Billet de blog 19 janv. 2017

«Défendre nos valeurs»

«A l’heure des échafaudages programmatiques, hâtivement conçus pour conquérir le pouvoir ou pour tenter de s’y maintenir, ces valeurs, complaisamment sollicitées, permettent à celles et ceux qui s’en réclament de défendre ce vieux monde en laissant entendre que leurs propositions convenues sont l’expression audacieuse d’une volonté réformatrice trop longtemps bridée par de nombreux conservatismes», par l'universitaire Olivier Le Cour Grandmaison.

O. Le Cour Grandmaison
Université d'Evry-Val d'Essonne, sciences politiques et philosophie politique
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« Le langage politique » consiste « principalement en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. » G. Orwell (1946)

A la bourse des éléments de langages, forgés par des communicants affairés, ces mercenaires contemporains de la propagande enrichie, si l’on peut dire, grâce à quelques recettes empruntées au marketing, les valeurs sont désormais au plus haut. Les valeurs, c’est follement actuel et moderne. Pas un homme ou une femme politique de droite ou de gauche qui ne juge indispensable de déclarer haut et fort son attachement aux valeurs, et la nécessité impérieuse de les défendre avec ténacité. L’ensemble se doit d’être prononcé sur un ton grave, d’un air pénétré et le regard fixé au loin afin de lester le ronflement sonore des formules creuses employées d’une hexis corporelle indispensable à leur crédibilité espérée. De là aussi, cette inflation langagière que soutient la prolifération des hyperboles. Le plus souvent ces valeurs sont précédées de l’adjectif possessif « nos. » Celui-ci est nécessaire à l’efficacité de cette rhétorique de l’importance et de l’autorité grâce à laquelle le locuteur se grandit et construit sa stature. Ce possessif lui permet d’entretenir l’illusion de l’originalité, de s’élever au-dessus de la mêlée en renvoyant ses adversaires à la médiocrité de leurs préoccupations politiciennes et d’établir ainsi une verticalité symbolique qui le distingue de ces derniers. A lui, les beautés éthérées et désintéressées des valeurs, et les perspectives grandioses qu’il convient de tracer pour “redonner à la France la place qu’elle mérite, et à ses habitants fierté et dignité.” Aux autres les petits calculs partisans, la vulgarité des ambitions personnelles et les trivialités de la compétition électorale.

De façon pavlovienne, certains invoquent “un monde bouleversé par la mondialisation” et les “nouveaux défis imposés à notre belle et vieille nation par l’immigration, l’islam et les multiples attentats qui l’ont frappée.” Le soir de sa victoire aux primaires de la droite et du centre, François Fillon réaffirme ainsi son « attachement aux valeurs françaises. » Quant à Thierry Mariani, il salue peu après celui qui, à ses yeux, incarne le mieux les « valeurs occidentales » ; celles-là mêmes qui seraient en péril et qu’il est nécessaire de promouvoir sans relâche pour protéger “notre mode de vie et notre civilisation”. Quelques semaines plus tard, le 13 décembre 2016, ce dernier note sur son compte tweeter : « Ceux qui combattent le terrorisme devraient se féliciter de la reprise d’Alep. » Voilà qui éclaire d’un jour pour le moins singulier la beauté et la supériorité prétendues des valeurs du monde libre.

Ivan Rioufol, du Figaro, n’est pas en reste. Après avoir écrit que l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy est l’homme du « sursaut existentiel », qui doit permettre de restaurer « une identité » française « malmenée » par « l’islamophilie » et l’immigrationnisme destructeurs des bien-pensants, ce journaliste ajoute : « la force s’annonce comme une valeur en hausse. » Et pour illustrer son propos, il se félicite de la mobilisation de plusieurs officiers supérieurs qui déclarent « la patrie en danger. » Sous sa plume, toujours, Vladimir Poutine devient le digne « protecteur des chrétiens d’Orient ciblés par les djihadistes. » (Le Figaro, 16 décembre 2016). Admirable, en effet.

D’autres se font les hérauts des valeurs républicaines qu’ils affirment incarner face aux menaces nationales et internationales qui pèsent sur l’Hexagone ; ce pays à nul autre pareil où la liberté, l’égalité et la fraternité s’épanouissent depuis les glorieuses révolutions de 1789 et 1793. Quand les impératifs de la compétition partisane l’exigent, quelques-uns, soucieux de restaurer leur image de progressistes respectueux de principes généreux, en appellent au respect “des valeurs d’accueil” de la France pour tenter de faire oublier leurs compromissions passées avec le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qu’ils ont activement soutenu dans sa bataille pour parvenir à Matignon.

Plus les dirigeants des partis de gouvernement et quelques autres personnalités, qui ont exercé des fonctions politiques importantes, se révèlent incapables de résoudre les problèmes économiques et sociaux de la France, plus ils pérorent sur les valeurs ; ces chevilles rhétoriques destinées à occulter leur impuissance, leurs compromissions parfois sordides et dangereuses, et leur absence de principe.

C’est au nom de ces valeurs crânement revendiquées que de nombreux responsables locaux et nationaux des Républicainspuisent dans le programme du Front national une partie de leurs propositions. Dans la novlangue de saison, et de ce côté-là du système partisan, succomber aux sirènes de l’extrême-droite pour tenter de séduire son électorat grandissant et toujours plus menaçant, se dit “ assumer nos valeurs, sans peurs ni tabous.” Ceux qui agissent ainsi ne sont pas seuls à procéder de la sorte.

N’est-ce pas au nom des valeurs de la République attaquée que François Hollande et son premier ministre, Manuel Valls, ont défendu la déchéance de la nationalité au lendemain des attentats meurtriers du 13 novembre 2015 ? Rappelons-nous les louanges nombreuses venues de divers horizons politiques et la multitude d’experts, de sondologues, de politologues et de bavards médiatiques qui ont salué cet art réputé subtil de la « triangulation. » Elle devait souder la majorité socialiste, diviser l’opposition et prouver aux Français que François Hollande avait la stature d’un chef d’Etat capable de s’affranchir des traditions de son camp pour mieux protéger le pays. Quelques mois plus tard, fut pris qui croyait prendre. Au succès espéré a succédé un fiasco politique et juridique retentissant. Il n’a pas peu contribué à la faillite sans précédent du président et de ceux qui ont soutenu son projet indigne.

N’oublions pas le jeune Macron qui défend de vieilles idées et s’égosille à en perdre la voix pour vanter « la valeur travail », « l’attachement au progrès et au risque », comme en témoignent les objectifs de son mouvement « En marche. » Exposées par celui qui, pendant quatre ans, a commencé par inspirer la politique économique de François Hollande à l’Elysée avant de le faire au gouvernement en tant que ministre, de telles nouveautés prétendues, destinées à « remettre la France en mouvement », laissent pantois. De même le fait que des journalistes, superficiels et oublieux de ses responsabilités passées et de son bilan,  en fassent le promoteur éclairé du changement.

A l’heure des échafaudages programmatiques, hâtivement conçus pour conquérir le pouvoir ou pour tenter de s’y maintenir, ces valeurs, complaisamment sollicitées, permettent à celles et ceux qui s’en réclament de défendre ce vieux monde en laissant entendre que leurs propositions convenues sont l’expression audacieuse d’une volonté réformatrice trop longtemps bridée par de nombreux conservatismes. Les valeurs ainsi mobilisées ? Un bric-à-brac idéologique, parfaitement adéquat à la fin si souvent annoncée des idéologies, qui aide les uns à parer la réaction qu’ils appellent de leurs vœux des atours avantageux du changement et de la liberté recouvrée. Quant aux autres, ils y trouvent de quoi masquer leur épuisement politique et l’échec cuisant de leur progressisme prétendu, lequel se réduit désormais à quelques incantations républicaines qui ne les engagent à rien. Le quinquennat qui s’achève en témoigne de façon exemplaire et sinistre. Ceux qui l’ont conduit et soutenus laissent derrière eux un champ de ruines, des millions d’électeurs au mieux désabusés, au pire dégoûtés. La reconstruction sera longue, elle devra se faire contre les âmes mortes de ce “socialisme” hexagonal et exsangue.

O. Le Cour Grandmaison, universitaire. Dernier ouvrage paru L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.

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