La laïcité, entre identité et neutralité

Nilüfer Göle (Ehess) décrit les évolutions actuelles dans la manière d'oganiser les différences grâce au principe de laïcité. D'après elle, la laïcité n'est plus pensée comme ce qui suppose «la neutralité de l'Etat {…} mais la neutralité des citoyens». Le texte de son intervention au contre-débat du lundi 4 avril 2011 organisé par Mediapart à la Maison des métallos.
Nilüfer Göle (Ehess) décrit les évolutions actuelles dans la manière d'oganiser les différences grâce au principe de laïcité. D'après elle, la laïcité n'est plus pensée comme ce qui suppose «la neutralité de l'Etat {…} mais la neutralité des citoyens». Le texte de son intervention au contre-débat du lundi 4 avril 2011 organisé par Mediapart à la Maison des métallos.

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L'espace public démocratique permet l'émergence de débats à l'initiative des citoyens et de la société civile. Or, le débat sur la laïcité, initié par en haut, devient à son tour un sujet de controverse et produit des contre-débats, comme celui organisé par Mediapart à la maison des Métallos. On peut alors questionner le statut des «débats» dit publics et leur orientation depuis les années 2000. Ces débats ont mis la laïcité en opposition dans un premier temps avec le foulard, ensuite avec la burka et aujourd'hui de manière générale avec l'Islam. Certains critiquaient ces débats parce qu'ils réduisaient le principe historique et juridique de la laïcité à un «bout de tissu», à un foulard, à une pratique d'une minorité de minorités, comme le port de la burka. En fin de compte aujourd'hui, le débat sur la laïcité finit par nommer une religion et cherche à se définir ouvertement par rapport à l'Islam. Nous témoignons actuellement d'un tournant dans ces débats. Certains parlent de saturation du débat, d'autres de son instrumentalisation politique ou encore d'autres souhaitent, comme nous, la fin de ce clivage. Ce qui est certain, c'est que nous rompons avec le caractère monocorde du «non-débat» et nous observons l'émergence d'un dissensus au sein de la classe politique comme de l'opinion publique.

On peut dire que la laïcité est le nom pour penser et organiser la différence. Le principe de la laïcité définit un modèle de «vivre ensemble» tout comme le multiculturalisme. Les deux, d'une manière divergente cherchent à apporter un mode d'organisation sociale pour gérer la question de la différence et de l'égalité. Si le multiculturalisme anglo-saxon encourage la reconnaissance des identités plurielles, la laïcité française fait valoir le principe de l'indifférence, de la neutralité de l'Etat vis-à-vis des différences. L'avantage du modèle français réside dans cette capacité à détourner le regard des différences. Or, on assiste au renversement de cette tradition civique de la laïcité. Dans le présent, on fixe le regard sur l'islam, on le projette sous les projecteurs et on le juge. La laïcité perd son indifférence du regard et devient un socle identitaire qui risque de stigmatiser une partie des citoyens. Ce n'est plus la neutralité de l'Etat qui est en question mais la neutralité des citoyens.

Le débat sur la laïcité et le foulard islamique illustre bien le glissement du sens de la laïcité, sa flexion vers une définition identitaire. Le féminisme s'ajoute aux chaînes du patrimoine des valeurs nationales en contre distinction avec les femmes musulmanes voilées. Ce mouvement qui avait la force de parler au nom de toutes les femmes indépendamment de leurs origines de classe, de race, d'éducation et de religion, est dorénavant traversé par un schisme. Au cours de ces débats, pour une certaine intelligentsia de gauche, féministe, contre-culturelle, la laïcité s'associe aux valeurs de la société contemporaine qui se définissent avant tout autour des questions de genre et de sexualité. La démocratie européenne, comme l'a écrit Eric Fassin, devient alors une démocratie sexuelle où les questions de genre et de sexualité révèlent et encouragent les multiples controverses publiques. La citoyenneté des musulmans est testée en fonction de leur adhérence à ces valeurs de l'égalité de sexes, du féminisme, de la liberté d'expression et de la critique de l'homophobie.

On voit apparaitre également le thème du «terroir» dans les luttes identitaires. Ainsi en contre-distinction avec l'islam, des associations comme Riposte laïque appel à des rassemblements autour de «l'apéritif saucisson pinard». Un répertoire d'actions dites «laïques» se constitue autour de l'alcool, du porc afin de mettre en exergue les interdits islamiques et d'exclure les musulmans pieux de l'identité nationale.

Dans la définition de l'identité française, l'héritage chrétien, voir judéo-chrétien devient progressivement une référence explicite pour certains politiques de droite. De même sur le terrain européen, on témoigne d'un glissement de la définition séculière du projet européen vers une définition identitaire et civilisationnelle. On y voit la difficulté de penser les trois monothéismes en équidistance.

Les mouvements d'extrême-droite doivent leur regain de popularité au détournement des valeurs séculières et égalitaires contre l'islam, comme Marine Le Pen qui fait siennes les valeurs de la laïcité, du féminisme et du «terroir». Aussi bien l'intelligentsia de gauche que la droite conservatrice voit avec perplexité l'appropriation de leurs valeurs par ce néo-populisme. L'appellation de l'extrême-droite n'est plus adéquate pour définir ces mouvements car ils ne sont plus en marge mais au centre des débats. Ils sont «issus de l'extrême-droite» comme sont ceux contre lesquels ils se battent, ceux qui sont «issus de l'immigration». C'est en introduisant dans leur agenda les politiques anti-islamiques que ces mouvements néo-populistes gagnent du terrain. On ne peut pas parler d'une «droitisation» de leurs politiques, au contraire ils cherchent à brouiller les clivages gauche/droite, féministe/patriarcal, critique/conservateur, élite/peuple, antisémite/islamophobe.

Le débat sur la laïcité révèle la difficulté de penser la différence islamique. L'islam, une référence externe, est en train de devenir une référence endogène en Europe. La visibilité des pratiques et des symboles religieux dans les espaces publics des pays européens témoigne de ce processus d'indigénisation. Les musulmans pieux se rendent visibles aux yeux des autres citoyens d'Europe. C'est ce processus de visibilisation qui dérange. En même temps, cette visibilité témoigne de leur présence et de leur sortie de la phase de l'immigration: c'est parce qu'ils sont intégrés qu'ils sont visibles dans les espaces communs, comme dans l'école, dans les lieux de travail, de loisirs, les associations, les medias. La première génération a été discrète, voire même intimidée et restait entre soi, alors que la nouvelle génération manifeste sa différence publiquement. Le courage d'apparaitre, qui consiste selon Hannah Arendt à quitter l'abri de la sphère privée pour s'exposer sur l'espace public est la preuve même de la citoyenneté. L'espace public est le lieu où l'on peut confronter nos différences et nos similitudes, échanger nos points de vue, tout en donnant la possibilité à chacun de se différencier et de s'assimiler. Un espace public laïc est garanti sous la neutralité du regard de l'Etat et non de la neutralité et de l'invisibilité des citoyens.

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