«Une force qui va»

«Aux camarades de lutte de l'Université de Strasbourg, aux amis vacataires, à tous les précaires, aux cheminots, aux postiers, à tous ceux qui ont encore la force de vouloir et le courage de tenir.» Par Pascal Maillard, universitaire, membre du groupe de recherche POLART- Poétique et politique de l'art.
«Aux camarades de lutte de l'Université de Strasbourg, aux amis vacataires, à tous les précaires, aux cheminots, aux postiers, à tous ceux qui ont encore la force de vouloir et le courage de tenir.» Par Pascal Maillard, universitaire, membre du groupe de recherche POLART- Poétique et politique de l'art.
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pave.jpgLe Président et son gouvernement ont décrété cette semaine la fin du mouvement social. Ils ont voulu enterrer, par une parole aussi arrogante que ridiculement performative, la contestation populaire la plus puissante et la plus longue depuis 1968. Ils ont tenté de la dissoudre par l'intimidation, la provocation et la répression, le doute et les manœuvres en tous genres. Aux 2500 arrestations ont succédé une guerre psychologique inédite et un bombardement médiatique de 72 heures, si obséquieusement manipulateurs qu'ils pourraient bien s'être retournés contre leurs instigateurs. La vigueur persistante des 260 manifestations du 28 octobre constitue un démenti cinglant à cette proclamation ubuesque de «fin de partie». On a voulu prendre le peuple pour un enfant –hallucinante condescendance de Monsieur Woerth!– en le sermonnant ainsi: «Tu as fait ta petite colère? Très bien, maintenant c'est fini!». Mais le peuple est adulte, responsable et légitime dans sa protestation. Ses enfants réfléchissent un peu plus et un peu mieux que bien des conseillers politiques. Le peuple a répondu: «Le mépris a des limites! Il faut écouter maintenant!» Et il le répétera le 6 novembre, et plus tard, s'il le faut. Qu'importe que ce peuple manifestant, que ce peuple résistant soit un million ou trois millions! Chaque Français qui marche dans la rue porte dix Français avec lui. Chaque réforme qu'on impose autoritairement porte en elle la contestation de dix autres réformes.

Qui n'a vu en effet que ce qui nourrit cette mobilisation exceptionnelle contre la réforme des retraites est aussi et avant tout une sourde indignation, un fort sentiment de révolte, une colère brute et noire contre la somme insupportable des injustices sociales et économiques dont la majorité des Français sont les victimes depuis l'accession de Sarkozy au pouvoir? Ce que les hommes politiques et les organisations syndicales ne mesurent pas encore suffisamment, c'est que le peuple dans son entier, des plus jeunes aux plus âgés, est en train de s'emparer d'une réforme injuste et inefficace pour en faire le porte-étendard d'un refus de mille autres injustices, encore plus graves et criantes que l'allongement du temps de travail et le vol de notre vie dont cette réforme est le symbole. La gravité des cortèges, leurs silences parfois inquiétants, des slogans aussi inventifs que radicaux, font entendre, désormais, et de plus en plus fort, un «Non!» à l'Etat-Sarkozy, un «Non!» à son gouvernement autoritaire, à sa violence sociale, politique et économique. Un «Non» à son déni de démocratie. Quiconque a marché dans les rues ces derniers mois sait ce dont la réforme des retraites est le nom: un «Non!» à l'état de notre monde.


Aussi, un signe ne trompe pas: les assemblées générales dans tous les secteurs professionnels, privés comme publics, assemblées très souvent interprofessionnelles, portent des revendications qui dépassent de loin le cadre de la réforme imposée. La question des retraites déborde les retraites vers une résistance qui est déjà globale. La lutte politique et syndicale commence à être dépassée, en son sein et en ses marges, par une résistance citoyenne et populaire: salariés, syndiqués ou non, précaires, chômeurs, retraités, sans-papiers, minorités d'origine étrangères, toutes et tous se retrouvent dans les rues de nos villes et cherchent à s'organiser en dehors des cadres institutionnels. Que ce soit le mouvement spontané des enseignants stagiaires, que ce soient les travailleurs et précaires de la Gare de l'Est, que ce soient les vacataires en luttes de l'Université de Strasbourg, que ce soient encore tous ces Français anonymes qui donnent généreusement à des caisses de grève qui n'ont jamais été si nombreuses, tous inventent et vivent un moment déjà historique en ce qu'il a fait naître une solidarité vraie, une fraternité qu'on ne soupçonnait plus, quelque chose qu'il est très difficile de nommer et qui a la saveur de l'utopie, quelque chose qui transpire dans le sens étrangement nouveau que prend ce vieux mot de «camarade» quand on se surprend à le prononcer. Oui, quelque chose de très important est en train de se passer. Et se pourrait-il pourtant qu'il ne se passe rien? Se pourrait-il que le vent de la révolte retombe et que nous entrions dans le temps long de cette «guérilla sociale durable et pacifique» que le sociologue Philippe Corcuff appelait récemment de ses vœux? Un «mai rampant» à l'italienne jusqu'en 2012, disent certains, de plus en plus nombreux. Ou bien des années de plomb. Ou bien les deux. Personne ne le sait. Un inconnu est là, devant nous.
Face à cet inconnu, plein de crainte autant que d'espoir, où en est le pouvoir? Après avoir méticuleusement évidé la démocratie sociale de toute sa substance, après avoir flirté tout l'été avec l'extrême et l'inadmissible, notre Président entend, semble-t-il, se refaire une virginité sociale avec un nouveau Premier ministre. Cette posture sera-t-elle la nouvelle imposture d'une fin de quinquennat, entre chape de plomb et fard démocratique? Le virage social après le virage sécuritaire et xénophobe? Les Français se laisseront-ils abuser par la nouvelle coupe de cheveux de Jean-Louis Borloo? Il est à craindre qu'on n'éteigne pas l'incendie d'une si profonde colère d'un coup de ciseau ou d'un habile remaniement. Pas plus qu'on n'intimide des sources d'information en faisant rapine de quelques ordinateurs. Le pouvoir s'est aujourd'hui, et durablement, séparé du peuple. L'obstination d'un pouvoir autiste a élevé un mur de mépris auquel répond la colère sourde des Français. Derrière ce mur qui grandit de jour en jour, le Président est seul. Seul face au peuple. Cette multitude libre et imprévisible, cette force qui va, comme «un sombre ouragan dans l'air silencieux».
Pascal Maillard enseigne la littérature et la poétique à l'Université de Strasbourg. Il est membre du groupe de recherche POLART - Poétique et politique de l'art. Il a récemment publié dans Mediapart: Invention sécuritaire et violence pure, appel à une éthique de la résistance et Pour un syndicalisme éthique et résolument offensif.

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