De l’autisme français

De l’autisme français

Le Monde Diplomatique de janvier 2021 écrit, sous le titre Un militantisme qui divise les classes populaires. Impasses des politiques identitaires  : «  (…) En France, depuis une quinzaine d’années, la dénonciation publique des crimes racistes ou des faits nourrissant des suspicions de discrimination raciale prend régulièrement dans les media la  forme d’ « affaires raciales » qui s’autoalimentent presque  sans fin.(…) Médiapart [publie le 03/07/2020 une pétition intitulée] ‘’Manifeste pour une République française antiraciste et décolonialisée’’ [dans laquelle  les pétitionnaires défendent ]  «  un projet politique focalisé  sur les questions raciales et décoloniales (…) » .On leur reproche aussitôt d’occulter  « les facteurs sociaux ».   En effet, en guise de riposte, le 26 /07/2020, l’hebdomadaire Marianne  fait paraître « Un Appel contre la racialisation de la question sociale ».

Les deux pétitions se croisent sans se rencontrer, confirmant ainsi l’évidence : ce blocage français qui confine à l’autisme et qui facilite toutes les mises en scène et fait de nos vies un décor de théâtre d’ombres chinoises. Ce blocage  fait la part belle à nos maître-à-penser du moment, à leur tragi-comédie politicienne, aux battages médiatiques des tenants des intérêts particularistes, leurs affidés, aux campagnes mensongères au long cours de leurs media mercenaires. Ce qui compte, ce n’est pas le réel, c’est son illusion projetée « sur les parois de la caverne », dirait Platon, c’est son illusion écrite sur Marianne, vue sur nos télévisions domestiques, tabernacles de notre modernité – ces dernières  assument la mission, intimée par Patrick Le Lay et ses clones, consistant  à « vidanger les crânes ».

Tous imposent sans relâche leur  discours à modulations ciselées sur mesure : il est lénifiant quand nous nous excitons, énervant quand nous tendons à nous assoupir. Car il importe qu’en permanence nous soyons, en même temps, aptes à « capter » leur théâtre d’ombres chinoises et inaptes à nous questionner sur sa vraisemblance.  C’est ainsi que, contre l’évidence de l’Histoire Comparée - incontestée même des historiens spécialisés que l’on connaît particulièrement pointilleux – ils racontent sans relâche leur histoire à eux. Celle-là même que narrait  hier   les Sérini , les Jean Lartégui et les autres ; celle dictée , pour leur malheur et le malheur des Algériens , par les ultras de l’Algérie française et le lobby « coloniste » . Rappelons que ces derniers ont imposé leurs vues en Algérie et  les ont prescrites en métropole en influençant , en soudoyant ,  en se livrant à l’intimidation et au chantage , bref , en faisant montre « de savoir- vivre » , usant de l’entregent et de l’entrisme .

Savez-vous que ceux qui nous mentent effrontément sur la laïcité, au mépris de la loi du 09 déc. 1905, (laquelle est directement sous la protection de la Constitution pourtant), et ce, depuis 1989 et l’affaire de Creil,  savez-vous donc que ce sont les mêmes qui convoquent cette histoire coloniale orientée, qu’ils réécrivent,  le cas échéant, au gré de leurs besoins,  et ce, au mépris de l’Histoire Comparée

Le doute aidant, vous m’objecteriez en toute légitimité : si nous pouvons prendre un livre d’histoire et constater de nous-mêmes, de visu,  que rien de ce que ces gens-là racontent n’est vrai, pour quelle raison tiennent-ils ce discours encore et toujours ? 

Parce que leur pouvoir ne repose que sur ce discours et sur nos lacunes et l’aplomb avec lequel ils assènent leurs contrevérités. Ils comptent sur notre négligence, notre crédulité et notre paresse intellectuelle pour transformer leurs essais. Ils savent que (à part les étudiants des sciences sociales, les professionnels de l’histoire, les sceptiques obsessionnels - un toc comme un autre) personne n’aurait la volonté de vérifier leurs dires .Tous les menteurs  vous confesseraient, dans un moment d’abandon, participer de ce modus operandi.

Ils veulent en outre que ce pouvoir perdure. C’est ainsi qu’ils en viennent à ensemencer les cerveaux de nos enfants. Leur priorité : court-circuiter la curiosité, mère de toute intelligence, et déséquilibrer le jugement naissant. Alors l’évidence historique incontestée des historiens est noyée dans un verbiage médiatique ahurissant et occultée par des écrans de fumée idéologiques puis, catharsis des catharsis, on maintient, sur l’hôtel de nos inconséquences, les sempiternelles victimes qu’on voudrait expiatoires, ces boucs émissaires, ces  petits Mohamed et Mamadou, leurs frères et leurs pères.

Nota : Sauf si elles sont « irrémédiablement perdues » pour le théâtre d’ombres chinoises   car arborant  ostentatoirement le voile ou le burkini, et que, en sus, elles sont radines  et jalouses  de leur hymen (mais quel égoïsme, bon sang !), les filles et les femmes sont épargnées parce que leur sort, leur place dans leurs familles, à tort ou à raison, nourrissent l’idéologie contemporaine   tournée contre les mâles qui les entourent.

C’est ainsi, que nos maîtres-à-penser ont  fini par tout souiller ; souiller jusqu’à l’école pourtant  voulue par les circulaires Jean Zay et la laïcité (laïcité d’avant les sectaires et sicaires laïcistes)  sinon sanctuaire, du moins havre de paix qui échapperait aux cyclones passionnels des adultes. 

Des questions raciales, décoloniales et des facteurs sociaux qui les déclenchent.

Que revendiquent nos  compatriotes noirs et/ou musulmans ? L’égalité républicaine. Que leur citoyenneté soit prise en compte certes ; mais plus concrètement  que leurs droits soient respectés : l’école et l’égalité des chances pour leurs enfants, les transports, le travail, l’éradication des ghettos, l’accès à la santé … Bref, autant de facteurs sociaux que ces Français des minorités comme ceux de notre majorité appellent de leurs vœux et de leur suffrages. Nous savons tous que « l’ascenseur social est en panne » ; il l’est davantage pour ceux qui sont en permanence renvoyés à leurs origines, à leur couleur de peau,  à  leur caricature de religion telle que reflétée par le miroir déformant du salafisme.

Le problème est social mais aussi racial et décolonial. Pourquoi ?  La classe sociale dans l’œil du cyclone, aujourd’hui,  est composée  de Français  « racialisés », qu’ils le veuillent ou non, parce  que d’origine caribéenne, réunionnaise, africaine, mahoraise, maghrébine. Le fait que leur francité soit ancrée depuis une génération ou plusieurs ne change rien à leur sort.

Cette même classe  sociale était, au 19ième siècle et début du 20ième, un conglomérat des  « résidus sociaux », ces laissés pour soldes de tous comptes des constructeurs du Paris Haussmannien, ces survivants de la débâcle de Sedan et du Paris communard,  ces rejetons de Germinal, de L’œuvre, de l’Assommoir, de Nana   dont Émile Zola a témoigné.

Ces naufragés repoussés inlassablement vers la périphérie finirent par échouer dans les ghettos des fortifs, magnifiés par Casque d’Or, et dans ceux de la zone, bénis par le desespoir de  Fréhel. Ils  pouvaient être  d’extraction auvergnate,  bretonne,   bien sûr, mais aussi, italienne, belge,  polonaise etc…

Cette classe sociale était qualifiée de «  classe dangereuse », hier ; elle est appelé « séparatiste » de nos jours. Elle a nourri les peurs des bourgeois et des déclassés en devenir. Elle a été de toutes les révoltes (les 3 glorieuses, la 2ième Révolution, la Commune). Elle a fourni tour-à-tour les Apaches des fortifs, « ceux de la zone », les Blousons Noirs ; elle fournit, aujourd’hui, les dealers de drogue banlieusards.

Deux  choses sont irréfutables : ni la couleur de peau, ni l’islam ne sont des marqueurs retenus par l’histoire comme constants dans la durée. La seule caractéristique   constante est la misère.

La misère est même le bouillon de culture de cette classe sociale dite « dangereuse ».

Les ghettos  finissent toujours par être qualifiés de « séparatistes ».

Les questions raciales et  décoloniales s’imposent dans le « débat public » nous disent les lobbies des intérêts particularistes qui jouent au billard à bandes avec nos vies depuis 1989 et l’affaire du foulard de Creil. Pourtant, ceux qui nous interpellent ainsi  sont les premiers à  exploiter ce registre : en quête de ce qui sépare et jamais de ce qui réunit, ces chiffonniers de l’histoire  farfouillent sans cesse dans la douleur lancinante de notre passé colonial. Orpailleurs de la rancune et de la rancœur, ils font de la discorde la sève de leurs discours.

 Mais, aux cris de «  pas de repentance !», patinant dans les ornières de l’histoire orientée, imposée hier par le lobby ultra de l’Algérie Française, pour son malheur et celui des Algériens, ils refusent jusqu’à l’idée d’entendre des historiens comme Benjamin Stora, Pascal Blanchard apporter le contradictoire sous l’éclairage des dossiers sensibles enfin ouverts aux historiens.

La repentance ? Mais personne ne nous la demande.

Le pouvoir algérien n’a pas non plus intérêt à ce que la turbidité de l’histoire s’estompe : il tire sa légitimité du «  jebnaha », l’indépendance c’est notre œuvre .Les généraux ont confisqué le résultat du sacrifice du peuple algérien à leur seul profit. Ce mythe de la « jebnaha »,  les cliques, qui se partagent le pouvoir, se le passent les unes aux autres comme un bâton de relais ;  exactement comme les tenants du lobby « coloniste » s’entre-passaient, hier, celui de la conquête. Les uns et les autres  ont infantilisé et  infantilisent  le peuple et l’ont tenu et le tiennent encore à l’écart de la gestion de sa vie et de celle de ses enfants. C’est l’héritage manifeste du beylik des frères Barberousse,  une « mafia » campée sur « une chasse gardée » usant de l’accaparement des richesses et de la spoliation des ressources ; autant d’actes qui n’ont rien à envier au racket institutionnel , au parasitisme des  incontournables Aghas , Bachaghas , Caïds et Chaouchs ,  aux brigandages de la  Course et à la rapine de ce passé révolu. L’histoire montre seulement que ce n’est pas là une exclusivité turque : tenant en échec les décisions du gouvernement central, le lobby colonialiste français, in situ, en avait usé et abusé hier, des Algériens leur ont emboîté le pas après l’indépendance. Hélas,  demeure sur le carreau un sempiternel cocu qui fait ma douleur au spectacle de la sienne…

Quoi qu’il en soit, ce mythe du «  jebnaha », est imposé   aux forces algériennes de l’alternance et même à celles du renouveau, la jeunesse, comme nous le constatons encore aujourd’hui à la faveur du mouvement «  Hirak ». La guerre d’Algérie fut une lutte populaire ; chaque Algérien a apporté sa quote-part de baraka à l’accomplissement du miracle – et miracle il y eut. À preuve, ces hommes, femmes et enfants aux mains nues qui ont essuyé les tirs nourris des paras, des ultras et de leurs milices, marquant de leur sang ce jour de 1960,  au cours d’une manifestation spontanée - sans mots d’ordre FLN, attestent les dénégations de l’histoire têtue qui s’inscrit en faux contre les prétentions de ce parti et la désinformation colonialiste. Ces hommes, femmes et enfants,  ont participé à la libération de leur pays autant, sinon plus, que les Belkheir et les «  éradicateurs  » des années 90,  qui avaient passé le plus clair de la guerre d’Algérie dans les bureaux et casernes ALN de Tunis. Les morts de cette journée mémorable de 1960 réveillèrent derechef  Alger mais pas seulement : leurs murmures d’agonisants parvinrent à atteindre et étreindre l’ONU et la plupart des capitales du monde (Belgrade, Pékin, Stockholm, Oslo, Dublin, Le Caire, Washington bien sûr, mais aussi  Moscou qui, jusque - là, n’avait pas « levé le petit doigt » pour aider la lutte de libération algérienne - l’URSS avait sacrifié la cause algérienne à l’intérêt du Parti Communiste Français).

Aujourd’hui, le pouvoir de l’ex-colonisateur et de l’ex-colonisé reposent sur des clientélismes qui prospèrent sur les non-dits (Le Colonel Salah Bou Binder, dit Saout-el-arab,  et le commandant Azzedine, deux héros de la guerre d’Algérie,  l’ont clairement laissé entendre, au péril de leur vie, au début des années 90 et de la guerre civile algérienne).

Tant pis si deux générations de Français sont comme marquées au fer rouge, coupables qu’elles sont d’être nées dans la zone d’ombre de l’histoire commune franco-algérienne. Zone d’ombre qui, malheureusement, nourrit les discours des lobbies des intérêts particularistes en France et ceux des généraux algériens qui ont confisqué, à leur seul avantage, l’héritage  FLN/ALN.

Qu’on laisse l’écriture de l’histoire aux historiens. C’est mieux pour la France ; c’est mieux pour l’Algérie. Que vienne le temps d’une Histoire Comparée apaisée.

Des généraux algériens ?  Il n’y a rien à attendre d’eux… Du reste le problème qui se pose à nous est franco-français.

Ces non-dits de l’histoire coloniale alimentent chez nous, encore et toujours, les feux jamais éteints des passions. Ces passions, bien souvent greffées sur celles résultant de l’occupation allemande et de l’humiliation de Dién Bién Phu , sont faites de rancœur, de vindicte, de culpabilité non assumée, d’orgueil suppurant, de veules lâchetés, de mensonges aggravés, d’amitiés trahies…

Oui, d’amitiés , car même dans ce cloaque de haine, cette fleur a pu naître avant d’être piétinée  … La France, c’est ce pays où, durant les 50 ans suivant l’indépendance de l’Algérie, les droits d’un film ( Les oliviers de la justice , prix de la critique , Festival de cannes, 1962) témoignant de cette amitié, ont été rachetés pour qu’il ne soit jamais projeté – encore moins vu à la télévision par nos enfants.

Suite de l'article :    https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/130321/de-l-autisme-francais-suite

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