critiqué, parfois même agressé par des amis ou des gens issus de mon milieu. J'étais en effet dans une position facile : j'avais vécu en France et je venais leur dire qu'on pouvait dialoguer, se connaître, dépasser les identités. Certains me reprochaient de faire un film sur l'ennemi et ne supportaient pas cette posture d'écoute envers des gens qu'ils considèrent comme des bourreaux. Que je décide de pénétrer ce milieu énervaient beaucoup de gens.

 

D'autres me disaient encore, et à juste titre : «C'est très bien de montrer l'autre face de ces hommes. Mais n'oublie pas qu'ils défendent un système qui nous opprime, nous met en prison, nous torture... Tu humanises des gens qui défendent un système monstrueux». Ils avaient raison. J'ai mis du temps mais j'ai fini par intégrer cette vérité. Les personnes qui étaient en face de moi pouvaient être les individus les plus gentils du monde, mais ils défendaient un système qui ne m'accepte pas et qui à tout moment peut décider de me mettre en prison.

 

Pour autant, des questions demeuraient sans réponse. Certes, il y a des gens qui défendent un système par opportunisme, mais ce n'était pas eux qui m'intéressaient. Je m'intéressais aux hommes et aux femmes qui défendent la République islamique par conviction. Quel est le rouage et selon quel mécanisme ces personnes intelligentes et sincères défendent un système oppressif ? Jusqu'où sont-ils capables d'aller pour défendre leur idéologie ?
Comment cela se fait que ma présence n'est pas malvenue alors que j'ai tout pour heurter les dogmes du régime ? Quel peut être l'impact social de la relation qui s'est établi entre certains bassidjis et moi ? Qu'est-ce qu'ils voient en regardant un individu comme moi, qui est complètement autre et qui pourtant leur parle et les respecte ?

 

Je me retrouvais petit à petit dans une posture bien délicate et inconfortable : celle de me rapprocher sincèrement de gens que je ne pouvais me permettre d'approuver au sein du film. Même si ces personnes disaient des choses parfois intelligentes et touchantes, ils n'en étaient pas moins des défendeurs d'un système et d'une idéologie exclusive. Mon rapprochement avec eux et mon écoute de leur monde ne devait pas négliger les limites de cette proximité.

 

Au fur et à mesure du tournage et des différentes périodes de montage, la question du pouvoir, du rapport de force se plaçait au centre. Je comprenais qu'ils ne me disaient pas tout. Qu'ils étaient conscients de la présence de la caméra. Qu'ils étaient séduisants et attentifs à leur image. Je devais alors faire attention, que le film ne devienne pas un outil de leur propagande. Que je ne finisse pas malgré moi par dire des choses indéfendables.

 

Je tentais des glissements, des déroutes avec des gens qui défendent à tout prix le pouvoir. Il fallait alors trouver un équilibre, ne pas tout dire d'un coup, ne pas critiquer directement, mais pourtant chercher les limites, voir jusqu'où on peut aller. Il y avait deux espaces : l'espace du film, qui m'appartenait et où j'essayais d'instaurer mes règles et l'espace public officiel dans lequel ils se reconnaissaient et dont il fallait respecter les lignes rouges. La caméra, elle, se trouvait dans ces deux espaces. Il fallait trouver un équilibre, au milieu de ces rapports de forces, pour que le film devienne possible, pour que la parole existe. J'avais alors l'impression de jouer un jeu d'échec où il ne fallait surtout pas que je perde, parce que je risquais d'y laisser ma peau (ou mes valeurs, en défendant malgré moi des idées indéfendables qui m'auraient échappées).

 

Le résultat de cette démarche est ce que le spectateur découvrira en voyant le film. Aujourd'hui, dans le nouveau contexte post-électoral marqué par des manifestations massives, des milliers de personnes arrêtées, emprisonnées, torturées et parfois même tuées, la négation de la volonté et du vote du peuple, je me rends compte d'une chose : dans ce film, je me suis toujours inconsciemment placé dans une perspective de réforme. Dire qu'on doit parler ensemble, se connaître, tenter de vivre dans la même société, n'exprime rien d'autre qu'une volonté de transformation de la société depuis son intérieur.

 

La triche électorale et les événements qui l'ont suivi m'ont obligé à réfléchir sur le bien-fondé de ma démarche et sur le sens, l'efficacité et les possibilités du dialogue. Comment peut-on réformer un système qui brime autant la parole et qui est étanche à toute initiative de changement ? Mais alors qu'est-ce qui nous reste à faire ? La solution ne sera jamais le refus, la négation et la violence envers l'autre. Si je veux vivre dans une même société, qui nous appartiendrait à tous les deux, si je cherche à participer à la mise en place d'une même société pérenne et durable pour tous, je ne vois rien d'autre à faire que dialoguer, que tenter d'écouter et entendre l'autre. Mais comment m'obliger aujourd'hui à aller dans ce milieu, discuter malgré tout, contraindre certains bassidjis à rentrer dans ce jeu qui nous obligerait à trouver un jour une sphère publique commune, afin de pouvoir vivre ensemble ? Je sais qu'on ne peut se passer de cela, si on veut éviter de vivre comme des bêtes, qui ne chercheraient rien d'autre que la suppression de l'autre. Mais cette question ne cesse de me poursuivre : comment et dans quelle mesure ce dialogue peut encore être possible ?

 

La parole et l'image se négocie...
Il est certain que c'est plus simple de ne pas dire nos intentions, de cacher une partie de la vérité, de ne pas dire les choses directement. Mais je pensais à mon échelle qu'il est important de chercher jusqu'au bout à mettre en place un espace commun. Un espace qui correspondrait à certains de mes personnages et en même temps à moi et mon entourage. Ce film est cette tentative.


Je me rappelle du jour où, quelque mois avant la dernière phase du tournage, je montrais une version de 4h du film au personnage principal du film, Nader. Il avait alors tiqué sur certains passages du film. Il voulait que j'enlève quelques phrases par-ci par-là. C'était une discussion très longue et frustrante pour moi parce qu'en plein milieu du film, on arrêtait de regarder, et il exprimait ses inquiétudes quand à la sincérité de ma démarche. "Tu nous avais dit le premier jour que tu étais venu là pour comprendre et connaître notre monde et là tu est en train de montrer certaines choses qui peuvent nous rabaisser". Il insistait pour que j'enlève un passage en particulier. C'était une discussion acharnée et violente sur la question de la propagande, la liberté d'expression. Je compris alors comment fonctionne la censure. La censure ne s'intéresse pas au sens global mais aux détails. Nader regardait les détails et me demandait d'enlever telle phrase, se demandait s'il n'y avait pas d'ambiguïté dans telle autre phrase à tel moment du film qu'il voyait. Jusqu'à ce que je finisse par lui dire : "si je suis venu vous montrer ces images, c'est parce que vous êtes très exposé dans le film. Vous êtes dans la plupart des séquences, votre père, votre association religieuse, votre maison sont filmés. Je vous montre le film uniquement pour que vous me disiez si au bout du compte, malgré tout ce qui vous déplaît, vous ne vous sentez pas ridiculisé, je voudrais que vous me disiez si vous assumez de montrer ce film à votre père, aux gens de votre entourage qui sont à l'image. Je n'ai pas envie que vos amis viennent un jour vous dire : Nader pourquoi tu nous a entraîné là dedans ? Ce mec s'est moqué de toi et de nous avec. Regardons le film sans nous intéresser aux détails, aux petites phrases qui vous choquent et dites moi si vous êtes capable d'assumer ce film."

 

On a alors regardé le film, cela nous a pris deux séances de 4h, pour arriver au bout. Lorsque le film se termina, je lui ai demandé : "Alors est-ce que vous montrerez ce film à votre père ou vous aurez honte ?" Il y a eu un moment de silence et de réflexion, environ trente secondes. Puis il a dit : "J'assume".
Il avait vu un film qui respectait sa parole, mais qui pourtant ne ressemblait pas aux films de propagande sur le Bassidj ou sur la guerre qu'il connaissait. Il sentait que c'était une autre parole, différente, une image qu'il ne reconnaissait pas, qu'il ne maîtrisait pas. Il fallait qu'il lâche prise, qu'il accepte qu'on le voit autrement, avec un autre regard, que certaines choses lui échappent. Ce fut un pas en avant.»

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