Alain Brossat
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Les mots en campagne

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Billet de blog 15 nov. 2016

«Les policiers n'en peuvent plus»

«La police à laquelle un pouvoir politique veule et inconséquent lâche les rênes et qui, en conséquent se sent pousser des ailes, ne rêve pas de meilleures conditions d'exercice du noble métier consistant à assurer « le respect de la loi » ; elle rêve, platement et en automate, d'un Etat policier. » Analyse d'Alain Brossat de l'usage du «ras-le-bol» policier dans la campagne.

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Les policiers sont à bout, ils sont au bord du burn-out collectif – ce n'est pas l'effet papillon mais le syndrome de Viry-Châtillon – un cocktail Molotov lancé dans l'Essonne peut-il provoquer une tornade de manifestations de flics dans la France entière ?

La réponse est à l'évidence oui - un bon point pour la théorie du chaos.

Première remarque. Les journaux, les gens de l'Etat et de la politique de gouvernement qui, aussitôt, accourent en renfort à sons de trompes vont, en la circonstance, mettre le cap sur « les policiers » plutôt que sur « la police ». Ce qui prouve que ces gens-là, même quand ils n'ont pas la réputation d'avoir inventé le vibromasseur à ondes pulsées, manifestent une certaine sensibilité à la langue. « La police », en effet, c'est une institution, un corps d'Etat froid comme un hareng mort, et qui plus est, un truc qui, allez savoir pourquoi, aurait tendance à faire peur au populo. « Les policiers », par contraste, c'est de la viande humaine qui pulse et frémit, c'est fragile comme la vie d'un nourrisson. C'est en effet cela qu'il s'agit d'établir, sans délai ni contestation possible : les policiers, aujourd'hui, omnes et singulatim, sont en grande souffrance, comme ils ne l'ont jamais été. C'est comme si chacun d'entre eux avait été pris dans l'embuscade sarrasine de Viry-Roncevaux et en était revenu avec son pronostic vital tout chiffonné.

Seconde remarque. Il y a, on le sait bien, c'est affligeant mais c'est comme ça, tous ces agités du bocal, ces alliés objectifs de Daech qui se sont mis en tête qu'au pays des droits de l'homme, la police aurait tendance à être violente et qui, du coup, se sont sentis autorisés à taguer sur les murs de quelques temples du Savoir des slogans odieux du style « Tout le monde hait la police ». Ceci, au prétexte inepte que, tout au long des manifestations contre la loi (scélérate) dite El Khomry, se seraient multipliées les exactions policières : tirs tendus et rapprochés de flash balls propres à mutiler ceux à qui ils sont destinés, usage illégal de grenades dites de désencerclement, coups assénés à des militants jetés à terre, charge contre les passants massés sur les trottoirs, fouilles humiliantes et perverses, raclées et humiliations infligées à des lycéens en garde à vue, contrôles au faciès redoublés, etc. De ce déchaînement de violence policière, des journaux comme Le Monde et ce vieux gauchiste maléfique de Défenseur des Droits seraient même allés jusqu'à s'inquiéter... Pas les syndicats de policiers, alignés comme un seul homme derrière les auteurs de bavures caractérisées, dûment filmées et enregistrées.

Nous vivons dans un monde légèrement déconcertant et tant soit peu clivé : les organes d'information de meilleure réputation peuvent d'une part y chroniquer les manifestations policières qui se sont multipliées après l'incident de Viry-Châtillon en les plaçant entièrement sous le régime du « ras-le-bol » (la grande souffrance) policiers, passant allègrement par pertes et profits le défi à la loi que constituent ces attroupements aux allures de putsch à blanc, et, de l'autre le procès d'un flic filmé en train d'asséner un violent coup de poing en pleine figure à un élève maîtrisé par deux de ses collègues... Ceci sans y trouver matière à un rapprochement de type politique entre ces deux plans de réalité. Il y aurait donc la police, comme part de l'Etat, à laquelle il peut arriver, de manière regrettable, d'être excessivement violente ; et puis il y aurait les policiers qui seraient, dans le contexte de déprime et de désorientation générales d'aujourd'hui, le corps exposé, souffrant, maltraité, stigmatisé par excellence.

Ce n'est là que le dernier en date des chapitres de ce « narratif » (comme on dit aujourd'hui) insistant qui, depuis quelques décennies, se destine, via les séries télévisées, les constructions victimistes du syndicalisme policier et la démagogie des ministres de l'Intérieur successifs, à conditionner l'opinion ; ceci de manière à ce que celle-ci envisage la vie sociale, publique, politique du point de vue policier, par les yeux de la police. La description des policiers en victimes accablées et boucs émissaires par élection est le dernier avatar de ce récit obstiné ayant vocation à éliminer le contrechamp dans lequel nous persistons à être sensibles à la violence du pouvoir, de l'Etat, ceci dans un temps où s'épaississent à vue d'oeil les traits autoritaires de ce dernier.

Ce que ce récit lénifiant vise à empêcher d'articuler, c'est cette figure distinctement politique : lorsque ceux-là même qui ont la charge non pas seulement de faire en sorte que « règne l'ordre », mais que celui-ci soit fondé sur la loi et conforme à l'Etat de droit sont les premiers à s'affranchir ouvertement des conditions fixées (à leur statut) par la loi, lorsqu'ils le font sous les encouragements enthousiastes des ténors politiques de tout poil et sous le regard indulgent de leur autorité de tutelle,- alors une sorte de signal sonore se fait entendre, que nous serions bien inspirés de ne pas ignorer. Les policiers qui descendent dans la rue en toute illégalité n'y sont pas pour exhiber leurs stigmates aux yeux de la population apitoyée mais bien pour exiger plus de pouvoir(s), davantage de liberté d'action, moins de tutelles. En bref, et la chose est constante, la police à laquelle un pouvoir politique veule et inconséquent lâche les rênes et qui, en conséquent se sent pousser des ailes, ne rêve pas de meilleures conditions d'exercice du noble métier consistant à assurer « le respect de la loi » ; elle rêve, platement et en automate, d'un Etat policier.

Dans un pays où la presse serait effectivement indépendante du pouvoir, celle-ci aurait commencé par mettre en lumière, dans le contexte de l'agitation à propension factieuse qui s'est emparée des corps de police, la relation indissoluble qui s'établit entre ces deux tableaux : en tout premier lieu l'élévation du niveau de violence de l'action de la police (dans ses rapports aux manifestants, aux occupants de zones à défendre, à la jeunesse scolarisée et indocile, aux populations des banlieues et, en premier lieu aux jeunes que leur apparence désigne comme des post-coloniaux) ; et, en conséquence la montée de l'animosité anti-policière dans une partie de la population, montée dont l'incident de Viry-Châtillon a été, récemment, une manifestation surexposée.

Tout le reste n'est que littérature para-policière.

Ce que nous voulons, c'est la justice pour Rémi Fraisse et Adama Traore.

Quant à la police, qu'elle fasse son boulot, dans le respect des lois et surtout, qu'elle se taise et soit bannie de la vie publique et du débat politique.

Alain Brossat, Professeur de philosophie émérite à l’université de Paris 8. Dernier ouvrage paru Abécédaire Foucault, Démopolis, 2015.

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