Rideau de verre

« Roman » affirme le sous-titre de Rideau de verre, pourtant placé sous le signe des inspirations autobiographiques de Sylvia Plath : les pages s’ouvrent sur un «je» lui-même ouvert à un imaginaire pluriel et kaléidoscopique, à des souvenirs, expériences, rêves, lectures qui « s’y querellent en silence ». « Se cachent sous la fatigue anesthésiée, des dépouilles en colère, des forces teigneuses qui font manquer le sommeil ».

« Roman » affirme le sous-titre de Rideau de verre, pourtant placé sous le signe des inspirations autobiographiques de Sylvia Plath : les pages s’ouvrent sur un «je» lui-même ouvert à un imaginaire pluriel et kaléidoscopique, à des souvenirs, expériences, rêves, lectures qui « s’y querellent en silence ». « Se cachent sous la fatigue anesthésiée, des dépouilles en colère, des forces teigneuses qui font manquer le sommeil ».

« Elle a l’habitude de ce genre de chose.

Et ses ténèbres craquent

Et ses ténèbres durent » (S. Plath)

(Auto)fiction que Rideau de verre ? Qu’importe, sinon la mise en expérimentation de soi comme du langage pour se dire, ou tenter de s’approcher. Même « de verre » le « rideau » demeure. La narratrice se dit, et sans doute n’entretient-elle aucun rapport avec Claire Fercak, auteur du livre. Et se dire revient à se soumettre à une « transparence impossible », comme l’écrivait déjà Jean Starobinski de Jean-Jacques Rousseau. André Breton rêvait pour Nadja d’un livre comme une « maison de verre », dont la transparence, l’absence de tain diraient l’objectivité malgré la source intime et biographique. Entreprise impossible, écueil signifiant et fondateur du genre. Rideau de verre donc, pour Claire Fercak et non maison. Ou, pour filer le mot, une maison sous verre, comme celle de Chloé Delaume est sous terre, et le réel un lieu hanté par l’imaginaire, habité. Une Règle du je, un jeu d’écriture sur (et sous) soi.

« C’est tuant les souvenirs, je dois encore faire peine, c’est gros comme une maison. Une maison qui sous mes yeux se noie ».

« Elle a commencé à bâtir un refuge transparent et solide que personne ne saurait attaquer, une maison de verre qui lui permettrait d’épier toute atteinte extérieure. »

Rideau et maison, Cloche de détresse également, sous l’égide de Sylvia Plath, toujours : « Un mauvais rêve. Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. Un mauvais rêve. » Des mots qui entrent en résonnance avec ceux de Rideau de verre, durs, acérés, incisifs. «Je» est une jeune femme marquée, qui se dédouble, en italiques ou en «elle», extériorisation de soi quand l’empreinte est trop forte, l’intime bousculé ou quand la femme se souvient de l’enfant qu’elle fut (ou n’a pu être pleinement).

« La violence est inscrite dans la mémoire de l’espace. Du corps ». Une jeune femme, marquée par une enfance sous le signe du père. La narratrice plonge, au risque de se noyer, laisse déborder « les images ». Bébé né en février, sous le signe du « verse-eau », insuffisance coronarienne. « Ma moelle osseuse héberge les mauvais gènes dont il m’a fait héritière ». Une vie en maux : maladie génétique, maltraitance, malheur. « Je veux consentir à la douleur. Et la nommer ». « Elle ne sait pas trop comment s’y prendre, de quel côté crier, sur quel ton, dans quelle langue. Non pas pour qu’on comprenne mais qu’une oreille s’y prête un peu. (…) Elle cherche une écriture. Elle court après l’idiome de la première enfance. Celui que la douleur a façonné, puis tétanisé parce qu’elle l’affronte sur son propre terrain ».

En chapitres brefs, denses, tendus, une vie se déroule, avec ses heurts, ses terreurs, ses acmés et tente de se « réinventer », de « sortir du labyrinthe ». Tord la syntaxe, la découpe, la malaxe à l’image de ce corps et ce cerveau sous influence. Du père. Lorsque la violence subie se retourne en (auto)destruction. Les âges (« j’ai quatorze ans », « j’ai sept ans », « j’ai trente ans », « j’ai cinq ans ») rythment la remontée des souvenirs que la narratrice voudrait « mauvais rêve », « rêve de papier », mais comment rendre conditionnel l’advenu ?

Rideau de Verre est le premier roman de Claire Fercak (publié en 2007 chez Verticales qui sort en poche chez J’ai Lu). Elle impose une voix, magistrale, bouleversante. A la poésie âpre et fulgurante. Parvient à dire l’absence (de la mère), la sur présence (du père), l’intimité d’une autre, aux croisements des présences / absences, dans un roman morcelé comme une mémoire en éclats, décomposant « le cauchemar du père ». « Dans le miroir c’est à peu près la même, autrement dit, pas tout à fait ».

Claire Fercak, Rideau de verre, J’ai Lu, 94 p., 4 € 80.

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