La preuve par la nation ou l'obsession d'en être

Dans le débat sur la laïcité, l'historienne Jocelyne Dakhlia dénonce une forme «de télescopage entre, d'une part, la défense de la laïcité{…} et, d'autre part, le rappel véhément d'un enracinement de la nation française dans une tradition chrétienne». Le texte de son intervention au contre-débat du lundi 4 avril 2011 organisé par Mediapart à la Maison des métallos.

Dans le débat sur la laïcité, l'historienne Jocelyne Dakhlia dénonce une forme «de télescopage entre, d'une part, la défense de la laïcité{…} et, d'autre part, le rappel véhément d'un enracinement de la nation française dans une tradition chrétienne». Le texte de son intervention au contre-débat du lundi 4 avril 2011 organisé par Mediapart à la Maison des métallos.

 

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Lorsqu'il y a vingt ans, l'affaire dite du «foulard» avait, pour la première fois, confronté la société française à la question du voile à l'école, les débats avaient réactivé une opposition bien plus ancienne et vive entre partisans d'une école publique strictement laïque et défenseurs de l'école libre ou confessionnelle. L'islam dans ce cadre constituait une forme de paravent ou d'alibi pour ce qui était un nouveau règlement de comptes autour de la question de la laïcité et du problème des écoles libres. J'irais jusqu'à dire que dans ce cadre le terme «voile» faisait peur, et se voyait substituer celui, plus désuet, de foulard, parce qu'il évoquait trop directement la prise de voile des religieuses et un référent catholique bien marqué sous-tendant de fait le débat. Fallait-il parler d'islamophobie dans ce contexte? Le terme au moins me paraissait impropre et par trop décalqué de celui de judéophobie et donc d'une histoire autre.

Le contexte des débats sur la laïcité a bien changé depuis vingt ans et le terme «islamophobie» ne me paraît plus si impropre. L'islam n'est plus l'alibi d'anticléricaux ou adversaires farouches des écoles subventionnées. Il est devenu, au contraire, la cible principale d'un discours laïc qui absout implicitement, par contrecoup, toutes les écoles confessionnelles, chrétiennes ou juives, de leurs éventuelles atteintes à la laïcité républicaine. Le dossier à charge contre l'islam est si lourd qu'il fait quelque peu oublier les divisions plus anciennes autour de l'école libre, pour recentrer le débat sur la seule école publique, voire sur les services publics, et sur les fondements de la république et de la laïcité, supposément mises en péril par les seuls musulmans. Il s'est bel et bien constitué une hostilité spécifique à l'égard de l'islam et des musulmans et la fracture n'est plus entre une France anticléricale et des défenseurs plus ou moins indistincts d'une foi plus ou moins visible.

Que s'est-il passé? La France, et l'Europe, se sont « rechristianisées », d'une certaine façon. Le débat civique français se réfère aujourd'hui à deux traditions que l'on aurait pu estimer, il y a peu, contradictoires entre elles. On y revendique, en effet, et d'une manière de plus en plus indissociable, une tradition républicaine laïque et un héritage chrétien, voire catholique, et cette République au double patrimoine laïc et chrétien serait confrontée à des «hôtes» dont la religion ou même la culture les rendraient inaptes à intégrer ce double modèle.

Nous observons aujourd'hui, de manière inédite, une forme de télescopage entre, d'une part, la défense de la laïcité, qui présuppose l'égalité des cultes et leur inscription dans un même plan et, d'autre part, le rappel véhément d'un enracinement de la nation française dans une tradition chrétienne, ou, au mieux, judéo-chrétienne, rappel voué à exclure d'emblée l'islam et les musulmans. Si bien que la défense de la République et de la laïcité emprunte à l'heure actuelle des arguments qui sont en réalité ceux d'une défense de l'Europe chrétienne, et qui font même écho à de vieilles polémiques chrétiennes antimusulmanes.

Qu'on se souvienne, par exemple, du maire d'Evry, Manuel Valls, exigeant en 2002 d'une épicerie franchisée par Franprix qu'elle mette en rayons du porc et de l'alcool, se substituant au franchiseur, au nom de la lutte contre le communautarisme. Le message sous-jacent à cette prise de position, cette intervention dans une logique de marché, qui préfigure, de la part d'un élu de la République, les fameux apéros «saucisson-pinard», est bien celui d'une normalité et même d'une norme d'une France exhaustivement consommatrice de porc et de vin. Qui ne verrait pas que le judaïsme est aussi mis en cause dans le rappel de cette France-là se voilerait la face... Quant à la question du communautarisme que l'on prétend ainsi combattre, elle est contenue dans cette dynamique même qui consiste à définir qui est quoi et qui fait quoi. La réponse elle-même est communautaire.

La France, au travers du discours public, s'est graduellement «christianisée», non pas seulement en raison des appels à la laïcité «positive» d'un certain chanoine de Latran, comparant l'instituteur et le prêtre, mais pour des raisons plus profondes et concernant l'ensemble de l'Europe. Le processus de construction de l'Union européenne initié en 1992 portait en lui, il ne faut pas se le cacher, une dynamique de redéfinition des frontières de la nouvelle Europe. On a reconstitué rétrospectivement une unité historique plus ou moins fictive de l'Europe et il a bien fallu se référer, de manière plus ou moins explicite, à un «fonds» chrétien commun, au mépris du rappel historique des clivages ou des haines ayant opposé l'Eglise catholique aux Orthodoxes, puis aux divers courants réformés... Oublie-t-on qu'en 2003 divers mouvements politiques et Etats européens souhaitaient voir inscrire ces «racines chrétiennes de l'Europe» dans le préambule de sa Constitution? Les frontières de la nouvelle Europe se sont redessinées face à un front sud et oriental islamiques, et face à la Turquie notamment, et les acteurs politiques ne sont pas seuls à rechristianiser ainsi l'Europe par l'histoire et la culture, sinon par la foi. C'est un processus, fut-il inconscient, dans lequel se sont engagés nombre d'intellectuels et notamment d'historiens qui investissent cette idée d'une Europe au moins culturellement nie par le christianisme.

Le rappel par le président Sarkozy dans son discours du Puy-en-Velay, le 3 mars 2011, de la fierté légitime que devrait ressentir la France face à son «héritage» chrétien n'est au fond que peu de chose, au regard de ce mouvement de fond. L'historienne que je suis s'étonne depuis plusieurs années de voir à quel point les termes des attaques politiques contre l'islam et les musulmans redécouvrent, au fond, et rajeunissent des stéréotypes de la polémique théologique médiévale: le prophète Muhammad caricaturé avec une tête de chien, la polémique sur la polygamie, qui est une vraie question de droit mais qui ne saurait troubler à ce point la République et ses lois... On voit même se profiler le vieux thème théologique de «l'imposture mahométane» avec toutes les considérations que l'on entend ça et là sur ce que serait ou devrait être «l'islam véritable» et sur le caractère inauthentique de telle ou telle forme de pratique musulmane. Le discours ambiant se théologise insidieusement, jusqu'à interpréter, y compris dans le cadre scolaire, ce que devrait être l'islam, en lieu et place d'une juste séparation du religieux et du politique.

Cela se vérifie jusque dans ce discours du Puy-en-Velay de Nicolas Sarkozy. Le président y souligne, certes, l'émotion qui est la sienne devant les portes de cèdre de la cathédrale, «cette rencontre entre la langue de l'Islam et l'architecture romane», mais il commet un lapsus des plus parlants. La «langue soufique» à laquelle il se réfère est en réalité la langue arabe, écrite en caractères arabes (de graphie « coufique »), mais la littéralité du terme «arabe» était sans doute trop contreproductive politiquement pour que le rédacteur du discours n'ait pas été tenté d'y substituer un autre terme. Il se réfère donc au passage à une modalité «soufie» de l'islam, communément estimée plus acceptable que l'islam standard, car mystique et donc de haute spiritualité, par comparaison avec un islam plus prosaïque et ordinaire, dévalorisé.

Cette simple mention d'inscriptions arabes sur une porte de cathédrale donne donc déjà lieu à une véritable interprétation de l'islam. Mais ce qui m'importe en tant qu'historienne est que nous prenions conscience que ce sont pas seulement une langue et une architecture qui se rencontrent, ce sont des individus, hommes et femmes, par leur histoire, qui vivent les rencontres. Dès les périodes médiévales, avec la construction de ces cathédrales notamment, des arabophones, des turcophones, des musulmans ont fait partie intégrante de l'histoire européenne, parfois de manière pacifique et parfois à la suite de conflits et de guerres. Non seulement, et on l'oublie trop facilement aujourd'hui, il y eut au fil des siècles une Europe musulmane -en Espagne, au Portugal, comme en France, à Malte, en Grèce, dans les Balkans... Mais aussi, et cet oubli est plus profond encore, les circulations des hommes, les aléas de l'histoire ont donné lieu à la présence de populations musulmanes en Europe occidentale. Celle-ci n'a pas commencé avec les seuls flux coloniaux du XIXe siècle. De même que le judaïsme est une composante indissociable de l'histoire de la nation française, parfois visible, ou institutionnalisée, et bien plus souvent insaisissable ou capillaire, de cette même façon on peut écrire une histoire de France incluant au long cours une composante musulmane, tout aussi légitime, quoique plus mal connue encore.

Le vrai courage politique n'est pas d'affirmer qu'il faut cesser d'avoir honte de ses racines chrétiennes et afficher une laïcité «positive», comme l'on entendait affirmer des aspects «positifs» de la colonisation. Ces fausses libération de la parole sont un vrai discours de repli. Que la société française soit massivement et légitimement imprégnée de son histoire chrétienne, nul ne saurait le contester, et jusqu'à présent il n'a pas été sérieusement envisagé que le jour de repos légal hebdomadaire fût un autre jour que le dimanche, par exemple... Mais quelle est cette France, ou cette Europe, qui devrait s'affirmer fièrement et renoncer à toute honte d'elle-même? La nation française s'est faite aussi par le judaïsme, par l'islam, plus ou moins acceptés ou tolérés, tout comme elle s'est constituée, sur d'autres plans, par l'esclavage, par la traite ou la guerre de course. Non seulement elle doit l'assumer aujourd'hui, mais c'est pour elle le plus sûr moyen d'écrire son histoire d'une manière qui intègre d'emblée toutes ses composantes, au lieu de se complaire dans l'illusion fallacieuse d'un noyau national nécessairement chrétien et même catholique, auquel seraient venues s'adjoindre, plus ou moins harmonieusement, diverses acceptions d'une diversité nationale protestante, ou encore noire ou autre... La diversité, pour conserver cet euphémisme douteux, est première. Elle sera d'autant moins communautaire ou encline à se communautariser qu'on la reconnaîtra comme telle, et non pas comme un phénomène adventice.

Qu'est-ce qui est en cause dans ce débat instrumentalisé sur la laïcité qu'organise le gouvernement français à travers l'UMP? Ce ne sont pas, au fond, les seuls enjeux d'une séparation du religieux et du politique, frontière mise en péril par un islam qui, croit-on savoir, ne distinguerait pas entre le religieux et le politique. Une fois de plus, l'islam est un prétexte pour diviser le corps national entre une France imaginaire qui en serait l'incarnation légitime et des éléments rapportés ou étrangers qui s'avéreraient de ce fait expulsables. Les troubles de Saint-Aignan qui ont mis en cause en juillet 2010, face aux gendarmes, des Français, définis selon la terminologie officielle comme «gens du voyage», pour déclencher ensuite une chasse aux Roms et une vague d'expulsion d'étrangers, prouvent cette dynamique d'un déni profond, non seulement de ce qu'est réellement la société française, mais de ce qu'est la nation même. Et la mise en cause actuelle des musulmans, présupposés moins Français que d'autres, est une expression de ce processus de quête électorale et politique d'une nation introuvable. N'était-il pas question en 2005 d'expulser les émeutiers des banlieues, sans plus envisager qu'ils aient pu être Français?

Le vrai problème n'est donc pas seulement celui d'une inflation instrumentale des référents religieux dans la façon dont se définissent la société française ou d'autres sociétés européennes. Il est aussi plus largement cette prise de pouvoir politique, mais aussi intellectuelle, par laquelle on s'arroge le droit de dire qui, au sein d'un corps citoyen, est le digne héritier de la nation et qui ne l'est pas, qui relève d'une vérité nationale et qui n'en est qu'une pièce rapportée, au mépris même de la loi.

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Jocelyne Dakhlia est chercheuse au Centre de Recherches Historiques de l'EHESS

L'intervention de Nilüfer Göle

Lintervention de Esther Benbassa

L'intervention d'Éric Fassin

Lintervention de Franck Fregosi

 

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