Belab
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

L'escarbille

Suivi par 62 abonnés

Billet de blog 28 mars 2022

« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ».  Partie III

Belab
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Dérive transméditerranéenne : une soixantenaire indigne ».                          

                                     1962- 2022                                     Partie III                                                                                                            

Pour Albert Camus [11] : « L'État peut être légal, mais il n'est légitime que lorsque, à la tête de la nation, il reste l'arbitre qui garantit la justice et ajuste l'intérêt général aux libertés particulières. S'il perd ce souci, il perd son corps, il pourrit, il n'est plus rien qu'une anarchie bureaucratisée. Et la France devient comme ce ver qui se tortille à la recherche de sa tête ».

Pour peu qu’on prenne soin de remplacer le groupe de mots « à propos de l'Algérie » par « à propos des Français d’origine algérienne (*) », ce que Camus écrivait en 1958, dans la dernière Edition des Chroniques Algériennes [11] , va « comme un gant », à notre époque :« On comprend que beaucoup d’intellectuels, écrivait-t-il, en aient conclu que les valeurs et les mots n'avaient d'autre contenu que celui que la force leur donnait. Et certains passent ainsi, sans transition, des discours sur les principes d'honneur ou de fraternité à l'adoration du fait accompli ou du parti le plus cruel. Je continue cependant de croire, (*)à propos de l'Algérie comme du reste, que de pareils égarements, à droite comme à gauche, définissent seulement le nihilisme de notre époque »

Nota : l’histoire comparée montre que la situation de la Grande-Bretagne n’est, à quelques nuances près, guère différente de la nôtre. Les démons de l’identitarisme, travaillés par la nostalgie de l’empire, y sapent tout également la cohésion sociale [12] (Robert Gildea, L’ESPRIT IMPERIAL Passé Colonial et Politiques du Présent, Passés/Composés).

 Norman Tebbit, ex-ministre de Mme Thatcher, crut devoir se demander, lors d’une interview (Los Angeles Times, avril 1990) jusqu’à quel point les immigrants indo-pakistanais pouvaient être considérés comme des Britanniques. Et, pour « tester leur loyauté » à l’endroit de la couronne, il proposa, le plus sérieusement du monde, de les soumettre au « test match de cricket » et se gargarisa à l’avance de l’échec de ses compatriotes « colorés » qui naturellement penchaient, et penchent toujours, en matière de sport, pour la patrie de grand-papa et grand-maman.

« Ces colorés » se croient obligés, pour ne pas trop se faire remarquer, de ne pas se cabrer devant un ostracisme de chaque instant, d’une part, et d’imposer le silence à l’exubérance des souvenirs de l’enfance, d’autre part. Cette contention douloureuse a pour corollaire un sentiment de culpabilité. Cette culpabilité devient maladive quand ils sont acculés par la doxa à choisir. Survient alors la honte, lancinante, d’avoir eu honte de leurs origines parce que montrées du doigt. À cette culpabilité s’ajoute celle de contraindre au silence les souvenirs et la nostalgie du temps béni des gâteaux de maman et de mamie. Ineffables réminiscences qui les submergent de temps en temps, elles représentent le « pôle de tendresse » vers lequel on se tourne, l’espace d’un chagrin, d’une joie ou simplement de l’indécision, quand, à la croisée des chemins de la vie, s’impose l’heure, impérieuse, du choix.

Bref, ces « indo-pakistanais » sont, somme toute, comme vous et moi. Mais manifestement pas comme M. Tebbit ; à moins que ce dernier ne fasse semblant, comme Gibus ravalant ses larmes :« même pas mal … ». Il se peut aussi que M. Tebbit, le pauvre homme, n’ait pas connu sa mamie ou, pire, celle-ci faisait des gâteaux bien « tartes ». Auquel cas l’homme serait bien à plaindre et on le plaint.

Pour le reste, M. Nauman Tebbit ne craint manifestement pas le ridicule. L’homme ne se départit jamais de son flegme, « so british », au spectacle des derbies internationaux insulaires : les victoires écossaises, galloises ou irlandaises sur l’Angleterre, le laissent froid. Les ressortissants de ces pays-là peuvent donc allégrement échouer aux « rugby tests » et aux « football tests » : M. Norman Tebbit ne trouvera rien à redire. C’est vrai, ils ne sont pas « colorés », eux.

 Bref, M. Nauman Tebbit est, bien sûr, pour le Commonwealth qui, en cas de guerre, attend des peuples associés qu’ils meurent, le cas échéant, pour la Grande Bretagne ou du moins qu’ils lui fournissent une aide substantielle. Nauman Tebbit dénie, dans le même geste, aux ressortissants de ces nations associées, surtout les « colorés », le droit de prétendre à la nationalité britannique.

Cela dit, les Français auraient tort de se trémousser d’aise car, en remplaçant « indo-pakistanais » par « algériens », le résultat, à un « ouech bih yamêk » près, est identique. Cela devrait nous inciter à plus de circonspection ; malheureusement, dans « ce roman fleuve de haine » la circonspection tient de l’Arlésienne. Karim Benzema par exemple, qui joue admirablement bien au football, a lamentablement échoué au « test du match de foot » : Karim partait, peut-être, de loin avec un trop lourd handicap, le pauvre : sa mamie faisait sans aucun doute des Zlabias et des baklavas mémorables ...

Les Norman Tebbit ne manquent pas en France non plus, nous les avons vus sur tous les plateaux TV, la parlote en apanage, faire montre de la même sagacité et surtout de cette même légèreté : des bulles de savon qui s’échappent des « blanchisseries » nationalistes. 

Humour anglais, viral pour le coup. Dans la frénésie anti musulmane ambiante, l’inertie aidant, nos œillères sont tombées, celles des autres nations aussi. Oh miracle, nous voyons !  La Grande-Bretagne et la France qui s’étaient imposées, sous toutes les latitudes, à des peuples de toutes les religions et de toutes les couleurs, avec la raison du plus fort, bien sûr, mais l’universalisme en bandoulière, se révèlent in fine prosaïquement racistes. Comme quoi, voyager n’ouvre pas obligatoirement l’esprit. Étonnant, non ?

« Les réfugiés ukrainiens sont comme nous, ils sont chrétiens (sic !), nous devons les aider ». Mieux, le Maire de Perpignan, qui a construit sa fortune politique sur le dos – large – de l’immigration (en particulier l’algérienne) joint le geste à la parole et organise des convois en vue de l’exfiltration des femmes et des enfants piétinés par l’inconséquence des uns et des autres.

Je m’en félicite, bien sûr. Mais pourquoi « chrétiens » ?  Moi qui croyais, naïvement, que la laïcité opposée, jalousement, maladivement, aux petits musulmans, était devenue la religion nationale. 

Même celui qui surfe sur le racisme ambiant et l’alimente outrageusement y va de ses coups de langue circulaires au fondement de la France catholique. Je cite bien sûr M. Éric Zemmour, celui-là même qui avait mis en demeure le petit Mohamed, la petite Soraya et même le grand frère Mourad de changer de prénom [13], au nom de l’intégration. Intégration à laquelle il s’était plié lui-même, dit-il : à preuve, Il se prénomme Éric. Ce « baptême » sur le pouce ferait-il de lui « un aryen » au point de perdre toute retenue ? En attendant, ce juif de service à l’extrême droite donne volontiers dans l’islamophobie, au grand dam du grand Rabin de France, et de beaucoup de ses coreligionnaires.

Cet homme est un triste oublieux doublé d’un ingrat. Lui, dont les parents étaient devenus citoyens français [14], non pas du fait du décret Crémieux, comme il fait semblant de le croire (le décret Crémieux fut abrogé en 1943 et jamais rétabli), mais grâce aux accords d’Evian. (Entre 1943 et 1962, ses parents avaient un statut provisoire qui les incitait fortement à la modestie).

Éric Zemmour doit donc sa nationalité française à la lutte de ses congénères musulmans d’Algérie qu’il agonit pourtant de ses insultes sur toutes les ondes. Mais M. Zemmour n’est qu’un révélateur colorimétrique : une espèce de « bi-urée », mais qui vire, non pas au rouge brique, mais au caca d’oie égaré entre le noir et le bronzé, caractéristique de notre malheureuse époque. La chasse d’eau sera bientôt tirée sur le sieur Zemmour ; l’histoire a fait la vidange de bien d’autres avant lui...

Ce qui doit inquiéter, c’est ce racisme maintenant institutionnel et, surtout, décomplexé.

Du racisme institutionnel, assis sur le clientélisme politique

Après 15 ans d’hystérie médiatique (de 1989 à 2004) portant sur le voile dit islamique, née dans un collège de notre bonne ville de Creil [15], les passions mauvaises exhalaient encore une haine fétide.  Plutôt que de renvoyer au préambule de la Constitution, dos-à-dos, les Pierre, Marie , Mohamed ,Soraya et les autres -  qui s’entre-titillaient à l’excès ,et manifestement sans affinités - nos seigneurs d’alors   avaient cru malin de tripoter les circulaires Jean Zay ( 1936 et 1937) – circulaires qui , rappelons-le , minoraient volontairement l’article 2 de la loi  du 09 décembre 1905 , portant sur la laïcité , et ce , afin de soustraire l’école , eu égard à la fragilité du public concerné , aux incursions politiques et religieuses des adultes.

Au terme d’un tintamarre médiatique, la taupinière accoucha d’une montagne : le foulard des pucelles de Creil devint l’Himalaya des obstacles à l’épanouissement du principe de laïcité. « Nom de dieu de fumelles elles vous ruinent leur monde ! » disait grand-père, au mariage de sa benjamine. Avec le même dépit, M. Douste-Blazy s’en prit au lien de ces écolières avec l’Ecole de la République - otage des laïcistes qui violaient, et violent toujours effrontément le principe de laïcité, sa loi et la Constitution censée le protéger [ ? ].

 Notons qu’il était possible – patriote même - de ne rien faire du tout sur le plan législatif. En effet   nos seigneurs d’alors auraient pu tout simplement renvoyer de l’école publique ces fillettes, à charge pour leurs parents de les inscrire au sein d’écoles privées catholiques ou musulmanes ou juives (la fraternité abrahamique fait des miracles quand elle fait montre de modération, me suis-je laissé dire).

Mais nos seigneurs d’alors préférèrent dramatiser, dirait Shigéo Shingo. Ils firent de la politique politicienne « sur le dos » des circulaires Jean Zay plutôt que de les transformer en loi, en toute loyauté, légitimité et équité. C’est ainsi qu’ils votèrent, en 2004, la loi sur les signes religieux, soi-disant ostentatoires, mais qui ne stigmatisait que le foulard dit « islamique » - entendu « islamiste » par la vertu du formatage médiatique.  Afin de donner du courage à l’opinion qui, étrangement, ne démarra pas « au quart de tour », dès 2003, on crut devoir lui faire une piqûre de rappel du poison du passé qui tétanise, fanatise, et prive durablement de lucidité.

 À la proposition de M. Douste-Blazy, maire de Toulouse, l’assemblée vota une loi intimant à l’école et ses programmes la reconnaissance du « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

Ceux qui connaissent l’histoire en restèrent médusés : à quoi sert ce « cocorico » ? C’est irresponsable :  cela revient à alimenter la guerre mémorielle que se livrent ,60 ans après l’indépendance, les uns et les autres ; ensuite c’est faux : l’échec - économique, social et politique - de la France en Algérie était patent [16]. (Chère Algérie, Daniel LEFEUVRE , Flammarion de ) .

(Nous reviendrons sur ces 2 points dans notre prochain article cf. Situation des indigènes).

Bref, nos seigneurs d’alors ont choisi de finasser avec la Constitution et de donner dans l’apartheid pour se débarrasser de ces « petites pucelles » qui mettaient en transe la France, déjà trempée des œuvres de l’excitation médiatique. Ce « marteau d’Odin » leur parut approprié et même banal : l’accoutumance (voire l’addiction dans notre cas de figure) est un faux ami qui annihile la prudence et augmente à l’excès l’amplitude du seuil liminaire de déclenchement des inhibitions naturelles salvatrices.

Les musulmans de France ont accepté la loi, faisant mine de ne pas remarquer l’ostracisme dont ils font l’objet. Les couleuvres, ils connaissent depuis le temps qu’ils en avalent. Ils sont « vaccinés contre l’injustice », du moins les plus vieux. Les jeunes, eux, se croyant immortels, comme tous ceux de leur âge, se dressent - de partout- jurant de ne pas se coucher comme papa et grand-papa, ces faibles qui se font mordre impunément à la nuque (à la mode du « Batd’Af », cher à Berrebi). C’est ainsi que se fabriquent les Kouachi, les khaled Kelkal et les autres.

« L’islamisme djihadiste » intervient à ce stade de déliquescence avancée : ce n’est donc qu’un charognard, un de plus, qui fend le ciel au-dessus d’un troupeau apeuré, droit sur la proie toute désignée : la « bête » déjà malade.  Cette maladie, ces enfants en sont perclus depuis qu’on les a rivés à la télévision, à leur premier saut hors du berceau. Ils ont reçu de plein fouet les immondices cathodiques émises sous couvert de « laïcité », là où il n’y avait que du racisme étayé de laïcisme [16]. Année après année, ils ont essuyé, par procuration, le crachat et l’insulte à la religion du père. Ah, ce père ! le regard baissé « H24 », il leur semble demander pardon d’exister.

Quand ils arrivent à ce stade de leur réflexion, la plupart de ces enfants sont déjà perdus : perdus pour eux-mêmes, perdus pour leurs familles, perdus pour la France. Et c’est ainsi, depuis 1989 et l’affaire du collège de Creil.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Amérique Latine
Au Mexique, Pérou, Chili, en Argentine, Bolivie, Colombie, peut-être au Brésil... Et des défis immenses
Les forces progressistes reprennent du poil de la bête du Rio Grande jusqu’à la Terre de Feu. La Colombie est le dernier pays en date à élire un président de gauche, avant un probable retour de Lula au Brésil. Après la pandémie, les défis économiques, sociaux et environnementaux sont immenses.
par François Bougon
Journal
À Perpignan, l’extrême droite s’offre trois jours de célébration de l’Algérie française
À quelques jours des 60 ans de l’indépendance de l’Algérie, le maire Louis Aliot (RN) met à l’honneur l’Organisation armée secrète (OAS) et les responsables du putsch d’Alger pendant un grand week-end d’hommage à « l’œuvre coloniale ».
par Lucie Delaporte
Journal — Énergies
Gaz russe : un moment de vérité pour l’Europe
L’Europe aura-t-elle suffisamment de gaz cet hiver ? Pour les Européens, le constat est clair : la Russie est déterminée à utiliser le gaz comme arme pour faire pression sur l’Union. Les risques d’une pénurie énergétique ne sont plus à écarter. En première ligne, l’Allemagne évoque « un moment Lehman dans le système énergétique ».
par Martine Orange
Journal — Terrorisme
Attentat terroriste à Oslo contre la communauté gay : « Ça nous percute au fond de nous-mêmes »
La veille de la Marche des fiertés, un attentat terroriste a été perpétré contre des personnes homosexuelles en Norvège, tuant deux personnes et en blessant une vingtaine d’autres. En France, dans un contexte de poussée historique de l’extrême droite, on s’inquiète des répercussions possibles. 
par Pauline Graulle

La sélection du Club

Billet de blog
L'avortement fait partie de la sexualité hétéro
Quand j'ai commencé à avoir des relations sexuelles avec mes petits copains, j'avais la trouille de tomber enceinte. Ma mère a toujours dépeint le fait d'avorter comme une épreuve terrible dont les femmes ne se remettent pas.
par Nina Innana
Billet de blog
Droit à l’avortement: aux États-Unis, la Cour Suprême renverse Roe v. Wade
La Cour Suprême s’engage dans la révolution conservatrice. Après la décision d'hier libéralisant le port d’armes, aujourd'hui, elle décide d'en finir avec le droit à l'avortement. Laisser la décision aux États, c’est encourager l’activisme de groupes de pression réactionnaires financés par des milliardaires évangéliques ou trumpistes. Que se passera-t-il aux élections de mi-mandat ?
par Eric Fassin
Billet de blog
Roe VS Wade, ou la nécessité de retirer le pouvoir à ceux qui nous haïssent
Comment un Etat de droit peut-il remettre en cause le droit des femmes à choisir pour elles-mêmes ? En revenant sur la décision Roe vs Wade, la Cour suprême des USA a rendu a nouveau tangible cette barrière posée entre les hommes et les femmes, et la haine qui la bâtit.
par Raphaëlle Rémy-Leleu
Billet de blog
Cour Suprême : femme, débrouille-toi !
Décision mal-historique de la Cour Suprême états-unienne d’abroger la loi Roe vs. Wade de 1973 qui décriminalisait l’avortement. Décision de la droite religieuse et conservatrice qui ne reconnaît plus de libre arbitre à la femme.
par esther heboyan