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Billet de blog 8 déc. 2021

Pour « l’honneur et la vraie justice ». (I)

La France colonialiste se vivait comme un Empire. L’Exposition Universelle de 1930, qui coïncidait avec la célébration du centenaire de la Conquête de l’Algérie, fut le point d’orgue de cette affirmation. La perte de l'Empire est encore pour beaucoup un traumatisme .

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Pour « l’honneur et la vraie justice ». (I)

1) De la France et  « la France-Algérie »

 La France colonialiste se vivait comme un Empire. L’Exposition Universelle de 1930, qui coïncidait avec la célébration du centenaire de la Conquête de l’Algérie, fut le point d’orgue de cette affirmation. Après la seconde guerre mondiale et la participation massive des colonisés dans les rangs des armées de la Grande Bretagne et de la France (notons  que  les indigènes du Maghreb et de l’Afrique noire - qui étaient plus nombreux que les Français de « souche » dans les rangs de l’Armée française - avaient cru aux promesses du Général de Gaulle et s’étaient rangés derrière lui ) après la seconde guerre mondiale , donc, resurgit chez les dominés  l’idée de l’autodétermination des peuples chère au président Woodrow Wilson.  C’est ainsi que sonna le glas pour les colonies.  Les décolonisations étaient en marche mais aussi le néo-colonialisme, le moyen jugé indispensable pour la sauvegarde des intérêts des puissances occidentales.

C’est ainsi que le Levant et l’Inde recouvrèrent leur indépendance, puis vint le tour de l’Indochine puis de l’Algérie - deux accouchements au forceps.  La Tunisie et le Maroc profitèrent de la guerre en Algérie :  la France ne pouvant tenir un front à l’échelle du Maghreb fut invitée par les USA à négocier (guerre froide oblige). Des horreurs de la longue gestation de l’Algérie algérienne naquit, avant même les accords d’Évian, le concept de France/Afrique greffé sur le concept néo-colonialisme.  C’est dans ce cadre (refusé par le Président de la Guinée, Sékou-Touré) que la décolonisation des pays africains s’enchaîna.

Dès le 19 mars 1962, la guerre des chefs FLN/ALN, larvée jusque-là, du moins aux yeux du peuple, éclata au grand jour : comme disait Ibn Khaldoun, chacun voulait l’union à condition qu’elle se fasse autour de lui. Ils finirent par faire parler les armes derechef. À partir de la proclamation de l’indépendance, les troupes de l’extérieur rentrèrent au pays : leurs discordes s’ajoutèrent à celles des hommes des willayas intérieures : l’anarchie atteint son comble, puis vint le tour des affrontements armés. Des alliances aussi improbables que celles du cobra et du loup, de la vipère aspic et du renard, du scorpion et du fennec s’étaient formées. Le GPRA était réduit au silence.  Les factions attendaient le moment propice.

Les premiers à sortir de l’ombre furent le binôme Krim Belkacem – Mohamed Boudiaf (2 historiques du FLN) et celui formé par Ben Bella- Boumediene. Ce dernier l’emporta.

La France, qui avait obtenu le maximum d’avantages lors des pourparlers d’Évian, collabora avec le GPRA et les délégués FLN à partir de la plateforme commune de Rocher Noir (Boumerdès). Après avoir été une force de destruction et de désunion, la France joua la modération et évita à l’Algérie la déliquescence du malheureux Congo.

L’OAS, en ajoutant l’horreur à l’horreur – et ce, avant que ne débutât la politique de la terre brûlée - sema la peur parmi les civils. Il faut dire qu’il fut aidé en cela par les soldats du « 19 mars », « soldats de la 25ième heure », mus par la vengeance, les rapines, ou tout simplement la spoliation des biens des colons (spoliation qui est à l’origine de la loi sur les biens vacants qui vint beaucoup trop tard). Les Pieds-Noirs perdirent confiance dans les accords d’Évian et, en masse, en proie à une peur panique, quittèrent le pays de leurs ancêtres. L’OAS et leurs « alliés de circonstance » et néanmoins ennemis, réussirent là où les plus radicaux du FLN avaient échoué : rendre caducs les accords d’Évian dans leur volet social en le vidant de sa substance.

L’homme fort de l’État-major, Houerie Boumediene, finit par se débarrasser de son faire-valoir en 1965 et accaparer le pouvoir jusqu’à sa mort en 1978.

Vint le tour de Chadli Bendjedid, et ses poissons pilotes des DAF (les officiers Déserteurs de l’Armée Française qui avaient rejoint l’ALN durant la guerre d’Algérie). La relation avec la France, jusque-là exécrable, devint, sinon idyllique, du moins apaisée. François Mitterrand et son homologue algérien ne ménagèrent pas leurs efforts. C’est dans cette atmosphère que prospéra la « France-Algérie » décrite par Naoufel BRAHIMI El MILI [1]. Même Pasqua et Pandraud participèrent de cette dynamique et regardèrent avec les yeux de Chimène l’ascension du colonel « Toufik » à la tête de la nouvelle S.M. Algérienne (Sécurité militaire), de sinistre réputation.

Le grand patron de la SM, ancienne formule (un État dans l’État), Kasdi Merbeh fut assassiné après la mort de Boumediene, durant la période de vacance de pouvoir- période durant laquelle la lutte des factions pour l’exclusivité du pouvoir suprême s’intensifia. Les DAF et leurs alliés en sortirent vainqueurs ; ils imposèrent l’accommodant Chadli Bendjedid (officier falot qui avait l’avantage d’être le plus ancien dans le grade le plus haut) comme candidat unique à la succession ; une parodie d’élection le consacra. Le lobby DAF devint ainsi inamovible car « faiseur de Roi ».  Larbi BELKHEIR, Primus Inter Pares, rapidement promu Général, fut bombardé Conseiller à la Présidence de la République. Il put ainsi cornaquer Chadli Bendjedid. Dès lors, les « apprentis sorciers » étaient aux commandes et s’arrangèrent pour y rester même au prix d’une guerre civile épouvantable qui dura 10 ans.

La SM de Kasdi Merbeh fut aussitôt démantelée ; on confia un des services sortis indemne au Colonel TOUFIK. Le succès de ce dernier émerveilla ses amis et ses partenaires de la France-Algérie parmi lesquels Charles Pasqua et Robert Pandraud : « le cher petit, il a bien mérité de la France ! ».

Par ailleurs, qu’on ne s’y trompe pas, ni les Français ni les Britanniques n’ont oublié la grandeur conférée par leurs Empires. La guerre mémorielle qui se joue en France et au Royaume-Uni est essentiellement le fait de ces nostalgiques d’un passé pourtant révolu et des descendants des colonisés d’hier.

Comment pourraient-ils l’oublier du reste ? Les anciens colonisés devenus travailleurs immigrés étaient de plus en plus nombreux. Les campagnes volontaristes xénophobes, avec ou sans ratonades, les mettaient en exergue : ils étaient devenus omniprésents sur nos médias.  Le fait que ces anciens colonisés, poussés par la misère, eussent cédé à l’invitation des anciennes métropoles (des chasseurs de bras allaient les quérir jusque dans les montagnes du Rif) n’était aucunement une circonstance atténuante. Seule comptait leur présence par milliers dans nos mines, nos usines, nos chantiers routiers et ceux du bâtiment. Bien que le travail ne manquât pas, la peur du chômage tenaillait beaucoup des inconsolables de l’Empire.

Au grand dam de ces derniers, « non contents de rester en France », ces immigrés ont fini par y faire souche et, la loi du sol aidant, leurs enfants sont même devenus français : « une vision d’horreur », « un cauchemar » pour eux. D’où l’indignation, bientôt soixantenaire, qui aveugla peu à peu les Français et les rendit sourds au malheur de ces nouveaux venus. Cette cécité et cette surdité favorisèrent la dynamique coupable des S.H.A.F. [2]. Leurs discours se radicalisèrent au fil du temps : « Ils ne pourront jamais s’intégrer, ils ne possèdent pas les automatismes de notre culture et de nos coutumes, ils sont musulmans, leur charia est incompatible avec notre laïcité, ils imposent le voile à leurs femmes », « ils pratiquent le séparatisme ». « Ils sont voleurs et violeurs »   martèlent M. Zemmour et ses suppôts, « il faut les forcer à prendre des prénoms français » [3].

C’est ainsi qu’on ravagea le vivre-ensemble et que les apprentis sorciers de tous les bords convièrent le meurtre dans nos rues.

Depuis 1989, la France est captive d’une ridicule affaire de foulards [4] dits islamiques qui fut jugée danger existentiel, pas moins. Une campagne, qui n’a d’égale que l’affaire Dreyfus et son atmosphère de folie antisémite [,5] se déchaîna. Elle s’installa dans le long cours (30 ans) et prospéra à l’excès ; étayée par des mensonges patents [6] [7]  [8] et [9] , elle renouvela sans cesse son discours. Il faut dire que le contexte international lui était favorable et constituait le cadre idoine [10].

Nous en sommes toujours là. Et les mensonges s’ajoutent aux mensonges pour décérébrer les Français et les amener à voter « dans les clous ».

[1] Naoufel BRAHIMI El MILI , France- Algérie , Fayard , 2017

[2] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/170917/la-coalition-des-interets-particularistes-shaf-ou-l-aristocratie-du-moment

[3]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130916/quelle-hecatombe-si-le-ridicule-tuait

[4]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/281016/ferdinand-buisson-adresse-un-tacle-posthume-aux-apprentis-sorciers-laicistes

[5] https://blogs.mediapart.fr/belab/blog/200219/de-l-antisemitisme

[6]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/160118/ecole-et-manipulations-lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique

[7] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130617/une-hypocrisie-collective-d-odieuses-solutions-pour-des-problemes-mal-poses

[8]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130617/les-origines-de-l-islam-de-france

[9]https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/220417/une-histoire-d-apprentis-sorciers

[10] https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/281216/moyen-orient-genese-du-chaos-et-si-y-regardait-de-plus-pres

La suite dans le prochain épisode.

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