L'industrie… mais pas à n'importe quel prix!

«Sauver le soldat industrie!» Tel semble être désormais le leitmotiv (demain, un élément de ralliement?) de tous les candidats ou presque à l'élection présidentielle. Et nombreuses sont les mesures qui sont proposées par les uns et les autres pour réaliser cet objectif.

«Sauver le soldat industrie!» Tel semble être désormais le leitmotiv (demain, un élément de ralliement?) de tous les candidats ou presque à l'élection présidentielle. Et nombreuses sont les mesures qui sont proposées par les uns et les autres pour réaliser cet objectif.

 

Il est vrai qu'il est grand temps, car l'hémorragie industrielle est ancienne et ne s'est pas démentie dans les derniers mois. Les destructions massives d'emplois industriels accompagnent depuis longtemps le recul des parts de marché de l'industrie française et l'aggravation du déficit de nos échanges industriels.

Quelle est donc la cause du mal qui ronge l'industrie française?

À en croire l'actuel Président de la République, il n'y a guère de doute: le coût du travail est, en France, trop élevé. Les «charges» plombent les entreprises françaises. De plus, le temps de travail en France serait à la fois trop court (les fameuses 35 heures) et peu flexible.

Vive la politique de l'offre donc! Faisons comme les Allemands, en tous points meilleurs. La preuve? Le chômage outre-Rhin serait bien plus faible que chez nous. Quant à la balance commerciale… Comment ne pas s'exclamer devant un tel excédent?

L'affaire est donc entendue… ou presque. L'Allemagne ne compte-t-elle pas 5 millions de «minijobs» à 400 euros pour 60 heures par mois? Doit-elle vraiment servir de modèle quand le nombre d'intérimaires, 150 000 dans les années 1990, atteint aujourd'hui un million? Tous les pays de l'Union européenne peuvent-ils dégager un excédent de leur balance commerciale? Leurs échanges mutuels constituant l'essentiel de leurs échanges, les pays de l'Union ne peuvent tout simplement pas être tous excédentaires.

Et que nous proposent donc les candidats (susceptibles de gagner l'élection)?

Fi! Baissons vite les «charges», disent le Président et son gouvernement, et facilitons la flexibilisation du temps de travail!

Traduction concrète de ces nobles objectifs? Une TVA dite «sociale» est créée, destinée à accentuer le transfert des cotisations sociales des entreprises, cette fois sur les consommateurs. Des «accords de compétitivité emploi» sont imaginés, supposés faciliter l'adaptation de l'activité des entreprises aux besoins du marché et éviter les licenciements. L'autorisation administrative préalable, jusqu'à présent nécessaire à une entreprise pour engager un dispositif de chômage partiel, est ainsi supprimée. Ce qui n'est pas sans rappeler la suppression de l'autorisation administrative de licenciement qui était censée créer 500 000 emplois…

Si on ajoute à ces deux mesures l'annonce de la création d'une banque de l'industrie pour financer les PME industrielles, alors, il n'y a plus de doute: la France engage –enfin!- une politique de l'offre… Mais n'a-t-on pas créé Oséo? Quid de la Caisse des dépôts? Quid, surtout, des banques qui se refinancent actuellement à 1% auprès de la BCE? Ne peuvent-elles pas elles-mêmes financer les PME? Pourquoi? Ont-elles d'autres visées pour utiliser l'argent qui est ainsi créé et mis à leur disposition?...

Du côté des candidats susceptibles d'accéder à la magistrature suprême, François Bayrou a déclaré que «les salaires ne sont pas la raison de nos difficultés actuelles». Cependant, pour un de ses principaux lieutenants, Jean Peyrelevade, économiste mais surtout ancien président d'importantes banques et compagnies d'assurance françaises pendant vingt ans, «l'allégement des charges sociales employeurs constitue une cible prioritaire».

Le principe de la TVA sociale est rejeté par François Hollande. S'il sort vainqueur du scrutin, François Hollande a aussi déclaré que les grandes entreprises seront «sollicitées» à travers la suppression ou la diminution de plusieurs «niches» fiscales. Mais François Bayrou et François Hollande se rejoignent sur un point essentiel: aucune proposition n'est faite pour revaloriser les salaires, y compris le salaire minimum.

De Sarkozy à Hollande en passant par Bayrou, la même préoccupation: ne rien faire qui puisse porter atteinte à la compétitivité des entreprises, tout au plus limiter certains excès (certaines niches fiscales des grandes entreprises).

Et si le diagnostic était faux ?

Et si le coût du travail n'était pas la cause du mal qui ronge l'économie française?
Et si la compétitivité des entreprises allemandes n'était pas fondée sur la maîtrise des coûts salariaux?
«Divagation absurde!», objecteront les experts ès compétitivité.
Les entreprises allemandes ont bien comprimé les salaires depuis dix ans…

Ceci signifie-t-il qu'elles se battraient désormais sur les prix?

Que nenni! Contrairement à ce qu'affirment les experts ès compétitivité, de droite comme de gauche, la compression des salaires en Allemagne ne s'est pas traduite par une guerre des prix livrée par les entreprises allemandes à leurs concurrentes, mais a eu pour effet et comme origine recherchée une hausse des marges. Comme leurs homologues des autres pays du capitalisme «avancé», les entreprises allemandes (les plus grandes) subissent désormais, dans leur majorité, la pression de leurs actionnaires qui exigent davantage de «cash».

Et si les solutions avancées étaient mauvaises?

La TVA «sociale» n'aurait-elle finalement pas le même but: accroître les marges des entreprises et assurer la possibilité de verser des dividendes garantis aux actionnaires?

Les entreprises françaises, dira-t-on, doivent restaurer leurs marges pour investir. Est-ce si sûr? Comment concilier cette proposition avec le fait que leurs dividendes rapportés à l'excédent brut d'exploitation est passé de 12,8% en 1970 à 29,8% en 2010, alors que leur taux d'investissement (rapport de la formation brute de capital fixe à la valeur ajoutée) prenait la direction opposée, passant dans la même période de 21,9% à 18,7% (source : Insee)?

D'un côté, des entreprises allemandes qui cèdent à la pression de leurs actionnaires, de l'autre, des entreprises françaises qui, appuyées par les gouvernements qui se sont succédés depuis trente ans, ont fait reculer la part des salaires dans la valeur ajoutée et celle des cotisations sociales patronales dans le financement de la protection sociale, non pour accroître leur taux d'investissement mais pour augmenter les dividendes qu'elles versent à leurs actionnaires!

Quand Hollande déclare de manière gaullienne «Mon seul adversaire, c'est le monde de la finance», Bayrou peut-il répondre «Mon adversaire, c'est le chômage!»?

Eh bien, non! Le chômage, l'aggravation des inégalités et la désindustrialisation sont liés. Ils sont un résultat direct de la financiarisation. Ici réside l'erreur capitale de François Bayrou. François Hollande a raison: «Il faut définanciariser l'économie!»

Mais comment faire? Instaurer de nouvelles règles financières? Séparer les activités de banque de dépôt de celles des banques d'affaire? Encadrer les bonus? Interdire les stock-options? Ces mesures, à condition qu'elles soient effectivement mises en œuvre, iraient dans le bon sens. Mais cela ne suffira pas –tant s'en faut– pour définanciariser l'économie et (re)construire un tissu industriel.

Si nous rejetons la proposition du renforcement d'une économie de l'offre (tirée par les entreprises), nous ne croyons pas davantage dans les vertus d'une économie qui, aujourd'hui, serait celle de la demande (tirée par la seule consommation).

Ces cadres de pensée, certes commodes, sont caricaturaux et même tragiquement décalés.

Un nécessaire changement de paradigme

Notre proposition générale est de fonder un nouveau projet de développement autour des activités productives et de l'industrie (1).

Le projet de développement que nous suggérons a pour cœur un nouveau compromis social. Les entreprises des pays développés, aujourd'hui, ne peuvent plus être compétitives en se battant principalement sur les prix et les coûts. La baisse du coût salarial n'est en rien une solution, qu'il s'agisse du salaire direct ou des cotisations sociales. Une telle option ne profite qu'aux seuls actionnaires qui détournent les baisses de coûts à leur avantage. Après s'être offertes aux capitaux non-résidents (le taux de pénétration de l'industrie française par les capitaux étrangers est un des plus élevés d'Europe), les entreprises qui conserveraient une production en France attendraient-elles désormais que le coût salarial dans l'Hexagone s'aligne sur celui des pays de délocalisation?

L'industrie, oui, car sans industrie un pays ne peut être prospère. Mais pas l'industrie à n'importe quel prix!

«L'emploi, l'emploi, l'emploi», a dit récemment l'actuel Président de la République à propos du choix qu'aurait fait l'Allemagne.
Eh bien, non. Ni l'industrie, ni l'emploi à n'importe quel prix.

Pour être compétitives, les entreprises doivent proposer des biens et des services répondant à des besoins croissants liés aux évolutions de nos sociétés (nutrition, santé, vieillissement, mobilité, logement, etc.), ce tout en préservant la nature. Elles doivent innover bien plus qu'elles ne l'ont fait (surtout les entreprises françaises), en proposant à la fois des produits et services nouveaux, et des façons de produire nouvelles.

Pour cela, les entreprises n'ont d'autre choix que de reconnaître les compétences de ceux qui travaillent et les considérer comme des acteurs participant à produire les orientations stratégiques.

Démocratie dans l'entreprise et efficacité productive sont inséparables.

Jean-Luc Mélenchon ne contredira probablement pas cette proposition. François Hollande non plus. Quant à François Bayrou, qui entend développer le produire en France, ne se veut-il pas être le promoteur d'une cogestion à la française ?


(1) Ce projet est expliqué dans un ouvrage "L'urgence industrielle !" (Éditions Le Bord de l'Eau)synthétisés en partie dans une édition participative de Mediapart : http://blogs.mediapart.fr/edition/un-pacte-productif-pour-la-france

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