Poches de rentrée

Les poches font aussi leur rentrée. Elle est l'occasion, pour nombre de lecteurs, de découvrir les grands titres de ces derniers mois, ceux qui ont fait l'actu à la dernière rentrée d'automne. Sélection.

Les poches font aussi leur rentrée. Elle est l'occasion, pour nombre de lecteurs, de découvrir les grands titres de ces derniers mois, ceux qui ont fait l'actu à la dernière rentrée d'automne. Sélection.

Jonathan Franzen, Freedom, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke, Points, 792 p., 9 €

Freedom est un immense roman sur la famille, la politique, la liberté, la société, d'un « réalisme dépressif », mettant en parallèle dépression intime et collective, à l'échelle d'un couple comme d'une famille (les Berglund) ou d'un pays (l'Amérique de Bush à Obama), sur trois générations, mais pas seulement, ou pas prioritairement : Freedom est surtout un page turnercomme les Américains appellent ces (rares) romans qui vous emportent, vous happent, ne vous lâchent plus. Et qui vous laissent orphelin une fois la dernière page tournée.Un roman qui place la fiction au centre du récit, la diffracte, la réfléchit : Freedom répond point par point à la profession de foi d'écrivain de Franzen, énoncée en 2002 dans Pourquoi s'en faire ? « Je tenais depuis longtemps pour acquis que plonger les personnages d'un roman dans un cadre social dynamique enrichissait l'histoire qui était racontée ; que la splendeur du genre résidait dans la mise en relation de l'expérience privée et du contexte public. » Mais comment à la fois divertir et faire entrer dans l'histoire «toujours plus de ces choses du monde qui bouleversent l'entreprise de la fiction» ? « Le romancier a de plus en plus à dire à des lecteurs qui ont de moins en moins de temps pour lire : où trouver l'énergie d'affronter une culture en crise quand la crise consiste en l'impossibilité à affronter la culture ? ».

Freedom, comme déjà Les Corrections, résout cette équation impossible : construire une histoire qui emporte, tout autant réaliste qu'allégorique, refuser « la tyrannie du littéral », « tout ce par quoi le conflit ne peut pas se résoudre en clichés » et faire du roman un univers « vivant et polymorphe » : « J'aime qu'un maximum de diversité et de contraste soit rassemblé dans une unique expérience captivante ». C'est pourquoi la fiction est, pour Franzen, « l'art le plus fondamental. » Comme le dit Joey dans Freedom, « les mots n'avaient pas de limites, les mots créaient leur propre monde ».

Lire l'article publié en octobre 2011 (lecture réservée aux abonnés)

Francisco Goldman, Dire son nomtraduit de l'anglais (Etats-Unis) par Guillemette de Saint-Aubin, 10/18, 477 p., 8 € 36

Aura Estrada, 1977-2007: la femme de Francisco Goldman est morte un 25 juillet. Elle venait d'avoir 30 ans. Une vague l'a brisée. Comment survivre au chagrin immense, au procès que lui intente Juanita, la mère d'Aura? «Vide, culpabilité, honte, et crainte, comme un cercle sans fin.» Un sentiment de dépossession, aussi, puisque la mère d'Aura a gardé ses cendres. Demeurent les souvenirs, les regrets, l'ordinateur d'Aura, ses textes, quelques photographies. Une temporalité bouleversée, «la seule date qui marque le passage de l'année pour moi, c'est le 25 juillet».

Goldman commence par sombrer: il boit «comme avec l'intention de transformer son sang en tequila», manque mourir renversé par une voiture, perd son centre, s'accroche aux détails (l'odeur de menthe poivrée du dernier flacon de shampooing d'Aura), aux objets qui sont comme des autels ou des talismans, il vacille, tombe, la chute – réelle – comme une allégorie du deuil. Bute sur son sentiment de faute, sur l'absurdité de cette mort, sur l'écheveau de signes qui auraient dû leur faire éviter la plage de Mazunte, ce jour-là («La géographie et le sort ne font qu'un»). Francisco Goldman cherche des vérités dans les livres, creuse les conditionnels, cet enfant qu'ils rêvaient d'avoir, cette vie qu'il aurait pu construire, ces nouvelles qu'Aura aurait publiées, toutes «ces ruines de l'avenir». Continue même d'envoyer des e-mails à Aura, bien après sa mort. Mais le présent s'impose, sans échappatoire, les chiffres, brutaux: «Aura est morte le 25 juillet 2007. (...) Deux mois avant sa mort, le 24 avril, Aura avait eu trente ans. Nous étions mariés depuis deux ans moins trente-six jours. (...) Nous avons vécu ensemble presque quatre ans

L'horreur, insurmontable, sous la litanie banale des chiffres et cette dernière journée d'Aura, impossible à écrire, qui rendra la fin du récit linéaire, après 350 pages d'une mémoire capricieuse, qui épouse cette «manière labyrinthique et décousue qu'elle avait de classer ses dossiers et documents». Tout le livre évoquait cette mort, énoncée dès l'incipit, et pourtant. Francisco Goldman a rendu Aura si présente, l'a à ce point incarnée, que le lecteur est bouleversé quand le récit de sa mort advient, en toute fin. Aura avait écrit, dans un de ses carnets, «La poesía es ficticia y no salva a nadie (La poésie est de la fiction et ne sauve personne)». Sans doute est-ce la seule parole d'Aura que Dire son nom vienne contredire. «Tu as toujours senti que tu étais destinée à la célébrité d'une manière ou d'une autre.» Francisco Goldman célèbre Aura, à jamais.

Lire l'article publié en novembre 2011 (lecture réservée aux abonnés)

Adam Ross, Mr. Peanut, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Baptiste Dupin, 10/18, 516 p., 9 € 12

«La première fois que David rêva de tuer sa femme, ce n'était pas lui qui la tuait», un incipit qui invite à la lecture. La suite? un roman qui mêle intrigue policière et analyse au scalpel du couple, et qui tisse trois intrigues (au moins). David Pepin est marié depuis treize ans à Alice. Lorsqu'il ne conçoit pas des jeux vidéo, il fantasme sur la meilleure manière d'éliminer sa femme, en pensée ou sur papier. Alice finit par mourir d'un choc anaphylactique après avoir ingéré des cacahuètes. Entrent en scène les inspecteurs Ward Hastroll et Sam Sheppard. David a-t-il tué Alice? L'enquête est prétexte à entrer dans les vies de couple des deux inspecteurs de police comme à revenir, longuement, sur un fait divers criminel qui défraya la chronique dans les années 1950: le procès, la condamnation puis la libération du docteur Sam Sheppard, accusé d'avoir tué sa femme Marilyn. Un véritable puzzle temporel et narratif donc, un labyrinthe qui joue d'attentes, de mises en abyme et jeux de miroir entre les récits. L'auteur (du crime comme de l'histoire) n'est pas forcément qui l'on croit.

Lire l'article publié en septembre 2011 (réservé aux abonnés)

Sorj Chalandon, Retour à Killybegs, Le Livre de Poche, 336 p., 7 € 10

L'auteur présente ainsi son roman sur le site de Grasset (éditeur du roman en grand format, 2011) : "Une nuit de décembre 2005, j’ai écrit le mot effroi sur mon carnet. Le premier qui m’est venu. Je l’ai entouré de dizaines de cercles noirs, jusqu’à ce que le papier cède. Je venais d’apprendre que Denis, un ami irlandais, trahissait son pays depuis 20 ans. Et son combat, et sa famille, et tous ceux qu’il avait serrés dans ses bras. Effroi, ce fut le premier mot. Il a donné naissance à Mon traître, publié chez Grasset en 2008.
Ce livre était un roman. Un masque. J’avais vieilli mon traître, changé son histoire. Je lui avais sculpté un autre visage, donné un autre regard que le sien. Et moi, je m’étais fait luthier. Pas journaliste. Surtout pas. Qu’est-ce qu’un journaliste pouvait bien faire dans une histoire d’amour ? Dissimulé derrière l’effroi d’Antoine le Français, j’ai ainsi raconté l’histoire de Tyrone l’Irlandais.
En secret aussi, j’essayais de comprendre, d’accepter, de ne pas cesser de l’aimer. Avec la trahison, la confiance était pourtant morte, et aussi l’amitié, la dignité et tellement de certitudes. Quatre mois plus tard, Denis était assassiné. Alors j’ai tué Tyrone à sa suite.
Après la publication de Mon Traître, le tombeau est resté ouvert. J’avais écrit Tyrone pour pleurer Denis mais soudain, les deux fantômes me demandaient des comptes. Le vrai, abattu au fusil de chasse. L’autre, à peine masqué par mes mots. Je n’avais pourtant pas condamné mon traître et Antoine n’avait pas jugé le sien. J’avais essayé de les écouter, de les regarder, de les comprendre. Mais cela n’a pas suffit à leur repos. Et je n’étais pas apaisé.
Quelque chose manquait à la cérémonie des adieux.
Aveuglé par la souffrance d’Antoine, j’en avais oublié Tyrone. Son histoire me manquait. Il me manquait aussi. Alors j’ai décidé de le rejoindre.
Pour écrire Retour à Killybegs, je me donc suis glissé deux ans dans la peau du traître. Il est le narrateur de ce roman. Il raconte son enfance misérable, les coups du père, les bombes allemandes, les balles anglaises, son amour de république, la première arme au creux de sa main, les humiliations, les privations, l’extrême violence, ses jours et ses nuits de cachot. Il raconte sa trahison. Le piège anglais refermé sur sa gorge. L’argent ennemi glissé dans sa poche. Sa crainte de mourir, sa terreur de vivre. Cette communauté qui était la sienne, ces amis devenus étrangers, cette fraternité qu’il frappe dans le dos. Il raconte une vie sans sommeil, sans appétit, sans goût, sans couleur, sans plus rien. Il raconte sa femme, qui dort à ses côtés et ne se doute pas. Il raconte son fils si fier de lui. Il raconte sa terre devenue grise, son ciel passé au noir, la pluie qui ne le quitte plus. Il raconte son drapeau délavé, sa république blessée. Il raconte l’Irlande brusquement hostile. Il raconte sa peur de traître, sa solitude de traître, son désarroi de traître. Et je l’accompagne jusqu’au bout de sa nuit.
Dans Mon traître, je demandais au lecteur de partager la douleur du trahi. Dans Retour à Killybegs, je lui offre de partager l’effroi de la trahison.
- Lui as-tu pardonné ?
Mille fois, j’ai entendu cette question. Effacer ? Je ne dois pas. Oublier ? Je ne peux pas. Mais je n’éprouve plus de rancœur".

Pour lire l'article d'Antoine Perraud, octobre 2011 (réservé aux abonnés)

Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Le Livre de Poche, 192 p., 6 € 10

« Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu’une nuit pouvait n’avoir plus de fin ». Haïti, 12 janvier 2010, Tout bouge autour de moi, cette minute, au restaurant de l’hôtel Karibe, 16h53, « tout cela a duré moins d’une minute ». Dany Laferrière s’est rendu sur son île pour le festival Étonnants Voyageurs, il est au restaurant avec Rodney Saint-Eloi et Thomas Spear. Et tout bascule : « De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l’attend. On s’est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s’est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruit sourd des immeubles en train de s’agenouiller. Ils n'explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre ».

Lire l'ensemble de l'article publié en 2011 dans le Bookclub (accès libre)

Morgan Sportes, Tout, Tout de suite, Le Livre de Poche, 432 p., 7 € 60

"Dès qu'un livre sur un fait divers atteint densité et précision, on convoque De sang-froid. Mais si Truman Capote avait fait de Perry et Dick, accusés d'avoir massacré une famille entière, le fil conducteur de son récit (avec une certaine empathie), rien de tel chez Morgan Sportès. C'est plutôt l'inverse : l'absence d'épaisseur humaine agit ici comme révélateur. Sportès a choisi de coller au dossier d'instruction, auquel il donne corps, ce n'était pas la pire option. Sept ouvrages, déjà, ont été publiés sur le «gang des barbares». Tout, tout de suite, bien sûr, peut se lire comme un thriller crépusculaire. Mais la fiction se résume au montage et au choix des séquences et, plus intéressant, s'essaie à cerner le mystère réfractaire de ces jeunes gens passés, trois semaines durant, de l'existence ordinaire à l'ordinaire du tortionnaire." (Dominique Conil)

Lire l'ensemble de l'article de Dominique Conil, septembre 2011 (accès réservé aux abonnés)

John Burnside, Scintillation, traduit de l'anglais (Ecosse) par Catherine Richard, Points,312 p., 7 € 20

« On ne fait pas vraiment dans la bluette par ici, à l'Intraville »

« Dans cette histoire, je m'appelle Leonard, et, quand j'étais là-bas, je pensais que la vie était une chose et la mort une autre, mais c'était parce que je ne connaissais pas le Glister ». Aucun lecteur ne sait encore ce qu'est le Glister (titre du roman en anglais), il le découvrira dans les dernières pages de Scintillation, le somptueux roman, charnel, dense, violent et poétique de John Burnside, qui mène, inexorablement, vers cette énigme.

Aucun adjectif ne peut réellement définir ou même dire ce roman fascinant, cette histoire étrange qui nous conduit vers ce «», lieu et note de musique, «parce que c'est là que l'avenir commence: dans l'oublié, dans ce qui est perdu». Dans Scintillation, les voix se mêlent, même si celle de Leonard domine, pour dire un lieu perdu, oublié, sauvage, «ce lieu où une histoire commence et finit», «une histoire qui possède une vie propre», «une vérité propre aussi, mais pas une vérité que l'on puisse énoncer. Elle ne cesse de fluctuer, de glisser hors d'atteinte».

Le lieu? Une presqu'île autrefois dominée par une usine chimique, à l'abandon après une catastrophe, une usine qui a contaminé les champs et les êtres: «le sol tout entier est irrémédiablement vicié, empoisonné par des années d'émissions et d'écoulements», les gens développent des maladies rares et incurables, les animaux sont «bizarres», «créatures mutantes». A l'Ouest, l'Intraville, cité perdue, «ghetto pour ouvriers empoisonnés», plus loin l'Extraville et, le monde, que les habitants de la péninsule sont rares à connaître. Entre enfer et paradis, un no man's land à la poésie sauvage quand on sait, comme Leonard, voir au-delà du plus apparent et, comme John Burnside, faire d'un paysage désolé et étrange un personnage inoubliable.

L'histoire? «Un par un, à environ dix-huit mois d'intervalle», des enfants disparaissent près de la ville usine. Mark, William, Alex, Stewart, Liam... Sans doute tués. Mais l'unique policier de la ville, John Morrison est contraint de maquiller les disparitions en fuites.

Lire l'ensemble de l'article publié dans le Bookclub en 2011 (accès libre)

Howard Jacobson, La Question Finkler, traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Pascal Loubet, Le Livre de Poche, 504 p., 7 € 60

« Il aurait dû s'y attendre. Étant donné que sa vie n'avait été qu'une succession de catastrophes, il aurait dû se préparer à celle-là. » Ils sont trois, amis depuis l'enfance. Julian Treslove, Sam Finkler et, autre génération, Libor Sevcik, leur ancien professeur d'histoire. La vie les a longtemps séparés, ils ne se sont pourtant jamais vraiment perdu de vue. Finkler est devenu un philosophe médiatique et pratique, Libor écrit des biographies de stars hollywoodiennes, qui, par ricochet, lui apportent gloire et fortune. Quant à Treslove, il écume les boulots: producteur d'émissions culturelles tardives à la BBC (qu'il exècre), directeur de festivals artistiques, déménageur, sosie. Les femmes de Finkler et Sevcik, Tyler et Malkie, viennent de mourir: le deuil ressoude les trois amis. Julian Treslove, « veuf honoraire », vit la perte par procuration. Un soir, rentrant chez lui après une soirée chez ses deux amis, Julian est victime d'une agression. On lui vole sa montre et son portefeuille en plein Londres. L'événement, en soi banal, le bouleverse, il passe des jours et des pages à tenter de le comprendre, à le tourner en tout sens, à l'analyser: peu à peu une certitude s'impose. Et s'il avait été pris pour un Juif ? Et s'il était juif ? `

La Question Finkler est le récit de trois existences, de trois rapports au monde, à l'autre, au désir, au deuil et à la foi, à l'amitié, autant de notions qui fondent identité et différence.

Lire l'ensemble de l'article publié dans le Bookclub en 2011 (accès libre)

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