Les origines de l’Islam de France

Puisque la France et l’Islam nord-africain sont un vieux couple, pourquoi donc ces crises de nerfs perlées (feintes, il faut bien le dire) de ces 40 dernières années ? La réponse nous revient, en boomerang : notre histoire

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B- La malédiction de l’Islam essentialisé par ses ennemis (suite)

« (…) au fond, ce qu’il ( le très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du 20ième siècle )ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ». Césaire, ibidem

B-2- Les origines de l’Islam de France

Le problème posé par l’Islam de France propulse ses racines dans notre histoire coloniale, ses non-dits et ses ressassés : mettre à plat l’une résoudra l’autre et libèrera, du même geste, la France de la prise d’otage morale dont elle est victime.

L’Islam de France est d’extraction maghrébine pour l’essentiel et un peu turque. Il est donc sunnite malékite dans sa majorité et partant, n’a pas de clergé : d’où sa désorganisation, majuscule, qui facilite grandement le travail de sape de ses ennemis et de ses faux amis.

Au Maghreb, le courant majoritaire malékite doit partager ses fidèles issus des classes populaires avec un Islam mystique. Ce dernier se décline sous trois formes : le culte des ancêtres qui , ancré dans la nuit des temps , a épousé tour à tour le Catholicisme , le Donatisme puis l’Islam ; le culte des saints , un héritage - avec l’Achoura et la vénération d’Ali et d’Hussein – du bref règne des Fatimides, shiites ; l’Islam des confréries mâtiné de soufisme (Rahmania, T’aïbiya, Chadhouliya, Tidjaniya, Quadiriya, Tohama, Derquaoua, Issaoua, Noçiriya, Ammariya, sans oublier les célèbres sénoussites – véritables « Mohicans » de l’Afrique du Nord, exterminés car farouchement hostiles à la pénétration française).
Le formalisme du Fiqh malékite et l’intellectualisme de la théologie sunnite, orthodoxe - comme du reste de la norme sectaire wahhabite - considèrent ces pratiques mystiques comme « bida’a », hérésie, et qualifient certaines d’entre elles de « Chirk » (polythéistes). C’est ainsi que le mysticisme maghrébin, pour exister, en était venu à se réclamer à la fois du Coran et de la tradition. Le soufisme, qui pour se fonder, a su exploiter le caractère équivoque et obscur de certains versets coraniques, lui servit de modèle.

Entre « transcendance de Dieu » ou « immanence de Dieu », le Coran s’est, sans équivoque, rangé derrière la première de ces doctrines .Par réaction naquit le soufisme.

Les différents Fiqhs des obédiences - sunnites, orthodoxes, comme les autres - ont emprunté des traits culturels et coutumiers exogènes pour les intégrer à l’Islam originel et ce, dans le but de faciliter leur propre implantation. (Le christianisme, né en Palestine, avait ouvert la voie : au gré de son expansion, il dut phagocyter bien des particularismes locaux en attendant de les faire siens : Noël et les Rogations ne sont pas les dernières des appropriations).

Néanmoins, pendant longtemps le mysticisme resta suspect aux yeux de l’orthodoxie musulmane. Au 12ième siècle, El-Ghazali (mort en 1111) – souvent comparé à Saint Augustin, qui, lui, fixa les traits définitifs du Catholicisme - délimita son champ d’action au sein du Malékisme ambiant. Dans son ouvrage « la vivification des sciences de la religion », il bannissait de la mystique l’influence à l’égard de la loi et soulignait la nécessité de préserver la dogmatique du panthéisme : « la loi doit rester le guide infaillible pour les actes de la vie extérieure, et la dogmatique orthodoxe la seule règle à suivre par tous, lorsqu’il s’agit de réfléchir aux choses divines. L’existence la plus empreinte de légalisme et la pensée la plus conforme au point de vue de l’orthodoxie perdent toute valeur si elles ne sont pas sanctifiées par l’amour de Dieu, qui doit englober tous les autres sentiments ».

L’Islam nord-africain ne nous est pas inconnu. Hier encore, au gré de ses intérêts, la France, usant et abusant, agrégea, à l’occasion, les uns derrière sa bannière, combattit les autres, divisa l’ensemble pour mieux régner : Lyautey, au Maroc, les Saint-Arnaud, Cavaignac, Bugeaud, Pélissier, Arnaud de Pélissier et les autres, en Algérie.

Puisque la France et l’Islam nord-africain sont un vieux couple, pourquoi donc ces crises de nerfs perlées (feintes, il faut bien le dire) de ces 40 dernières années ? La réponse nous revient, en boomerang : notre histoire .Refoulée, amnistiée, hystériquement niée ou simplement maquillée, elle nous revient à la figure à chaque soubresaut de l’actualité internationale. Qu’on laisse – une bonne fois pour toutes - les historiens faire leur travail d’historiens, personne ne nous demande de repentance ; nous nous esquintons seulement le chanfrein de notre orgueil automutilé ! Et, quand bien même nous la demanderait-on, accepter son passé n’a jamais contraint une nation « à aller à Canossa », à genoux, avec ses crimes autour du cou comme les bourgeois de Calais leurs clés. L’Allemagne accepte son passé nazi, avec dignité et responsabilité, personne ne l’a vu couvrir sa tête de cendre en signe de contrition ; par contre, cela lui a permis d’instaurer d’excellentes et profitables relations avec Israël en s’attirant en plus la bénédiction ,de notre bon maître à tous : les USA. (« Bacha la mano ! »)

La loi du 09 décembre 1905, imposant la laïcité comme valeur républicaine, n’a jamais été appliquée dans nos colonies. En Algérie, la raison invoquée était le respect de la religion musulmane et du statut personnel de ses adeptes.

La véritable raison était que l’application de la loi de 1905 - en mettant tous les cultes et philosophies de vie à égalité de droits - serait venue gommer toutes les différences entre les habitants de l’Algérie française. Le lobby « coloniste », comme on l’appelait alors, n’en voulut pas .Et pour cause ! Cette différence entretenue, jalousement défendue, était la ligne de démarcation, le mur infranchissable qui séparait colons et autochtones .Cette séparation marqua même le destin des « enfants du Cardinal de la Vigerie » (30 000 enfants indigènes orphelins des guerres successives pour pacifier l’Algérie) qui, devenus adultes, ont été exclus des adjudications des terres de leurs ancêtres mises à la disposition de la colonisation. Ces orphelins, dont certains avaient été convertis au catholicisme (c’est vous dire combien on respectait l’Islam) donnèrent même des évêques - toutefois, pour l’Afrique seulement : la France a l’esprit large, mais il ne faut tout de même pas en abuser !

Abdelhamid Ben Badis (1889,1940), chef de file de l’association des Oulamas d’Algérie, réclama très tôt l’application de la laïcité .La loi du 09 décembre 1905, estimait-il, est non seulement compatible avec l’Islam mais – compte tenu de la situation socio-politique sclérosée de l’époque - salutaire et libératrice : n’avait-elle pas réussi à desserrer l’étau autour du judaïsme français sorti exsangue de l’affaire Dreyfus et toujours englué dans ses retombées ?

Messali Hadj, père du nationalisme algérien, réclama également l’application de la laïcité durant toute la période où, compagnon de route du parti communiste, il œuvra pour l’autonomie de son pays dans le cadre de l’Empire Français. L’intransigeance de la 3ième et de la 4ième République l’amenèrent à prêcher l’indépendance, comme nous ne l’ignorons pas.

Dans notre colonie algérienne, les immigrés italiens, maltais, espagnols, étaient rapidement intégrés dans la citoyenneté française avant même de savoir parler français et participaient aussitôt aux adjudications des terres, saisies parce que « Habouss », ou appartenant à des tribus récalcitrantes, ou relevant des parcours communautaires claniques réservés aux cheptels. Soyons indulgents, il fallait faire nombre et contrecarrer « la revanche des berceaux » que les indigènes avaient entreprise : à l’orée de 1914, ils formaient déjà un grouillement de 3 millions d’individus : quelle horreur ! Mais cela tombait bien : le ventre de la guerre palpitait d’impatience et réclamait déjà son quota de chair à canon.
(Notons, au passage, qu’Israël participe de cette même folie, aujourd’hui).

En considérant les terres « Habouss » (biens de main-morte) comme terres sans propriétaire, la colonisation française les avait saisies, en priorité, et mises à la disposition des colons et compagnies capitalistes (Compagnie Algérienne, Banques suisses, Banque Annaud, etc…). Or, des terres « Habouss », les tribus tiraient les ressources nécessaires à l’entretien du culte (salaires des employés du cimetière, constructions religieuses, défraiement des intervenants etc…).

A l’évidence, le respect de l’Islam n’était qu’un cache sexe mais qui avait son importance : cacher la vérité au citoyen français ignorant de ce que l’on faisait en son nom. Nos philosophes académiciens et autres « intellectuels », squattant la une de nos médias, ne font pas autre chose aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, l’entassement des pourritures dans les tourbières de l’Histoire offre un gisement inépuisable de combustible pour l’entretien de la flamme de la haine-de-l’autre et ce, pour les siècles des siècles.

Mais ce n’est pas tout ! La France accorda aux servants du culte musulman d’Algérie une maigre subvention : ce fut là une manière d’assujettissement, comme l’histoire l’a prouvé .Le doux nom de « Beni Oui-Oui » a été inventé, justement, à cette occasion.

En Algérie, ne subsistaient du Droit Musulman que ses diverticules rétrogrades : le droit de succession et le statut de la femme avec en particulier la répudiation. Si un Cadi (juge religieux) - salarié de l’administration coloniale, tout de même - officiait en instance préliminaire sur ces questions, pour les instances suivantes, c’était le tribunal de grande instance et la Cour d’Appel de la République qui étaient compétents. Les affaires relevant du pénal pouvaient être jugées dans les bleds reculés par un conseil d’administrateurs, en instance préliminaire ; pour les instances suivantes elles relevaient, de plein droit, du Tribunal de Grande Instance et de la Cour d’Appel. Bref, le Code Napoléon avait toujours le dernier mot. (L’Algérie indépendante reconduisit son usage).

Dans les Protectorats marocains et tunisiens, le cadre musulman perdura ; aussi des avancées non négligeables ont pu être instillées dans la transduction de la religion dans la vie de chacun .Les indépendances –en particulier, sous Bourguiba- améliorèrent encore plus la situation ; la dernière Muddawana marocaine également.

Remarque : le Coran, la Sounna et les Hadiths sont censés être les principales sources de la doctrine musulmane .En toute logique, ce que l’une de ces sources rejette sans ambiguïté doit être écarté de la dite doctrine .Or, dans un Hadith, Mahomet réprouve expressément la répudiation.
Comment expliquer cette contradiction flagrante et le fait que l’injustice qu’elle sous-tend perdura ?
                                                                                                                                               Belab
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Bibliographie :
- « History of the arabs », par Hitti. « Litterary history of the arabs », par Nicholson. « The preaching of Islam », par T.W.Arnold. « Histoire de l’Afrique du nord », par Ch.A.Julien. « The Shiite religion » par Donaldson. « Le droit Musulman », par Snouk Hurgronje. « Les grandes pratiques rituelles de l’Islam », par G.H. Bousquet. « Marabouts et Khouans », par L. Rinn. « le soufisme », par A.G. Arberby. « Les saints judéo-musulmans du Maroc », par Voinot. « la passion d’El Hallâj » par L. Massignon. « Prolégomènes », à l’histoire universelle, par Ibn Khaldoun. « la vivification des sciences de la religion », par El-Ghazali.

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