Les Algériens appellent au boycott des élections du 12 decembre 2019.

Par Belab , avec la collaboration de son « épicier, l’Arabe du coin », le 03 /12/2019.

Pendant 40 semaines, dans un silence assourdissant, l’UE a détourné les yeux de la marche du peuple algérien pour sa démocratie.

Pourtant, quel changement ! Le Mahatma Ghandi et le Pasteur Martin Luther King eux-mêmes en seraient positivement épatés. On nous les a changés, ces Algériens : adieu les coups de sang intempestifs qui ruinent les efforts d’une génération en quelques heures de colère, bonjour la non-violence et la réflexion dans la persévérance et la détermination. Un zéphyr après le sirocco !

Les gangs en uniforme qui se cooptent depuis 1962 n’en reviennent pas. Ça marche plus, na’a din ! On a pourtant tout essayé : on leur a « offert » le choix entre cinq marques de préservatifs pour l’enfilade du 12 décembre 2019, on les a matraqués, on les a emprisonnés, on les a torturés, on les a assignés au chômage-à-vie, ils sont toujours dans la rue, vendredi après vendredi. Et pas seulement les « klils », c’est toute la société qui les a rejoints : les journalistes ( ils ne perdent rien pour attendre, ceux-là, on leur réserve « fingath El Harrach » , la guillotine de Maison-Carrée , la plus grande de tous les temps ; tant pis si elle est rouillée , à bien y réfléchir c’est mieux pour faire durer le plaisir) ,les avocats, les médecins, les commerçants , les fonctionnaires, mais aussi les appariteurs de la SM, les appariteurs de la police , les appariteurs de la gendarmerie et même (et , c’est vous dire si on n’est pas dedans jusqu’au cou! ) les « isbisces di counasses », en vrac, les francisées en tailleur impeccable ( za’ama !) , les voilées ( quel scandale !) , tata A’athika « y’en a marre » , sur le pied de guerre , a‘amti Houriya dont les cris font désormais match nul avec le chant « du coq » et, cerise sur la zlabia, jedda Akila , la pacifique à plein temps qui ne trouve toujours pas de solution à ses calculs et ce , depuis le 5 juillet 1962 « ya karhi ou bakhti ! où réside donc l’erreur ? ».

Le Parlement Européen a adopté enfin une résolution sur la situation des libertés fondamentales en Algérie. Qu’on se rassure, ce n’est pas un ultimatum ; c’est tout juste une brise qui atténue la honte des uns et épargne la susceptibilité des autres.

Cette résolution [1] rappelle la situation sur le tas, cite les noms des victimes, énumère les exactions du pouvoir algérien : atteintes aux libertés d’opinion, de religion, de réunion, violations de la Constitution algérienne et des pactes internationaux dûment ratifiés.

Le communiqué en réponse, émanant de l'Assemblée Populaire Nationale (APN), autiste comme toujours, débite mécaniquement les vieilles complaintes recuites : « L’Algérie « (…) respecte toutes les conventions internationales (…) » et dénonce « (…) une ingérence flagrante dans [ses] affaires intérieures, (…) [c’est là] une provocation du peuple algérien ».

Bref, des mots Démocratie et Droits de l’Homme, nous nous rinçons la bouche ; le pouvoir algérien, lui, s’en lave le rectum. C’est toujours le tube digestif, m’objecteriez-vous. Oui, mais il y a comme une nuance.

Dans un hémicycle bruxellois vide , (le « désert de zoby », me disait mon épicier, « l’Arabe du coin », scandalisé – il voulait dire, bien sûr, le désert de Goby) nous avions 8 « pelés », nantis du droit à la parole de plein droit et autant de « tondus » censés avoir voix au chapitre par carton bleu interposé - carton aussitôt transmuté en « muléta » rouge .

L’extrême droite et la droite - qui suce sa roue, comme on dit sur le tour- n’ont pas raté l’occasion d’amener de l’eau à leur moulin propre et surtout à celui de la junte militaire algérienne qui en manque singulièrement (40 semaines de canicule populaire, ça vous tarit bien des sources !). En proie à une obsession surjouée, nos Eurodéputés encartonnés, braqués sur le seul cas des chrétiens d’Algérie, semblaient dire : « Regardez, c’est fort de café ! ces musulmans qui crient à la musulmanophobie chez nous, martyrisent nos chrétiens là-bas ».

Eh oui ! Ces Eurodéputés se sont bien gardés de préciser qu’il ne s’agit pas des chrétiens de toujours, « ceux dont les trains arrivent à l’heure [2], dans un pays où le retard est la règle », mais des néo protestants convertis par les évangélistes américains, détestés justement parce que convertis par les évangélistes américains (lesquels forment le principal lobby prosioniste aux USA, celui-là même qui pèse si lourdement sur le sort des Palestiniens dans toutes les assemblées internationales).

Encore une occasion de faire bloc perdue. Car, d’évidence, défendre les droits fondamentaux de tous, c’est aussi défendre - sans focaliser l’attention sur telle obédience ou telle autre, la mettant ainsi en danger - le droit de la majorité malékite, et celui des minorités : les catholiques, la poignée résiduelle de donatistes, les néo protestants, les néo musulmans ahmadites, les mozabites, les soufis, l’Islam des Zaouïas et celui des confréries.

La vidéo de la séance de l’Assemblée Européenne, montrant les Eurodéputés ânonnant sans fin le mot chrétiens, a, bien sûr, fait le tour des médias : n’en jetez plus, la patinoire est bien savonnée. Les bonimenteurs de toujours , aux anges, en crient encore à la baraka - la bénédiction divine- et se lancent aussitôt dans une succession de figures imposées : « Regardez, c’est fort de cahoua ! bla h’chouma ! Ils plébiscitent les traîtres à leur patrie et à la religion de leurs ancêtres ».

Rien à cirer, se dit Fatima dont la famille n’arrive pas à joindre les deux bouts. Rien à secouer, dit Omar « guetlatou » qui, à 30 ans, habite toujours chez ses parents, faute de travail durable, et se trouve donc dans l’impossibilité de créer une famille.
Les gangs des généraux ne font plus qu’un quand leur pouvoir est menacé.

Oui, la situation est difficile... Mais elle l’était encore plus le 1ier novembre 1954, quand une poignée de crouilles, de ratons, de troncs de figuier, humiliés, méprisés, bafoués dans leurs droits élémentaires, avaient entrepris de gravir la montagne de Moïse. Ils avaient su insuffler l’espoir qui anesthésie la peur et le doute, cet espoir qui les a portés au terme de la nuit coloniale, pour venir percuter de plein fouet - souvenir ineffable ! - la joie et la fierté éperdues qui consumaient les prunelles de leurs mères, de leurs pères et de leurs enfants.

Hélas – comme, l’ont reconnu le commandant Azzedine et le colonel Bou Bnider, dit « Saout el Arab » - ils avaient cru le travail terminé et s’étaient assoupis incontinent.

La France, qui avait montré sa précellence en matière de Droits de l’Homme, avait fini par faire de l’Algérie un bâton merdeux ; dépitée,dégoûtée, écœurée, elle le jeta dans les mains du FLN déjà en proie aux luttes intestines. La faction la mieux organisée s’est installée aux commandes pour ne jamais plus les lâcher. Assoiffés de vivre, de pouvoir, de revanche sur la vie et sur certains de leurs compatriotes, les « seigneurs de la guerre » perdirent le sens de la mesure, ils en vinrent même à se faire des ennemis tant et plus, au nom d’une politique dite de prestige. La folie cohabitant avec la rojla (mélange terrifiant), ils n’écoutaient plus qu’eux-mêmes : « oh, toi aussi, khalina, nique la prudence ! « Jabnaha ouala la » ? Ils n’avaient plus besoin de précautions oratoires, la diplomatie se conjuguait au pulsionnel ; le verbe, précédant le geste, fusait comme l’éclair et lacérait aussi durablement que profondément. Alors, des amis de toujours, qui n’avaient survécu que grâce à leurs attentions mutuelles, se séparèrent, fâchés à jamais. On a même entendu Ben Bella, au comble de l’hubris, apostropher le Président de l’Assemblée Constituante en des termes définitifs : « Nsakatlek el sarouel ! ». Ces prémices étaient annonciatrices d’un dénouement qui ne pouvait être que tragique .

Ce qui laisse le cœur saignant, c’est l’immolation d’un espoir fou. Malgré leur ratage à la Zorba le Grec, ils eurent, dans leurs rares moments de lucidité, des succès réellement admirables. J’en veux pour preuve l’éducation de masse et la nette amélioration de la condition féminine. Sur ce dernier point en particulier , ce n’est pas une seule génération mais 10 qui semblent séparer l’Algérienne de sa mère (la fierté de cette dernière n’en est que plus grande : bnaïti !). Les descendantes de la Fatma d’hier, la « Dabba el zargua » de son tyran domestique, qui comptait sur ses doigts, sont, aujourd’hui, médecins, avocates, ministres et même majoritaires sur les bancs des universités…

Nota : Quand à ceux qui, à dire vrai, ne comptaient guère mieux, buttant contre les limites de leurs mathématiques et appelant leurs doigts à leur secours, ils feignaient immanquablement le faux amusement et parlaient de « Hseb nessoui » pour se dégêner, lors des transactions au cul du mouton de l’aïd. (Quoi ? toi aussi, khalina, na’a din ! le « dab » est pudique ; il aurait l’air de quoi avec les oreilles dépassant du chèche).

Des dizaines de milliers de cadres ont quitté l’Algérie durant les années noires. Seule l’instauration d’une vraie démocratie pourrait les faire revenir. Ils apporteraient alors un présent inestimable : ce savoir pratique (acquis à l’étranger)  - né, au pied de l’existant, de la confrontation des idées des uns avec celles des autres - qui confère à l’audace la clarté de vision indispensable. Savoir pratique qui, malheureusement, avait cruellement manqué à leurs aînés : ils n’avaient pour tout bagage que la théorie en diplôme.

La junte militaire a montré son incompétence, elle a lamentablement échoué dans la mission qu’elle a usurpée. L’histoire en a pris acte, les Algériens aussi. Elle doit passer la main à une Assemblée Constituante pour l’instauration d’une nouvelle République respectueuse des aspirations du peuple à la démocratie et aux droits humains fondamentaux.

Sauf à se déconsidérer aux yeux des nations, les instances internationales ne sauraient détourner les yeux encore et toujours : l’Algérie a signé pactes et accords qui l’engagent aux yeux de tous, aux yeux de son peuple aussi.

L’ANP ne saurait cautionner sempiternellement la folie intransigeante de ces naufrageurs de l’Algérie, sortis de ses rangs. Son laisser-faire possible porterait, à jamais, la marque indélébile, frappée au coin du déshonneur, d’avoir abandonné son pays guidé derechef droit sur le chaos de la guerre civile.

Pour une Algérie enfin démocratique et populaire, le boycott, en masse, de la parodie de votation du 12 décembre 2019, est le passage obligé. Ce n’est pas une fin en soi, bien sûr. La lutte (la NON VIOLENTE est en l’occurrence la mieux indiquée) sera de longue haleine.

Œuvrons à l’unisson (nous tous, le peuple, son ANP et tous les amis de l’Algérie) pour l’érection d’une Assemblée Constituante ; c’est l’unique dynamique capable d’instaurer les conditions d’un nouveau départ.

[ 1]    http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2019-0072_FR.html

[ 2]     https://www.youtube.com/watch?v=XvaIjNh8w9o ( Mediapart ne relaye pas , faire un copié/collé puis googler)

        

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.