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Billet de blog 25 sept. 2016

Leçon de Clemenceau aux fébriles d'hier et d'aujourd'hui.

1881, le mouvement anarchiste avait décidé l’emploi de la violence à l’appui de son action politique sur le plan international. En Allemagne, l'empereur Guillaume I échappa à deux attentats ; en Russie, le tsar Alexandre II est assassiné par des membres de Narodnaïa Volia (textuellement : volonté nationale) ; en France, Ravachol débuta une série d’attentats, en1892, suivi en cela par d’autres

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1881, le   mouvement  anarchiste  avait  décidé  l’emploi  de la violence à l’appui de son action politique sur le plan international. En Allemagne, l'empereur Guillaume I  échappa à deux  attentats ; en Russie, le tsar Alexandre II est assassiné par des membres de  Narodnaïa Volia (textuellement : volonté nationale) ; en France, Ravachol débuta une série d’attentats, en1892, suivi en cela  par d’autres anarchistes. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lança une bombe à la chambre des députés,  le 24 juin 1894, Caserio, un anarchiste d’origine Italienne, assassina  le président de la République Sadi Carnot, dans l’intervalle, Emile Henri, se livra à son odieux attentat contre les clients de  l’hôtel « Terminus ». Désormais, les Anarchistes  s’en prenaient aux gouvernants mais aussi aux citoyens innocents :  dans l’urgence – et un manque de sang froid qui indigna Clémenceau- l’assemblée vota une série de loi, poussée, en cela,  par l’hallali corné, au quotidien,  par la Presse déchainée.

C’est dans ce contexte que s’insérait le texte, ci-dessous,  de Clemenceau ( source : La mêlée sociale , 1895 , page 385).

 « La destinée s’acharne contre nous. Vaillant  jette sa bombe, et monte allègrement à l’échafaud, exhalant, avec la vie, son dernier cri de haine et de vengeance. Le cadavre du supplicié est à peine refroidi, que l’attentat de l’hôtel « Terminus » succède à l’attentat du Palais Bourbon.

Cette fois, ce n’est pas même les députés qu’on vise, c’est-à-dire des hommes revêtus d’un pouvoir qui permet  de leur attribuer, plus ou moins justement, un part de responsabilité dans les évènements  qui se déroulent. Non ! (...) C’est à la foule irresponsable, inoffensive, qu’on s’en prend(…)Parmi eux, un fanatique, abimé dans je ne sais quelle vision de mysticité sanglante, médite l’effroyable massacre , et ,le tenant en puissance dans le creux de sa main, lance la mort au hasard de son geste , prêt à se targuer de son crime ,comme d’un acte sublime pour l’humanité.(…)

Aujourd’hui, voilà devant nous un attentat, un procès nouveau dont le dénouement est connu d’avance. Aussi longtemps qu’on lancera des bombes, nous couperons des têtes, dit-on. C’est un défi qui répond à un défi. Une sinistre partie s’engage entre le fanatisme et le bourreau .Qui se lassera le premier ?

Il n’est pas aisé de définir l’état d’esprit d’un homme qui a perdu la notion du bien et du mal, au point de méditer, de préparer et d’exécuter  un tel crime, d’une volonté tendue vers un acte glorieux. Cela confond l’imagination, mais cela est. Raisonnez donc sur ce cas psychologique.

On tue pour tuer .On frappe au hasard, sans qu’il en puisse résulter un bien quelconque pour personne .Voulant jeter la terreur, on déchaîne la férocité de la foule qui trouve sa justification dans l’énormité du crime .Pour délivrer l’humanité de sa misère, on l’y enfonce plus profondément encore. On coalise toutes les forces de réaction sociale contre les revendications les plus légitimes, confondues dans  la bagarre avec les prétendues tentatives d’émancipation qui se formulent par un attentat .L’acte est donc autant stupide que criminel.

Moins il y entre de raison, plus l’exaltation maladive de la sentimentalité y a de part, plus rapidement peut se propager le mal, si les circonstances s’y prêtent .Le premier devoir des gouvernants, c’est  donc le sang-froid.

Un homme capable d’un pareil acte doit être mis hors d’état de nuire : cela ne souffre pas de discussion. Mais, ce point réglé, y a-t-il rien de changé dans l’état des choses qui font sourdre d’en bas ces fureurs criminelles ? On se plaint des déclamations qui affolent de faibles esprits, qui détraquent des volontés instables .Cela est fâcheux, sans doute, mais les déclamations n’entament le pauvre esprit humain qu’aiguisées d’une pointe de vérité .Si vous voulez qu’elles soient inoffensives, enlevez-leur ce pénétrant aiguillon. 

C’est de quoi l’on ne s’occupe guère .On a plus tôt fait, sans doute, de répondre à la violence par la violence, et les mauvais conseils ne manqueront pas. L’affolement dans la répression, après l’affolement dans le crime : voilà le train ordinaire des choses.

C’est l’occasion de profiter de l’horreur qu’inspirent d’abominables attentats, pour essayer de reprendre à la République les libertés péniblement conquises sur l’esprit de réaction. Nous ne pouvons, hélas ! Compter ni sur le bon sens du gouvernement ni sur l’esprit politique des chambres, pour nous garder de ces entraînements.

D’instinct, chacun suit déjà sa pente. C’est la faute des écoles laïques, dit le « Figaro », oublieux des frères de la doctrine chrétienne qui furent les maîtres et les éducateurs de Vaillant.

Le coupable, c’est le socialisme, crie M. Yves Guyot, économiste : «  plus que jamais nous considérons comme une « trahison » toute complaisance et toute faiblesse à l’égard des socialistes « complices d’intention  des anarchistes » ». Ah !  La  « complicité d’intention », la voilà revenue : je l’attendais. Il n’y a qu’un fougueux partisan de la liberté pour cette inquisition des consciences. (…).

Comme tout socialiste est, par définition, «  complice d’intention » des jeteurs de bombes, c’est trahison que de ne pas frapper cet homme d’estoc et de taille .Cela peut mener loin, sans doute, et la liste est longue de M. Jules Guesde à M. Cavaignac, avec son impôt progressif. Cognons toujours : le diable reconnaîtra les siens. 

Pour de telles insanités, les monarchistes ont une excuse. Les républicains, non. Que ne regardent-ils en arrière, les malheureux affolés ? Que ne rappellent-ils le souvenir de ce qu’ils ont rêvé, voulu, promis ? Je les vois, à la chambre et dans le ministère, oublieux du passé, inconscients du présent, artisans d’un redoutable avenir.

On les accuse de ne rien faire pour les misérables. Calomnie ! Ils n’oublient pas les pauvres. Demain, ils voteront le pain cher. » (…) 

 « Le dernier mot de l’anarchie – quant à présent- c’est le crime sans cause et sans but. L’absolu du raisonnement conduit à la destruction de toute raison .L’acte est en l’air, ne reposant sur aucune construction de raison, bonne ou mauvaise. (…)

(L’auteur de l’attentat) (…) s’en prend à la « masse complice », c’est –à-dire aux gens qui ne sentent pas comme lui .Et  s’il  a symbolisé le « troupeau des muets » dans la foule(…) c’est que le hasard de la  promenade l’a conduit là (…) .Tel est l’effondrement d’une pensée humaine, abîmée dans un rêve d’absolu.       

Le cas est vieux comme le monde, mais la forme est nouvelle. Pour ce phénomène , il a fallu des temps comme les nôtres , où le passé détruit , le présent vide et noir torturent les rêveurs d’avenir .Toutes les croyances , toutes les idées , tous les actes de l’humanité , soumis à la dissection d’une impitoyable analyse ,tandis que , devançant le pénible labeur d’une synthèse toujours incertaine , l’imagination déchaînée  s’élève et se perd - en horreur d’un temps d’impuissance jusque dans le mysticisme des rêveries paradisiaques, où l’élu glisse dans le sang.

Le pis, c’est que la maladie gagne et se propage. Une tête n’est coupée qu’une autre se présente au bourreau. Il faut garder les cimetières pour empêcher un culte de se fonder. Que faire ?

Le gouvernement a sa guillotine dont il fait le plus grand cas. S’il était capable d’enchaîner deux idées, il saurait que le fanatisme se nourrit de supplices, et qu’on ne terrorise pas l’homme qui, dans l’aberration de tous les sentiments humains, se fait un jeu de la mort. (…).

La France s’inquiète et se cherche (…). Les grands enthousiasmes sont éphémères. Ils passent sur un peuple, le soulèvent de terre, et parfois le laissent cruellement retomber(…).

La sagesse serait peut-être de nous en prendre qu’à nous-mêmes, au lieu de bayer à l’imprévu. (…) L’effort continu, le labeur lent et sûr, voilà ce qui nous fut promis, et jamais donné. Tandis que les uns s’hébètent ou s’affolent dans le rêve, les autres s’empêtrent aux ornières : tous par incapacité de vouloir.

Epris d’action, faibles de vouloir : voilà notre mal .Quand la résolution nous viendra de vouloir, les imaginations dévoyées seront du coup remises dans la droite route, et les esprits sains trouveront sans peine où s’employer. (…)

On s’étonne de certaines fortunes politiques. On a tort. La médiocrité suffit pour obéir à l’aveugle poussée des médiocrités bruyantes. Si l’homme peut mettre en phrases sonores ou en axiomes gourmés les banalités communes, il sera dieu. Pauvre misérable dieu que le fidèle fustige en l’adorant. (…)

Il y a encore des cavernes, des cavernes où manquent les quartiers d’ours et d’élan. Efforçons-nous d’en dégager les heureux du monde qui y sont en puissance, comme la statue qui dort dans le marbre, en attendant le ciseau du sculpteur. L’inexorable loi de l’homme veut que nous n’y puissions réussir sans faire beaucoup de mal en chemin .Tachons d’en faire le moins possible, et pour cela, bornons-nous aux répressions nécessaires.

Il faut arrêter les criminels. Il faut aussi atténuer  l’oppression qui, sous tant de formes, étreint les misérables. Pour enrayer l’épidémie, il faut agir par la bonté sur les cerveaux endoloris que guette l’esprit de révolte et de haine. Tant de justice est toute prête pour la bonne volonté commune. 

La politique nouvelle  serait précisément d’abandonner l’aveugle résistance à la grande réparation attendue des misérables, pour y substituer le devoir de justice et de solidarité qui seul fondera la paix sociale. »

                                                                                                                                   Belab

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